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Maroc : Aziz Akhannouch à l’épreuve des premières colères de la rue

Nommé le 7 octobre, Aziz Akhannouch traverse sa première crise politique avec un front anti-pass vaccinal et la colère des enseignants contractuels. Une crise qui n’a pas encore fait sortir le chef du gouvernement marocain de son silence
Les forces de sécurité marocaines arrêtent un manifestant à Rabat, le 7 novembre 2021 (AFP/Fadel Senna)
Les forces de sécurité marocaines arrêtent un manifestant à Rabat, le 7 novembre 2021 (AFP/Fadel Senna)

Un peu plus d’un mois après son investiture, Aziz Akhannouch fait déjà face à la colère de la rue. Répondant le 7 novembre à des appels lancés sur les réseaux sociaux, plusieurs centaines de manifestants ont marché dans diverses villes du royaume pour protester contre le pass vaccinal devenu obligatoire le 21 octobre.

Bravant l’interdiction des autorités, des manifestants se donnent rendez-vous chaque dimanche pour demander l’annulation d’un pass vaccinal jugé « liberticide », au risque de se faire interpeller par les forces de l’ordre.

Le 1er novembre, une vingtaine de personnes ont été interpellées avant d’être relâchées, une partie a été poursuivie en liberté provisoire pour « participation à un rassemblement non autorisé », confient des sources associatives à Middle East Eye.

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« Ces manifestations devraient inquiéter sérieusement le gouvernement, surtout que les slogans anti-pass risquent d’évoluer au fil des semaines pour se transformer, sous l’effet de la colère et des interdictions, en revendications politiques », craint un parlementaire sous couvert d’anonymat.

Ces manifestations interviennent dans un contexte où les prix de certains produits sont à la hausse, à leur tête celui du carburant, dont Afriquia, propriété du chef du gouvernement Aziz Akhannouch, est le premier distributeur au Maroc.

« Une hausse qui fragilise le pouvoir d’achat des citoyens, ce qui interroge sur le rôle du Conseil de la concurrence dans la protection des consommateurs et leur instrumentalisation dans le contexte de crise sanitaire », a déploré, le 22 octobre dans un communiqué, l’Union nationale du travail au Maroc (UNTM, bras syndical du Parti de la justice et du développement, tendance islamiste).

Enseignants poursuivis

Le front contre le pass vaccinal n’est pas le seul à inquiéter le gouvernement.

Une semaine après la nomination du gouvernement Akhannouch par Mohammed VI, les enseignants contractuels, qui réclament depuis quelques années en vain un statut de fonctionnaires du ministère de l’Éducation, ont organisé un sit-in le 14 octobre pour se rappeler au bon souvenir de l’exécutif et protester contre des procès visant 33 de leurs collègues, poursuivis pour avoir manifesté.

Dispersée violemment, cette première manifestation a braqué les projecteurs sur les méthodes du nouveau gouvernement.

« L’arrestation par les services de sécurité marocains d’enseignants pour avoir participé à un sit-in dans la capitale, Rabat, tire la sonnette d’alarme sur la situation des libertés sous le nouveau gouvernement »

- L’Observatoire euro-méditerranéen des droits de l’homme

« L’arrestation par les services de sécurité marocains d’enseignants pour avoir participé à un sit-in dans la capitale, Rabat, tire la sonnette d’alarme sur la situation des libertés sous le nouveau gouvernement », a indiqué le 18 octobre dans un communiqué l’Observatoire euro-méditerranéen des droits de l’homme, qui a appelé les autorités à « libérer immédiatement les détenus et respecter le droit à la liberté d’opinion, d’expression et de réunion pacifique ».

Les enseignants contractuels qui espéraient voir leur statut changer sont au nombre de 102 000, auxquels s’ajouteront 15 000 professeurs en 2022, selon le nouveau projet de loi de finances.

« Alors que les années précédentes, nous étions en face d’un mur, on s’attendait à ce que le gouvernement d’Aziz Akhannouch règle enfin notre dossier », regrette un membre de la Coordination des enseignants contractuels, qui ne comptent pas baisser les bras avant d’obtenir gain de cause.

« D’ailleurs, l’Istiqlal [parti de la coalition gouvernementale, arrivé troisième aux élections législatives] en avait fait un argument de campagne ! »

Des désaccords et une charte de la majorité

C’est que les trois partis de la coalition gouvernementale – le Rassemblement national des indépendants (RNI, centre droit), le Parti authenticité et modernité (PAM, centre gauche) et Istiqlal (nationaliste conservateur) – ne sont pas toujours sur la même longueur d’ondes.

Qu’il s’agisse du dossier des enseignants contractuels, de la gestion de la crise sanitaire ou de la situation des droits, les lectures sont sensiblement différentes.

