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Après dix mois de crise diplomatique, Berlin et Rabat enterrent la hache de guerre

Le Maroc et l’Allemagne viennent de reprendre leurs relations après une brouille diplomatique inédite. Retour sur les raisons de la crise et son dénouement
Le président allemand Frank-Walter Steinmeier a invité le 5 janvier Mohammed VI à effectuer une visite d’État en Allemagne afin de « sceller un nouveau partenariat entre les deux pays » (MEE/Mohamad Elaasar)
Le président allemand Frank-Walter Steinmeier a invité le 5 janvier Mohammed VI à effectuer une visite d’État en Allemagne afin de « sceller un nouveau partenariat entre les deux pays » (MEE/Mohamad Elaasar)

Après dix mois de crise diplomatique sans précédent entre le Maroc et l’Allemagne, l’ambassadrice Zhour Alaoui a repris ses fonctions à Berlin mi-janvier. Signe d’apaisement entre les deux pays, ce retour est le prélude à « un nouveau partenariat », tel que l’a exprimé le président allemand Frank-Walter Steinmeier dans un message adressé le 5 janvier au roi Mohammed VI.

Le Maroc avait décidé de suspendre ses relations avec Berlin en mars 2021, « sans en informer au préalable l’ambassadeur allemand à Rabat », explique à Middle East Eye une source au fait du dossier.

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Dans une correspondance datée du 1er mars 2021, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait demandé au chef du gouvernement et à l’ensemble des membres de l’exécutif de « suspendre tout contact » et toute « interaction ou action de coopération […] aussi bien avec l’ambassade d’Allemagne au Maroc qu’avec les organismes de coopération et les fondations politiques allemandes qui lui sont liés ».

Cette situation avait plongé dans la confusion les acteurs culturels et économiques, tant les échanges entre les deux pays étaient importants.

En 2019, le royaume, où sont installées quelque 300 entreprises allemandes, exportait pour 1,4 milliard d’euros de marchandises en Allemagne et en importait pour 2,2 milliards d’euros.

La raison du gel des relations ? « Des malentendus profonds », indique le document sans aucun autre détail. Les dessous de cette crise inédite seront détaillés deux mois plus tard par la diplomatie marocaine à l’occasion du rappel officiel de son ambassadrice à Berlin « pour consultations ».

Le cas Hajib

Dénonçant une « attitude négative » de l’Allemagne sur le dossier du Sahara occidental, le royaume pointe du doigt un « activisme antagonique, à la suite de la proclamation présidentielle américaine reconnaissant la souveraineté du Maroc sur son Sahara », un acte « grave » et « inexpliqué », précisait le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué publié le 6 mai 2021.

Le département de Nasser Bourita reprochait ainsi à Berlin d’avoir demandé une réunion à huis clos du Conseil de sécurité de l’ONU au lendemain de la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur le Sahara en décembre 2020.

Un action jugée « hostile » et « attentatoire à l’égard des intérêts supérieurs » du royaume.

« Le gouvernement n’a pas compris la réaction du Maroc, qui n’avait pas choisi de passer par la voie diplomatique pour discuter des raisons pour lesquelles il a justifié le gel des relations »

- Une source à Berlin

Rabat en voulait à Berlin aussi pour ce que le ministère avait qualifié de « complicité à l’égard d’un ex-condamné pour des actes terroristes », faisant allusion au Maroco-Allemand Mohamed Hajib, ex-détenu pour terrorisme qui affirme avoir été torturé durant son incarcération au Maroc entre 2010 et 2017.

Les autorités allemandes sont ainsi accusées de divulguer à Mohamed Hajib « des renseignements sensibles communiqués par les services de sécurité marocains à leurs homologues allemands ».

Autre reproche : « Un acharnement continu » de l’Allemagne à « combattre le rôle régional du Maroc, notamment sur le dossier libyen, en tentant d’écarter, indûment, le royaume de certaines réunions régionales consacrées à ce dossier comme celle tenue à Berlin ».

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Déterminé à jouer un rôle central dans la résolution du conflit libyen, le Maroc n’a pas été invité à la conférence de Berlin en janvier 2020, ce qui avait déjà fait grincer des dents à Rabat.

Du côté de l’Allemagne, c’était l’incompréhension. « Le gouvernement n’a pas compris la réaction du Maroc, qui n’avait pas choisi de passer par la voie diplomatique pour discuter des raisons pour lesquelles il a justifié le gel des relations. Entre mars et décembre 2021, il y a eu zéro contact diplomatique entre les deux pays », déplore à MEE une source à Berlin impliquée dans le dossier.

L’incompréhension était d’autant plus grande que les autorités allemandes avaient annoncé quelques mois plus tôt une aide de dix milliards de dirhams (un peu plus d’un milliard de dollars) au profit du royaume pour contribuer à « atténuer les conséquences sociales et économiques imposées par la crise du COVID-19 ».

