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Algérie : la décision d’Israël de reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental est un « non-événement »

Pour les experts algériens contactés par MEE, la décision d’Israël traduit surtout des pressions exercées par le Maroc
Pour de nombreux Algériens, une reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le territoire du Sahara occidental « ne peut être que le résultat d’un référendum d’autodétermination » (AFP/Ryad Kramdi)
Pour de nombreux Algériens, une reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le territoire du Sahara occidental « ne peut être que le résultat d’un référendum d’autodétermination » (AFP/Ryad Kramdi)
Par Ali Boukhlef à ALGER, Algérie

« Cette reconnaissance ne va pas changer le statut du Sahara occidental aux Nations unies, qui reste un territoire occupé, reconnu mondialement comme tel, un territoire sur lequel l’ONU doit appliquer sa résolution sur l’autodétermination des peuples. Le peuple sahraoui a droit à un référendum pour décider [de son avenir]. »

Pour Mustapha Aït-Mouhoub, journaliste algérien à l’agence de presse nationale APS, spécialiste de la question sahraouie et président du réseau des journalistes qui soutiennent les Sahraouis, contacté par Middle East Eye, l’annonce d’une reconnaissance par Israël de la souveraineté du Maroc sur le territoire disputé du Sahara occidental est un « non-événement ».

« Il est fort probable que les Marocains soient en train d’exercer une pression sur les Israéliens »

- Zoheir Bouamama, professeur à l’université de Tipaza

« Cette reconnaissance est en contradiction avec les résolutions des Nations unies », souligne encore Taher-Eddine Ammari, professeur de droit international à l’université de Tizi-Ouzou (Kabylie), contacté par MEE.

« Elle peut avoir un impact politique, notamment sur la situation générale dans la région. Mais, juridiquement, une reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le territoire du Sahara occidental ne peut être que le résultat d’un référendum d’autodétermination. »

En 1963, l’ONU a placé le Sahara occidental sur la liste des territoires à décoloniser en reconnaissant à son peuple le droit à l’autodétermination et à l’indépendance.

Une mission a été créée à cet effet par la résolution 690 en avril 1991, la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO).

Le plan de règlement, tel qu’approuvé par le Conseil de sécurité, prévoit une période transitoire pour la préparation d’un référendum à l’occasion duquel le peuple du Sahara occidental choisirait entre l’indépendance et l’intégration au Maroc.

Réaction du MAK

Que cette décision israélienne ne change rien, c’est aussi l’avis de Zoheir Bouamama, professeur de relations internationales à l’université de Tipaza, à l’ouest d’Alger.

« Cela constitue, pour les autorités algériennes, un non-événement puisque comme la reconnaissance de Trump en 2020, cela ne change rien à la nature du conflit », explique-t-il à MEE.

En décembre 2020, par une série de tweets, Donald Trump avait annoncé l’engagement du Maroc à normaliser ses relations avec Israël en précisant qu’il avait aussi signé une proclamation reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

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« Sur la forme, on peut tout de même s’interroger sur le fait que les autorités israéliennes, jusqu’à présent, n’ont rien dit [ce sont les Affaires étrangères marocaines qui ont communiqué]. Il est fort probable que les Marocains soient en train d’exercer une pression sur les Israéliens, surtout que ces derniers mois, les premiers accusaient les seconds d’ambigüité [Israël tardant à reconnaître la souveraineté marocaine et se contentant de l’envisager comme une option sérieuse] », note-t-il en mettant en évidence un rapport de force.

« Il me semble que de leur côté, les Israéliens utilisent cette carte pour exercer plus de chantage sur la partie marocaine. Nous avons tous entendu leur ministre des Affaires étrangères conditionner la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en contrepartie de la tenue du sommet du Néguev [sommet des pays signataires des accords d’Abraham]. »

Depuis la normalisation des relations entre Israël et le Maroc, Alger répète que « le conflit du Sahara occidental est une question de décolonisation qui ne peut être résolue qu’à travers l’application du droit international et de la doctrine bien établie des Nations unies et de l’Union africaine en la matière ». 

Officiellement, Alger n’a pas encore réagi à la décision d’Israël de reconnaître la « marocanité » du Sahara occidental.

Mais sur les réseaux sociaux, certaines personnalités s’expriment, à l’instar de Ferhat Mehenni, président du gouvernement provisoire kabyle autoproclamé et du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), classé comme « mouvement terroriste » par les autorités algériennes.

« Globalement, je dirais que cette reconnaissance ne sert pas le royaume du Maroc sur la question du Sahara occidental. Elle dessert le Maroc ainsi que l’entité sioniste [Israël] qui occupe la Palestine et qui était un des soutiens majeurs de l’apartheid en Afrique du Sud – et qui vient encore de soutenir l’occupation d’un territoire en Afrique », poursuit Mustapha Aït-Mouhoub.

