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Le procès du Bataclan ou l’« excision du politique »

Le verdict longtemps attendu de la cour d’assises a-t-il mis un terme à la recherche des auteurs et autres responsables des attentats de Paris ? L’éviction systématique de l’arrière-plan géopolitique des violences incite à en douter sérieusement
Croquis d’audience réalisé le 29 juin 2022 montrant le principal accusé, Salah Abdeslam, au-dessus d’une vue générale de la salle d’audience lors du procès des attentats du 13 novembre 2015 à Paris (AFP/Benoît Peyrucq)

Ces attentats ne sont pas dus à la religion, ils sont dus à la guerre. Ce n’est pas le djihadisme qui précède la guerre, c’est la guerre qui précède le djihadisme. (Propos de maître Isa Gultaslar, avocat de Sofiane Ayari, au cours de son ultime plaidoirie devant la cour d’assises spéciale de Paris.)

Les victimes du Bataclan ont-elles eu, au terme de ce procès fleuve, les réponses qu’elles méritaient ? Sont-ce vraiment les principaux responsables de leurs souffrances et de celles de leurs proches que la justice française a identifiés et condamnés ?

Lors des plaidoiries de la défense, un seul des avocats, maître Isa Gultaslar, qui défendait Sofiane Ayari, a osé, en ne se plaçant que sur le seul terrain du droit, souligner la béante contradiction du procès qui s’est refermé ce mercredi : comment la cour a-t-elle pu considérer que les attentats relevaient d’un « terrorisme en temps de paix » alors qu’à l’évidence – s’il y avait bien terrorisme et si la responsabilité d’une partie au moins des accusés était bien engagée –, l’état attesté de belligérance de la France en Syrie faisait – aussi contradictoire ait pu être le rôle du groupe État islamique (EI) dans la révolution syrienne – qu’il s’agissait  indiscutablement d’un « terrorisme en temps de guerre » ? Et que, pour s’en tenir à ce seul aspect, cette configuration impliquait la mobilisation d’un tout autre corpus juridique ?

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Boudé par ses confrères dont aucun n’avait osé le suivre, c’est par le fait que – démarche extrêmement rare – plusieurs des victimes aient demandé à rencontrer son client Sofiane Ayari qu’a été salué le courage de maître Gulestar… « Enfin, Maître », lui dit l’un d’eux depuis son fauteuil roulant, vous avez enfin osé nous parler d’autre chose ! »

Si l’innocence des victimes des frappes terroristes aveugles est parfaitement évidente, peut-on en effet en dire autant de celle des dirigeants des sociétés qui sont la cible de ces attaques ? Dans la fabrication de cette violence aveugle dite « djihadiste » qui les affecte aveuglément, les Occidentaux ont-ils, oui ou non, une part de responsabilité ? La violence « terroriste » qui cible l’Europe et les États-Unis est-elle exclusivement sectaire ou bien a-t-elle une composante essentiellement politique ?

En d’autres termes, les Occidentaux sont-ils ciblés « pour ce qu’ils sont » ou, bien plus banalement, « pour ce qu’ils font » ? Et dès lors, la cour d’assises spéciale de Paris a-t-elle tenu la promesse faite aux proches des victimes de condamner « les responsables des attentats de Paris » ou bien n’a-t-elle identifié et condamné qu’une infime partie d’entre eux ?

Les carences béantes du « tout religieux »  

Le long procès conclu ce 29 juin a remis au centre du débat cette question aussi lancinante qu’essentielle. En dehors de fugitifs instants de lucidité, la tonalité dominante des prises de position a chaque jour contribué à renforcer un penchant collectif – troublé par un seul des avocats de la défense et deux seulement des accusés – pour une réponse très largement négative à cette interrogation.

Jour après jour, une trame analytique s’est imposée : celle de l’euphémisation, du discrédit, du rejet de la dimension potentiellement politique du comportement de ceux des accusés qui assumaient leur participation aux attentats

Jour après jour, une trame analytique s’est imposée : celle de l’euphémisation, du discrédit, du rejet de la dimension potentiellement politique du comportement de ceux des accusés qui assumaient leur participation aux attentats.