La guerre des think tanks

En pleine brouille diplomatique, un autre événement est venu s’ajouter à la liste des griefs à l’endroit de Berlin.

Sorti en 2020, avant d’attirer l’attention des médias en juillet 2021, un rapport produit par le célèbre think tank allemand Stiftung Wissenschaft und Politik (Institut allemand des affaires internationales et de sécurité, SWP) a défrayé la chronique en recommandant à l’Union européenne de limiter « les ambitions hégémoniques du Maroc » en Afrique en aidant davantage l’Algérie et la Tunisie.

« Le Maroc a énormément étendu sa présence en Afrique subsaharienne au cours de la dernière décennie, surtout sur le plan économique. C’est l’un des plus grands investisseurs africains du continent […] et le plus grand investisseur africain en Afrique de l’Ouest, où les compagnies d’assurance, les opérateurs de télécommunications et les banques marocaines détiennent des parts de marché importantes », décrit le document, qui a fortement déplu à Rabat.

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La colère au Maroc est telle que même le roi a réagi à l’étude, sans la citer, pointant du doigt « quelques pays, notamment des pays européens comptant, paradoxalement, parmi les partenaires traditionnels du Maroc », qui « craignent pour leurs intérêts économiques, leurs marchés et leurs sphères d’influence dans la région maghrébine ».

« Plutôt que d’appuyer les efforts du Maroc dans le cadre d’un équilibre souhaité entre les pays de la région, des rapports ont franchi toutes les limites de l’acceptable, allant jusqu’à recommander que soit freinée la dynamique de développement de notre pays, au motif captieux qu’elle crée une dissymétrie entre les États maghrébins », a dénoncé Mohammed VI dans un discours prononcé le 20 août.

« Le fait que l’étude soit réalisée par Isabelle Werenfels, une chercheuse qui a fait son doctorat sur l’Algérie et qui avait écrit sur Twitter avoir un faible pour l’Algérie, n’a pas facilité les choses. Mais si on lit bien le rapport, on réalise que Werenfels vante le bilan du Maroc au cours des dernières années et propose un rééquilibrage de la coopération européenne de façon à ce que ses voisins puissent suivre le même chemin », réagit notre source allemande.

Pour tourner la page de la crise, le nouveau gouvernement allemand a publié le 13 décembre une nouvelle note faisant l’éloge du rôle du Maroc dans la région, vantant entre autres « son engagement diplomatique en faveur du processus de paix libyen »

Toujours est-il que l’Institut allemand de développement (Deutsches Institut für Entwicklungspolitik), autre think tank allemand très écouté en Allemagne et au-delà, est entré en scène le 22 novembre 2021 pour émettre des recommandations allant à l’encontre de celles de SWP.

Sur la politique climatique, l’énergie solaire et éolienne, la production d’hydrogène, l’éducation, la participation citoyenne et l’investissement, l’institut propose au nouveau gouvernement allemand d’adopter une nouvelle approche dans ses relations avec le royaume.

Comme un clin d’œil à la question du Sahara occidental, le think tank ajoute que si « l’Allemagne doit être prête à cesser sa coopération si ses principes sont sérieusement menacés, elle doit également accepter que les discussions sur les questions de souveraineté […] peuvent être difficiles ».

C’est cette question qui a permis d’enterrer la hache de guerre entre les deux pays. Réputé intraitable sur la question du Sahara occidental, Berlin a toujours soutenu le processus onusien pour parvenir à une solution « politique équitable, durable et acceptable pour tous » sans appuyer, contrairement à la France et l’Espagne, le plan d’autonomie proposé par le royaume.

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Pour tourner la page de la crise, le nouveau gouvernement allemand a publié le 13 décembre une nouvelle note faisant l’éloge du rôle du Maroc dans la région, vantant entre autres « son engagement diplomatique en faveur du processus de paix libyen » et le plan d’autonomie marocain, qui constitue une « importante contribution » au processus de résolution du conflit au Sahara occidental.

« La position du gouvernement fédéral à cet égard reste inchangée depuis des décennies. L’Allemagne appuie les efforts déployés par l’envoyé personnel [du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental] pour parvenir à un résultat politique équitable, durable et acceptable pour tous sur la base de la résolution 2602 [2021] du Conseil de sécurité des Nations unies. Avec son plan d’autonomie soumis en 2007, le Maroc a apporté une importante contribution à un tel accord », explique le communiqué.

Une initiative jugée satisfaisante par Rabat, qui y a réagi le 22 décembre par voie de communiqué : « Ces annonces permettent d’envisager une relance de la coopération bilatérale et le retour à la normale du travail des représentations diplomatiques des deux pays à Rabat et à Berlin. »

Pour mettre fin définitivement à la crise, le président allemand Frank-Walter Steinmeier a invité le 5 janvier Mohammed VI à effectuer une visite d’État en Allemagne afin de « sceller un nouveau partenariat entre les deux pays ».