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Où en est la réconciliation entre Rabat et Berlin ?

Après neuf mois de brouille politique sans précédent, le Maroc et l’Allemagne ont renoué des relations diplomatiques en mars à travers une prise de contact virtuelle entre leurs ministres des Affaires étrangères. Deux mois plus tard, ces efforts commencent à peine à donner leurs fruits
Le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita reçoit, le 6 mai 2022, le nouvel ambassadeur d’Allemagne Robert Dölger (Twitter/@MarocDiplomatie)
Le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita reçoit, le 6 mai 2022, le nouvel ambassadeur d’Allemagne Robert Dölger (Twitter/@MarocDiplomatie)

La prise de fonction officielle, le 30 avril, du nouvel ambassadeur allemand à Rabat, Robert Dölger, a officialisé la réconciliation entre le Maroc et l’Allemagne, scellant définitivement la crise diplomatique déclenchée en mars 2021.

Précédemment directeur de la région Afrique subsaharienne et Sahel au ministère des Affaires étrangères, Dölger relaye ainsi Götz Schmidt-Bremme, jeté en pâture par sa hiérarchie immédiatement après l’éclatement de la brouille entre les deux pays.

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Pour désamorcer la crise, le gouvernement conduit par Olaf Scholz et sa cheffe de la diplomatie Annalena Baerbock ont dû modifier la posture de l’Allemagne vis-à-vis du Sahara occidental, estimant dorénavant que le plan d’autonomie proposé par le Maroc reste « une solution juste, viable et réaliste de ce conflit ».

Le président fédéral allemand, Franz-Walter Steinmeier, figure morale garante des institutions du pays, a même invité, fin décembre, le roi du Maroc, Mohammed VI, à effectuer une visite d’État à Berlin.

Puis, le ministre marocain des Affaires étrangères (MAE) Nasser Bourita et son homologue allemande ont fait part, lors de leur rencontre par visioconférence, de leur volonté « de renouer avec la qualité particulière des relations bilatérales dans tous les domaines, dans l’esprit des politiques éprouvées, de cohérence et de respect mutuel ».

Baerbock et Bourita ont fait état de la nécessité de « définir ensemble des lignes d’orientation pour relancer et approfondir le dialogue et la coopération en vue de résoudre les défis régionaux et globaux à l’avenir » et ont convenu que « la coopération couvrant tous les domaines et impliquant tous les acteurs soit reprise ».

« Cultiver et étendre la collaboration »

Approchée par Middle East Eye pour commenter la sortie de crise, une source allemande indépendante basée à Rabat, qui a conseillé le ministère allemand des Affaires étrangères dans le but d’une conciliation entre les deux pays, a assuré que « si un changement de gouvernement recèle toujours le potentiel d’un nouveau départ, la résolution de la crise était déjà souhaitée avant l’entrée en fonction de Scholz au niveau du ministère de la Coopération économique et du développement et du MAE ».

À Rabat et à Berlin, les différents acteurs de la coopération internationale entre les deux pays ne cachent pas leur satisfaction de voir les rapports entre le Maroc et l’Allemagne se réchauffer après plus de neuf mois de gel total des échanges.

« Il est maintenant important que le Maroc trouve en Allemagne les bons interlocuteurs pour renforcer à long terme la confiance établie. On pense ici en premier lieu aux députés du Bundestag »

- Une source diplomatique allemande à MEE

Dans un billet paru sur le site de la Friedrich Naumann Foundation for Freedom, une organisation non gouvernementale allemande proche du Parti libéral démocrate (FDP), les auteurs David Henneberger et Sebastian Vagt considèrent que « l’Espagne et l’Allemagne seraient bien inspirées de cultiver et étendre leur collaboration avec le Maroc afin d’exploiter le potentiel pour les deux rives de la Méditerranée ».

Henneberger et Vagt soulignent tout de même qu’« en même temps, [l’Espagne et l’Allemagne] ne doivent pas devenir trop dépendantes de certains pays en particulier, notamment en ce qui concerne les politiques migratoire et énergétique ».

Notre source allemande rapporte pour sa part que « la résolution de la crise a d’abord été l’occasion de mieux se connaître, d’aborder et d’éclaircir les malentendus, et de se sensibiliser à certains points sur lesquels il y avait peu de connaissances mutuelles ».

La source estime qu’« il est maintenant important que le Maroc trouve en Allemagne les bons interlocuteurs pour renforcer à long terme la confiance établie ». C’est à dire ? « On pense ici en premier lieu aux députés du Bundestag [Parlement allemand] », précise-t-on.

Si elle a coupé tous les échanges entre officiels allemands et marocains, la crise politique n’a pourtant pas eu d’incidence notoire sur le commerce entre les deux pays.

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Interrogé par TelQuel fin mars, le directeur général de la Chambre allemande de commerce et d’industrie au Maroc (AHK), Andreas Wenzel, a affirmé : « La crise politique n’a eu aucun impact sur le commerce germano-marocain et sur les investissements des entreprises allemandes au Maroc, au contraire, 2021 a été une année record pour le commerce bilatéral. »

En revanche, la brouille a affecté « les partenariats à long terme dans le domaine des infrastructures, comme la coopération concernant l’hydrogène vert », nuance Wenzel.

En juin 2020, Rabat et Berlin ont conclu un accord pour la construction d’une première centrale électrique hybride à hydrogène vert – un projet baptisé Power-To-X – abritant une usine de dessalement d’eau de mer et un électrolyseur de 100 mégawatts.

Le projet, dont le coût a été estimé à 325 millions d’euros, était menacé d’effondrement en raison des bouleversements diplomatiques.

Le conflit en Ukraine « devrait intensifier » la relation bilatérale

« Avant la crise, le Maroc était le partenaire le plus actif parmi les nombreux partenariats énergétiques allemands dans le monde. La crise a été très préjudiciable à la coopération énergétique avec le Maroc. Nous essayons maintenant de rattraper le temps perdu », espère aujourd’hui notre source allemande à Rabat, insistant que « le Maroc reste l’un des pays les plus prometteurs en matière de coopération énergétique ».

Pour celle-ci, « il reste à voir comment la coopération technique pourra être organisée à l’avenir ; les négociations à ce sujet ont déjà commencé, les premières rencontres avec des délégations d’Allemagne ont déjà pu avoir lieu à Rabat, et la ministre de l’Énergie, Mme Benali, a également pu se rendre une fois à Berlin ».

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Les chroniqueurs de la Friedriech Naumann Foundation prévoient en tout cas que le conflit russo-ukrainien « devrait intensifier » les relations Maroc-Allemagne.

« En plus de la coopération en matière de politique migratoire, le partenariat énergétique avec Rabat est d’un intérêt particulier pour Berlin. Avec l’aide du Maroc, l’Allemagne pourrait faire d’une pierre deux coups », expliquent-ils. « Réduire sa dépendance en gaz russe et, dans le même temps, utiliser l’hydrogène vert du désert marocain pour avancer dans la lutte contre le réchauffement climatique. »