« Chaque parti a dû faire des concessions pour qu’il y ait un programme gouvernemental commun. Sur le sujet des enseignants contractuels, il est clair que Nizar Baraka [secrétaire général de l’Istiqlal] ne tient pas sa promesse. Quant à Abdellatif Ouahbi [secrétaire général du PAM], qui avait toujours fait de la libération des détenus du hirak [le mouvement de protestation du Rif, dont les leaders ont été condamnés à vingt ans de réclusion en 2018] un cheval de bataille, il devrait faire en sorte de joindre les actes aux promesses, surtout qu’il est désormais ministre de la Justice », commente pour MEE une source au fait des tractations.

Aziz Akhannouch (à gauche), Abdellatif Ouahbi (à droite) et Nizar Baraka dans un ascenseur après l’annonce de la coalition, le 22 septembre 2021 à Rabat (AFP/Fadel Senna)
Aziz Akhannouch (à gauche), Abdellatif Ouahbi (à droite) et Nizar Baraka dans un ascenseur après l’annonce de la coalition, le 22 septembre 2021 à Rabat (AFP/Fadel Senna)

Dans une émission diffusée le 10 novembre sur la chaîne 2M, Abdellatif Ouahbi a déclaré qu’il comptait demander la grâce royale en faveur des détenus du mouvement de contestation.

Afin que la majorité (au Parlement et au gouvernement) parle d’une même voix, une « charte de la majorité » est en cours d’élaboration. Aziz Akhannouch a d’autant plus de raisons de s’inquiéter qu’Abdellatif Ouahbi avait mené une virulente campagne électorale contre lui, l’accusant notamment « d’inonder la scène politique avec de l’argent ».

La tradition de la charte de la majorité a été instaurée à partir de 2011 avec l’arrivée des islamistes du PJD à la tête du gouvernement. Sous Saâdeddine el-Othmani, le même document liait une alliance gouvernementale peu homogène composée de six partis.

Objectif : instaurer « l’approche participative dans l’action, l’efficacité dans la réalisation, la transparence dans la gestion, la solidarité en matière de responsabilité et le dialogue avec les partenaires ». Ce qui n’avait pas épargné plusieurs crises entre ces derniers.

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La charte de la majorité n’avait pas non plus empêché l’implosion du premier gouvernement d’Abdelilah Benkirane après la défection, en 2013, du parti de l’Istiqlal, alors dirigé par Hamid Chabat, qui n’hésitait pas à vilipender le bilan du gouvernement auquel il appartenait.

« Il y a un vrai problème de communication de la part du gouvernement alors qu’on est au tout début de la mandature », constate le parlementaire, qui donne l’exemple de l’annulation brusque de l’assemblée générale de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) qui devait se tenir à Marrakech le 30 novembre.

Ce prestigieux événement mondial qui réunit chaque année un millier de personnes « devait être une vitrine pour Marrakech et pour la destination Maroc au moment où le secteur souffre d’une crise d’une ampleur sans précédent », déplore un important opérateur.

À peine le nouveau gouvernement nommé, les professionnels du secteur du tourisme ont en effet appris que ce dernier renonçait à accueillir l’assemblée générale, déplacée à la va-vite à Madrid.

« J’ai appris la décision marocaine sur le site de l’OMT et dans la presse. Cette annulation est justifiée par des raisons sanitaires, un argument ridicule car les préparatifs étaient en cours depuis plusieurs mois et que le nombre de cas de contaminations est au plus bas », s’indigne notre interlocuteur, qui dit s’être adressé au ministère du Tourisme pour tenter de comprendre, sans succès.

« Le virage socialiste du gouvernement »

Autre source de mécontentement : le fossé entre le programme du gouvernement et les dispositions du projet de loi de finances de 2022. Après avoir mobilisé les électeurs avec des mesures sociales inédites, comme la mise en place d’une aide aux familles démunies et un salaire minimum aux personnes âgées, Aziz Akhannouch a présenté un programme gouvernemental tout aussi ambitieux.

Problème : il n’y a aucune trace de ces mesures dans la première loi de finances de la nouvelle l’équipe.

« Des amendements pourront être introduits par les parlementaires. Les prochaines lois de finances traduiront certainement mieux le virage socialiste du gouvernement »

- Une source gouvernementale

« Alors que le programme gouvernemental envisage, par exemple, la création d’un million d’emplois en cinq ans, soit 250 000 postes par an, on découvre que la loi de finances ne prévoit que 125 000 emplois », s’étonne un responsable politique de l’opposition, pour qui « rien ne justifie cet écart ».

Une source du gouvernement l’explique par le fait que le projet de loi de finances de 2022 a été préparé par l’équipe de Saâdeddine el-Othmani avant d’être modifié en moins de deux semaines par le gouvernement actuel.

« Des amendements pourront être introduits par les parlementaires. Les prochaines lois de finances traduiront certainement mieux le virage socialiste du gouvernement », promet-elle.

Autant de sujets importants auxquels le chef de l’exécutif n’a consacré aucun discours. Le 28 octobre, alors que la colère grondait déjà contre le pass vaccinal, Aziz Akhannouch s’est félicité, lors d’un conseil de gouvernement, du « grand rôle joué par les citoyens, louant l’esprit de patriotisme dont ils ont fait preuve, ainsi que leur forte adhésion à la campagne nationale de vaccination ».