Aller au contenu principal

Procès des attentats de Paris : Salah Abdeslam se fait le porte-parole de Daech

Après cinq semaines d’audition des rescapés et proches des victimes du 13 novembre 2015, la cour d’assises spéciale se concentre sur les 14 accusés présents à l’audience. À commencer par Salah Abdeslam, le dernier membre des commandos encore vivant, qui revendique ostensiblement son appartenance à l’EI
Croquis d’audience réalisé le 28 septembre 2021 montrant Salah Abdeslam, le principal suspect des attentats de Paris du 13 novembre 2015, flanqué d’un policier, lors du procès qui se déroule au palais de justice de Paris (AFP/Benoît Peyrucq)
Par
PARIS, France

Depuis le début du procès des attentats du 13 novembre 2015, Salah Abdeslam est présent chaque jour. Le code français de procédure pénale oblige l’un des principaux accusés de la tuerie à venir au cœur de l’historique palais de justice de Paris, mais il pourrait refuser d’assister à l’audience, et rester toute la journée dans l’une des cellules en sous-sol du bâtiment. Il est poursuivi pour avoir fait partie des commandos qui ont attaqué Paris. Des hommes pilotés depuis la Syrie qui ont tué 131 personnes au Stade de France, sur plusieurs terrasses de cafés et à la salle de concert du Bataclan il y a six ans.

Le Franco-Marocain de 32 ans a choisi d’assister à son procès, qui a débuté le 8 septembre 2021, et ce même s’il clame haut et fort qu’il ne reconnaît pas la justice française, ni aucune autre forme de justice à part celle de Dieu. Assis dans un coin du box des accusés, il écoute avec attention. Salah Abdeslam se permet tout depuis le début du procès. À plusieurs reprises, il s’est levé sans y être invité par Jean-Louis Piérès, le président de la cour d’assises. Des coups d’éclats pour recracher sans aucun filtre la propagande de l’État islamique (EI).

L’accusé a endossé le rôle de porte-parole de l’organisation au cœur de ce procès hors-norme, et ce même face aux victimes et rescapés qui ont longuement attendu ces cinq dernières semaines. Une posture qu’il semble donc décider à conserver jusqu’à la fin des débats au printemps 2022.

Face aux victimes, aucune émotion

Le 15 octobre dernier, Salah Abdeslam a glacé toute la salle d’audience. Ce jour-là, les accusés sont invités à prendre la parole pour la première fois. Ils ont le droit à quelques minutes pour « donner leur position sur les faits qu’ils leur sont reprochés », comme le précise en début d’après-midi le président de la cour d’assises spéciale.

Lorsque Salah Abdeslam saisit le micro installé devant lui, tous les acteurs du procès le fixent. D’une voix posée, il se lance dans un monologue de trois minutes. Sa rhétorique est calquée sur celle de Daech. Et pour la première fois, le Franco-Marocain ne parle plus en son nom, il utilise le « on », comme pour signifier qu’à ses yeux, l’organisation existe toujours.

 « C’est un manque de respect pour toutes les victimes. Il banalise la violence »

- David Fritz-Goeppinger, ancien otage du Bataclan

Il s’adresse aux victimes en se tournant vers les bancs où elles sont installées. « On a combattu la France, on a visé les civils, mais en réalité, on n’a rien de personnel à leur égard », lâche-t-il. Plusieurs rescapés, plusieurs proches de personnes décédées, pleurent, d’autres semblent prêtes à hurler.

À l’extérieur de la salle d’audience, David Fritz-Goeppinger laisse parler sa colère : « C’est d’une telle indignité. » D’habitude si calme, le jeune homme, qui a fait partie du groupe d’otages au Bataclan, confie à Middle East Eye : « C’est un manque de respect pour toutes les victimes. Il banalise la violence. C’est du délire. »

À ses côtés, Sophie Parra, rescapée du Bataclan, ajoute : « Cela m’a surprise, ce discours si construit, je ne m’attendais pas à cela. Il fait le show, il sait que ces propos vont être relayés. Il veut être sûr qu’on parle de lui. Dans un monde idéal, peut-être, un jour, on aura des excuses sincères. »

« Affaire Abdeslam » : failles des services de renseignement ou défaite de l’Occident moralisant ?
Lire

Pour le moment, Salah Abdeslam ne semble pas prendre ce chemin. Quelques jours plus tard, la sœur d’une victime musulmane vient à la barre lui adresser un message : « Ceux qui ont fait ça ne sont pas des musulmans, notre islam à nous nous interdit de tuer », lâche Aminata Diakite.

Dans le box des accusés, Salah Abdeslam prend une nouvelle fois la parole. Sa réponse est glaçante : « C’est juste pour dire que nous, on n’a pas visé les musulmans, et que si votre sœur était musulmane et qu’elle est décédée, c’était un accident de notre part. »

Le mot accident fait réagir la salle d’audience. « On ne vise pas les musulmans, on ne vise que les mécréants », poursuit sans sourciller le Franco-Marocain avant de se rasseoir. Sa principale avocate, Olivia Ronen, semble avoir du mal à contrôler ses coups d’éclats.

Une image construite en détention

Après plus de six ans de détention à l’isolement, Salah Abdelslam a beaucoup changé. Physiquement d’abord : épaules et nuque larges, barbe fournie, cheveux longs coiffés en arrière. Il ne ressemble plus à l’homme chétif dont les images ont été diffusées lors de son arrestation le 18 mars 2016 à Molenbeek, en Belgique.

Le dernier membre des commandos du 13 novembre encore vivant a été transféré en France en avril 2017. Il est depuis incarcéré à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, et son isolement très strict mis en place par l’administration pénitentiaire l’a très probablement transformé.

« Il y a un énorme décalage entre l’image que les médias donnent de lui et l’homme qu’il est réellement. Il n’a aucun charisme et très peu de discussion. Il est creux »

- Source pénitentiaire

Aujourd’hui, le jeune homme vit dans une cellule de 9 mètres carrés. Une cellule placée en permanence sous vidéosurveillance. Pour éviter tout contact avec d’autres détenus, il bénéficie d’une salle de sport personnelle installée dans une pièce voisine avec un vélo d’appartement et un rameur. Il passe des heures à s’y entraîner. À l’écart, dans un parloir spécifique, il rencontre quelques fois des membres de sa famille. Huit agents pénitentiaires se succèdent pour suivre ses mouvements.

« Pour lui rendre visite en prison, c’est beaucoup plus long, beaucoup plus compliqué que pour les autres détenus. Dès qu’on dit que l’on vient le voir, les surveillants pénitentiaires sont en alerte », raconte à MEE un intervenant en prison qui a souhaité rester anonyme pour des raisons de sécurité.

Il tient à préciser : « Je vous assure, il y a un énorme décalage entre l’image que les médias donnent de lui et l’homme qu’il est réellement. Il n’a aucun charisme et très peu de discussion. Il est creux. »

Kevin Jackson : « Il nous manque encore beaucoup d’éléments de compréhension » sur les attentats de 2015
Lire

Le procès des attentats du 13 novembre 2015 remet Salah Abdeslam sur le devant de la scène, et cela va accroître encore un peu plus sa notoriété auprès des fervents partisans de l’idéologie de Daech. En 2018 déjà, après son premier procès en Belgique, plusieurs jeunes Françaises toujours dans les rangs de l’État islamique en Syrie cherchaient à lui faire parvenir une lettre. Pour lui dire quoi ? « Lui dire que je l’aime en Allah », avait répondu l’une d’elles à MEE.

Pendant plusieurs mois, l’administration pénitentiaire, mais aussi les juges d’instruction français en charge du dossier des attentats de Paris, se sont inquiétés des rituels très maniaques de Salah Abdeslam. Les trois premières années de sa détention à l’isolement, il passait son temps à nettoyer sa cellule et ses aliments par peur d’être victime d’un empoisonnement, confie une source judiciaire à MEE

Mais depuis le printemps 2021, ces troubles du comportement semblent avoir disparu. Selon la source, le Franco-Marocain affiche désormais un comportement « à peu près normal » dans sa cellule.

Il reste pourtant l’homme le plus surveillé de France en prison. Une détention qui a un coût : près de 36 000 euros par mois selon le ministère de la Justice français.