Or, si c’est sur une telle conclusion que devait se clore un procès si longtemps attendu, son apport ne serait pas seulement préjudiciable au respect de la raison, ou de la mémoire des victimes, il s’avérerait, plus gravement, tout à fait contreproductif : si les plus de dix mois d’audience et le million de pages du dossier ne devaient servir qu’à creuser un peu plus encore le malentendu qui oppose deux parties de la planète, il risquerait sans doute d’allonger, bien plus que réduire, la liste des victimes à venir de cette profonde dissension.

Il aurait dû devenir, en effet, de plus en plus difficile de défendre l’idée selon laquelle, dans chacune des enceintes orientales – Irak, Syrie – ou occidentales, c’est la seule mésinterprétation du dogme musulman qui génère la violence extrême qui frappe (notamment) les Occidentaux.

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Plus que jamais, il aurait dû être exclu de défendre l’idée – pourtant demeurée si envahissante dans nos médias de masse – que l’Occident en général – et la France en particulier – n’ont été confrontés qu’à un djihad « offensif » nourri par la seule hargne sectaire de certains de leurs compatriotes ou voisins musulmans, et non pas à une contreviolence largement « défensive » née de l’exaspération que produisent leurs politiques « musulmanes », nationales (en forme d’ostracisation pour ne pas dire de « séparatisme ») ou étrangères (en forme d’ingérence directe ou de compromissions aveugles avec les autoritarismes locaux). Et que plus que jamais, il devrait donc être exclu d’occulter les déséquilibres et autres dysfonctionnements de cette formule !

Le terroriste, est-ce vraiment « l’Autre », et seulement lui ? 

« Nous n’y sommes pour rien, c’est la faute de l’islamisme ! », a pourtant, sans se lasser, redit depuis plusieurs mois, tout au long d’interminables audiences, l’écrasante majorité des représentants de la classe politique, toutes couleurs confondues.

Ils ont reçu de surcroît la caution multiforme de quelques membres de l’université, recrutés il est vrai au terme d’un choix particulièrement sélectif, ainsi que celle, parfaitement dérisoire, et parfois même dénoncée comme telle, de quelques dignes représentants de la cohorte des « native informants » et autres experts auto-proclamés

Tous ou presque ont refusé d’accorder le moindre crédit à la problématique d’une forme ou d’une autre de violence réactive. Martelée par deux au moins des accusés, cette thèse a pourtant été également avancée post mortem par leurs acolytes, notamment, mais pas seulement, dans un enregistrement abandonné dans les décombres du Bataclan : « Pourquoi faisons-nous ceci ? Vous bombardez nos frères en Syrie, en Irak. Pourquoi sommes-nous ici ? On est venus vous faire la même chose. Les soldats français et américains nous bombardent depuis l’air. On vous bombarde ici, au sol. On n’a pas besoin d’avion. C’est tout. Votre président Hollande, dites-lui merci. »

Le premier contre-argument à avoir été avancé pour nier cette évidence a été d’ordre chronologique : on aurait retrouvé la trace d’une décision de l’EI de frapper la France antérieure à l’engagement militaire très unilatéral (tous contre Daech mais seulement contre Daech) du président François Hollande en Irak et en Syrie.

Tous ou presque ont refusé d’accorder le moindre crédit à la problématique d’une forme ou d’une autre de violence réactive

Au-delà de la fragilité de son assise factuelle, cette explication revient surtout, pour les adeptes de l’innocence française, à défendre la thèse hautement improbable qu’avant la campagne syrienne de François Hollande, aucun grief n’entachait les relations du gouvernement français avec les dynamiques oppositionnelles régulièrement discréditées au nom de la lutte contre le djihadisme ! Et que le très sélectif engagement militaire de Paris en Syrie n’avait en aucune manière pu conforter ces premiers griefs !

Ce gouvernement qui était pourtant, avant même le 11 septembre 2001, le complice souvent, l’acteur direct parfois, en Égypte, en Tunisie ou en Algérie, en passant par l’Afghanistan et le Mali, des plus épouvantables dérives répressives commises au nom de « la lutte contre le terrorisme ».

S’y ajoute un second niveau de fragilité, plus structurel encore. Les promoteurs de la thèse de l’irresponsabilité française ont voulu faire une arme absolue des « aveux » attribués à un membre de cette mouvance djihadiste.

« Par-delà la chronologie des événements, c’est sans doute l’EI lui-même qui donne la meilleure réponse à la question qui agite ce procès », a résumé ainsi Le Monde, attribuant aux accusés la responsabilité d’une citation puisée dans la littérature de Daech. « En réalité, même si vous cessez de nous bombarder, avait en effet vitupéré l’un des communicants de l’organisation dans un exemplaire du magazine Dabiq, […] nous continuerons à vous détester parce que la cause principale de cette haine ne cessera pas tant que vous n’aurez pas embrassé l’islam. »  

Tel ou tel porte-parole ou membre de l’État islamique a donc bien– sans trop de surprise – cautionné ici ou là ce registre de la haine seulement sectaire et, ce faisant, cette vision la plus unilatérale – que le président Hollande a réitéré à la barre – à laquelle aiment tant se raccrocher les Occidentaux : « Ils ne nous combattent pas pour ce que nous leur faisons mais pour ce que nous sommes. »

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De Manuel Valls à… tant d’autres, le seul crime avouable des Français serait donc, dans cette hypothèse, leur amour de la liberté et cette très ancienne passion pour la consommation de leurs vins préférés à la terrasse de leurs plus beaux bistrots.

Dans la longue litanie de l’unilatéralisme, un des rares îlots de réalisme a vu, il est vrai, un ex-directeur de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) avoir le courage de laisser entrevoir la responsabilité essentielle des gouvernants des sociétés ciblées par les frappes, en déclarant à la barre : « Je pense que le terrorisme est la conjugaison d’une terre de djihad et d’un malaise profond dans une  société », avant d’ajouter : « On a le terrorisme qu’on mérite. »

Bien plus explicitement, l’un des accusés, Sofiane Ayari, a calmement souligné et documenté le caractère seulement « politique » de ses motivations, loin de tout choix « de nature religieuse ».

Mais de telles dissonances ont vite été enterrées dans le flot des témoignages radicalement contraires.

Dans ce débat exigeant, quelle valeur peut-on pourtant attribuer à cette supposée « preuve absolue » trouvée dans le « discours de l’objet » ? Elle pèche à nos yeux par plusieurs aspects. Il est en effet bien curieux, mais ô combien classique, de n’accorder de poids qu’à la partie du corpus des déclarations d’un agresseur qui confirme les thèses de l’agressé.

Il se trouve pourtant que cette vision d’un djihad « excisé » de toute motivation politique est contredite régulièrement, avec vigueur, par un bien plus grand nombre des acteurs concernés. Mais pour la doxa médiatique, foin de ces voix qui la contredisent ou, seulement l’incitent à la nuance et au respect de la complexité !

Le terrorisme serait « islamique » ou ne serait pas et seule la supériorité de nos valeurs ferait de nous les victimes désignées. Puisqu’eux-mêmes le disent, n’est-ce pas, pourquoi chercher plus loin ? C’est bien la chute dans ce pernicieux (et coûteux) piège qu’il nous faut pourtant à tout prix éviter.

L’universalité du terrorisme, de ses ressorts politiques et de sa résonnance sectaire

Un rapide survol de l’histoire impose le rappel d’une vérité régulièrement oubliée : le recours à une violence aveugle destinée à pallier la faiblesse de l’assise militaire et institutionnelle de son usager est non seulement ancien mais surtout parfaitement « universel ».

C’est à New York, en 1920, du fait d’un anarchiste italien, et non pas à Jérusalem par la faute d’un « islamiste du Hamas », que la voiture piégée fit ses premières victimes. C’est à Jérusalem, mais du fait des milices sionistes, que cette technique prit son essor régional. C’est à Jérusalem encore, de la main des mêmes militants sionistes, que le premier record de victimes innocentes (91 dans l’explosion de l’hôtel King David) fut établi, etc.

Le recours à une violence aveugle destinée à pallier la faiblesse de l’assise militaire et institutionnelle de son usager est non seulement ancien mais surtout parfaitement « universel »

Le terrorisme, arme des faibles certes, est également l’arme rhétorique (et parfois militaire) des forts lorsqu’ils s’emploient à discréditer les protestations des faibles.

On connaît la séquence des résistants français, autant de « terroristes » aux yeux des nazis mais qui, dès lors qu’ils parvinrent à s’en libérer, traitèrent comme tels des « fellagas » algériens seulement en mal d’indépendance… et qui, eux-mêmes, moins d’une génération plus tard, firent de même, avec de surcroît force manipulations de la violence, à l’égard de ceux qui avaient l’insolence de vouloir desserrer leur étreinte dictatoriale.

Pour ne rien dire des Israéliens, qui ont récemment entrepris, en novembre 2021 (partiellement suivis par le ministre français de l’Intérieur), de criminaliser sur ce registre les principales ONG de la résistance palestinienne, etc. 

La violence sectaire est-elle seulement « islamique » ?

La criminalisation sectaire de l’adversaire – celle-là même qui conduit à le frapper pour « ce qu’il est » et non pour « ce qu’il fait » – est-elle une composante de la formule du terrorisme de Daech ? Oui, bien sûr ! Et il n’est donc aucunement question de le nier ou même seulement de le sous-estimer.

Sur le vieux fond d’altérité violente avec le monde occidental, l’État islamique a bel et bien écrit une nouvelle page dont les fondateurs de l’expression moderne du djihadisme global – Oussama ben Laden ou son successeur actuel à la tête d’al-Qaïda Aiman al-Zawahiri – s’étaient pour l’essentiel tenus à l’écart.

Les raisons sont à peu près connues. À la différence du théâtre afghan, où les divisions confessionnelles, sans être inexistantes, n’ont jamais été centrales, la fracture sunnite/chiite est très vite devenue une variable majeure de la destruction puis de la reconstruction de l’Irak puis de la Syrie.

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Les stratèges de Daech, après une décennie de priorité accordée à la confrontation politique avec l’ennemi (américain) lointain, ont ainsi choisi de réaffecter cette priorité à une confrontation avec l’ennemi (chiite) proche, donnant – dans leurs pratiques (de massacre systématique de chiites) comme dans leurs discours – une place vite devenue envahissante à la criminalisation sectaire de leurs adversaires.

Mais Daech a poussé plus loin cette radicalisation nourrie de l’anti-chiisme de ses combattants. Bien au-delà du registre de la violence « verticale » (des gouvernés vers les gouvernants) contre ces « mécréants » qui, fût-ce plus ou moins activement et plus ou moins directement, pouvaient être considérés comme partie prenante de la formule de leur oppression politique, l’EI a pratiqué une violence « horizontale » (entre citoyens d’un même système politique) dont les paisibles yézidis, martyrisés sans autre raison que leur être religieux, constituent la plus indélébile des expressions.

Qu’une composante sectaire participe de la haine des djihadistes envers la France ne saurait donc être écarté. Si étroitement associée à l’agenda de Daech, cette criminalisation « raciste » de l’adversaire occupe-t-elle pour autant l’horizon tout entier des causes du terrorisme ? A-t-elle même quelque chose de spécifiquement « islamique » ? Et exclut-elle l’océan des considérations trivialement politiques ? Rien n’est moins sûr.

Ce n’est pas en réformant la pensée religieuse que l’on pacifiera le monde. C’est en pacifiant le monde que l’on réformera la pensée religieuse

Exemple, entre autres, tiré de l’histoire occidentale : il est impossible de ne pas rappeler les performances de la rhétorique « civilisatrice » qui a masqué la longue litanie des crimes coloniaux.

Au cœur de la seule « République française » et du « pays de la Déclaration des droits de l’homme », la prise en considération du « faire » des acteurs des deux bords n’a-t-elle pas très, très, très longuement cédé le pas à celle du seul « être » des colonisés ? