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Maroc : de Talsint à Agadir, les leçons de deux décennies de quête de pétrole

Une société britannique a annoncé en avril une découverte de pétrole au large d’Agadir, suscitant l’enthousiasme au Maroc. En réalité, le potentiel de cette découverte reste à confirmer. La confusion ravive le souvenir de l’affaire Talsint
Le roi Mohammed VI à Talsint, après l’annonce par la firme américaine Skidmore de gisements de pétrole et de gaz, le 23 août 2000 (AFP/Abdelhak Senna)

« Découverte d’un milliard de barils de pétrole au large d’Agadir » : l’information a fait le tour des médias marocains et des réseaux sociaux en avril. Annoncée par Europa Oil & Gas, l’entreprise britannique en charge de l’exploration pétrolière dans cette zone offshore d’Inezgane, sur la côte atlantique sud du royaume, la nouvelle est donc apparue très crédible.

« Une évaluation récente a permis l’identification d’un volume important de ressources récupérables supérieures à 1 milliard de barils [équivalent pétrole] », a précisé la compagnie dans un communiqué daté du 13 avril.

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Dans un pays au sous-sol dépourvu de pétrole et dont la facture énergétique ne cesse de grimper sous l’effet de la guerre en Ukraine, l’annonce valait son pesant d’or.

Mais selon une source au fait du dossier contactée par Middle East Eye, cette euphorie ne serait pas totalement justifiée car « l’entreprise n’a pas encore commencé le forage ».

« On ne peut pas parler de découverte, vu qu’il ne s’agit pour le moment que d’un potentiel à confirmer », souligne notre interlocuteur.

Ce n’est pas la première fois que la société britannique cotée à l’AIM (Alternative Investment Market) de Londres entretient la confusion sur ses découvertes pétrolières.

Prudence des autorités

En août 2021, elle avait déjà fait état d’une « récente évaluation » portant sur « un volume important de ressources supérieur à 2 milliards de barils [équivalent pétrole] », dans cinq gisements potentiels.

Une estimation qui n’était basée à ce stade que sur la nature géologique de la zone objet de l’exploration.

« Le permis est situé sur la même tendance géologique qui a conduit à d’importants gisements de pétrole et de gaz découverts au large de l’Afrique de l’Ouest avec des réservoirs et des roches-mères communes », expliquait alors Europa Oil & Gas dans un communiqué.

Plus mesuré, l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) n’avait pas manqué de faire une mise au point en réaction à l’annonce enthousiaste de la société.

Un ouvrier sur le site du gisement de pétrole de Douar Ait Ali Bouchaoun, près de Talsint, où la société américaine Skidmore, à travers sa filiale Lone Star Energy, dit avoir découvert des gisements de pétrole et de gaz au sud-ouest du Maroc, le 23 août 2000 (AFP/Abdelhak Senna)
Un ouvrier sur le site du gisement de pétrole de Douar Ait Ali Bouchaoun, près de Talsint, où la société américaine Skidmore, à travers sa filiale Lone Star Energy, dit avoir découvert des gisements de pétrole et de gaz au sud-ouest du Maroc, le 23 août 2000 (AFP/Abdelhak Senna)

« Les travaux géologiques et d’interprétation des données disponibles [géologie, sismique 2D et 3D et anciens puits] ont permis d’identifier plusieurs prospects dont les ressources potentielles sont estimées par la compagnie à 2 milliards de barils. Il s’agit là de ressources potentielles et non de réserves prouvées », avait nuancé l’établissement public dans un communiqué.

Le processus d’exploration, ajoutait-il, se poursuit « avec des travaux spécifiques complémentaires pour mieux comprendre le système pétrolier et mieux cibler les structures à forer ».

Si les deux sorties d’Europa Oil & Gas ont suscité l’enthousiasme au Maroc, les spécialistes, eux, n’ignorent pas les raisons de cette campagne de communication : l’entreprise, qui dispose depuis 2019 d’une licence vaste de 11 228 km2, « cherche à lever des fonds à l’étranger pour la réalisation des travaux d’exploration », décrypte pour MEE une source du secteur.

C’est ce que l’ONHYM a signifié à demi-mot dans son communiqué du mois d’août : « Les compagnies pétrolières cotées en bourse sont obligées de faire des annonces pour informer les investisseurs et les régulateurs boursiers de leurs activités. »

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Si les autorités marocaines se montrent prudentes, c’est qu’il y a eu un précédent : l’affaire Talsint, du nom de cette bourgade, située non loin de la frontière avec l’Algérie, devenue célèbre pour s’être retrouvée au cœur de la plus grande fausse découverte pétrolière qu’ait connue le royaume.

L’histoire remonte à plus de vingt ans.

Nous sommes en août 2000, lorsque Mohammed VI, arrivé à la tête du pouvoir un an plus tôt, fait un discours historique.

« Nous nous réjouissons de t’annoncer, cher peuple, la bonne nouvelle de la découverte de pétrole et de gaz, de bonne qualité et en quantités abondantes, dans la région de Talsint, dans les provinces de l’Oriental qui nous sont si chères », annonce alors le jeune monarque à l’occasion de l’anniversaire de la Révolution du roi et du peuple.

Et de tracer sa vision de « la gestion des richesses pétrolières » dans laquelle le pétrole et le gaz sont « un moyen pour favoriser le décollage économique et le développement social et en accélérer le rythme, et un moyen et une énergie nouvelle, dont Dieu nous a comblés, pour que nous redoublions d’efforts et de travail en vue de réaliser ce décollage ».

Conjuguée à la vague d’espoir insufflée par le nouveau règne, cette annonce constituait alors la promesse d’un nouveau Maroc riche, pourvu des moyens de ses ambitions.

Plusieurs bassins au potentiel gazier

Créée quelques mois plus tôt par le milliardaire américain John Paul DeJoria avec l’aide de quelques personnalités proches du sérail, la société Lone Star Energy, en charge de l’exploitation du gisement, alimentait les spéculations sur le gisement de Talsint.

Afin de couper court aux rumeurs, qui évoquaient même un potentiel de 100 milliards de barils, Youssef Tahiri, alors ministre de l’Énergie et des Mines, avait jugé utile de communiquer une estimation basée sur les données de Lone Star Energy : de 1,5 à 2 milliards de barils, de quoi couvrir la consommation du pays pendant 35 ans.

John Paul DeJoria (en photo) a refusé d’exécuter un jugement de la justice marocaine lui enjoignant de payer 123 millions de dollars (AFP/Getty Images)
John Paul DeJoria (en photo) a refusé d’exécuter un jugement de la justice marocaine lui enjoignant de payer 123 millions de dollars (AFP/Getty Images)

 Mais très rapidement, les annonces euphoriques ont cédé la place à des désaccords entre les actionnaires et les travaux de forage ont été abandonnés, le gisement ne contenant qu’une quantité de pétrole non exploitable.

Depuis, l’affaire se poursuit devant les tribunaux du Texas, John Paul DeJoria ayant refusé d’exécuter un jugement de la justice marocaine lui enjoignant de payer 123 millions de dollars.

L’affaire Talsint a ainsi marqué les autorités marocaines, qui communiquent avec beaucoup de réserve sur toute nouvelle découverte potentielle.

En 2019, une autre compagnie britannique, Chariot Oil & Gas Limited, a annoncé la découverte, au large de la ville de Larache, dans le nord du pays, d’une réserve de gaz équivalant à plus de 56 millions de mètres cubes.

Or, selon nos sources à l’ONHYM, tant que l’exploration et l’investissement n’ont pas été entièrement réalisés, rien ne justifie de crier victoire. D’ailleurs, Chariot Oil & Gas Limited a annoncé le 19 mai avoir levé 25 millions de dollars pour développer son projet.

Selon les données de l’office, il existe plusieurs bassins ayant un potentiel gazier. Dans celui d’Essaouira, au centre-ouest du royaume, un champ produit annuellement quelque 30 millions de mètres cubes de gaz naturel qui alimente des usines de l’Office chérifien des phosphates.

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Dans le bassin Gharb, situé dans le nord, l’exploration a permis, selon les données de l’ONHYM consultées par MEE, la découverte de gaz naturel, lequel est actuellement commercialisé à plusieurs entreprises installées dans la zone industrielle de Kénitra. D’autres zones sont par ailleurs en cours d’exploration.

Mais qu’il s’agisse de pétrole ou de gaz, la règle est la même : pas de communication en fanfare. Répondant le 15 avril à la question d’un journaliste, la ministre de l’Énergie Leila Benali n’a pas dérogé à cette règle en déclarant : « Les découvertes, c’est le métier des explorateurs de gaz ou de pétrole […] Je ne me permettrais jamais de faire des commentaires sur un bassin dans lequel nous avons des investisseurs internationaux qui sont en général cotés en bourse. »

En revanche, sur la « stratégie énergétique » du Maroc, elle a fait un commentaire sans équivoque : « Je ne pense pas que nous ayons vocation à devenir un grand pays exportateur de pétrole et de gaz. »