Sur le fond, Zoheir Bouamama se demande quelle est la contrepartie de cette reconnaissance. « Quelle sont les concessions consenties par le Maroc en contrepartie ? », s’interroge-t-il, en notant que si Rabat accepte que sa représentation marocaine à Tel Aviv devienne une ambassade et ouvre par ailleurs un consulat à Jérusalem, « cela impliquerait que le Maroc reconnaisse que Jérusalem est la capitale d’Israël ».

Le site Algérie patriotique se pose la même question « Le Makhzen s’apprête-t-il à reconnaître [Jérusalem] comme capitale d’Israël ? »

« Si la prochaine étape est marquée par l’ouverture d’un consulat israélien à Dakhla, elle sera suivie par l’ouverture d’une représentation diplomatique marocaine à [Jérusalem] que le régime soumis de Mohammed VI reconnaîtra comme capitale d’[Israël] », peut-on lire ce mardi 18 juillet.

« L’étau se resserre autour du Maroc »

Selon Zoheir Bouamama , la nomination d’un attaché militaire pour la première fois au Maroc, le colonel Sharon Itah, est un « précédent dans l’histoire des relations entre Israël et les pays arabes qui ont normalisé leurs relations ».

« Ni l’Égypte, ni la Jordanie, dont la situation est différente de celle du Maroc du fait de ses frontières avec Israël, ne sont allées aussi loin dans la normalisation. Cela confirme que l’étau se resserre autour du Maroc et qu’Israël est allé plus loin dans son contrôle des rouages du Makhzen [le centre de décision marocain] », analyse-t-il.

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« Un autre élément peut expliquer cette situation : le Maroc et Israël vivent dans une crise politique. À la manière de Trump qui était en fin de mandat, Netanyahou tente de sauver sa peau avec cette nouvelle alliance. Mais cela ne changera pas grand-chose », poursuit l’universitaire, en référence aux polémiques provoquées par l’absence du roi au Maroc et aux manifestations contre le projet de réforme judiciaire du gouvernement Netanyahou.

Mahrez Lamari, ancien président du Comité algérien de solidarité avec le peuple du Sahara occidental, qui se définit comme un militant des droits de l’homme et des peuples, considère la position israélienne comme « un alignement sur les thèses expansionnistes et colonialistes du Maroc ».

« Cela nourrit l’injustice, l’impunité et bafoue le droit international. Pour tout citoyen épris de paix et de justice et attaché à la légalité internationale, c’est une dérive indigne, un glissement dangereux. Cela confirme la politique expansionniste et la tendance dangereuse de l’axe Maroc-Israël dans la région », dit-il à MEE.

Sur le plan interne, Mustapha Aït-Mouhoub estime que cette reconnaissance « fragilise même la monarchie, car le peuple marocain, qui est très sensible à la question palestinienne, va comprendre que son État n’est pas dans son droit et que l’occupation [du Sahara occidental] n’est pas légitime puisque soutenue par l’État sioniste ».

« Israël n’est donc pas crédible sur le plan international lorsqu’il s’agit de la question de la libération des peuples du joug colonial »

- Mustapha Aït-Mouhoub, président du réseau des journalistes qui soutiennent les Sahraouis

Un problème, selon lui, alors qu’« Israël n’a pas bonne presse sur la question des libertés des peuples, qu’il occupe un territoire qui ne lui appartient pas, qu’il soumet le peuple palestinien à des exactions quotidiennes ».

« Israël n’est donc pas crédible sur le plan international lorsqu’il s’agit de la question de la libération des peuples du joug colonial », conclut-il.

Mahrez Lamari exhorte enfin l’ONU à agir « pour stopper ces manœuvres de l’axe Maroc-Israël qui défient la communauté internationale » et « permettre au peuple sahraoui d’exercer son droit inaliénable et imprescriptible à l’autodétermination et à l’indépendance nationale ».

« Une telle position émanant de l’entité sioniste ou de toute autre partie pour légitimer l’occupation marocaine du Sahara occidental est nulle et non avenue », a réagi mercredi 19 juillet le mouvement indépendantiste du Front Polisario.

Cette position ne « fera que renforcer la détermination du peuple sahraoui à poursuivre sa lutte nationale sur divers fronts », a ajouté le ministère sahraoui de l’Information dans un communiqué cité par l’agence de presse officielle algérienne APS.

Il a également dénoncé des « manœuvres subversives conjointes, sécuritaires et militaires, visant à déstabiliser la région nord-africaine et le Sahel en général ». 

Cette position « n’apporte aucune plus-value à Rabat. Bien au contraire, elle l’enfonce davantage, en confirmant l’alliance d’un État et d’une entité qui occupent, tous deux militairement, le Sahara occidental et la Palestine », a estimé le ministère sahraoui. 

La Polisario a dit regretter cette décision qui traduit, selon lui, « un mépris pour le ressentiment de millions de Marocains qui portent la Palestine et Al-Qods [Jérusalem] dans leurs cœurs ». 

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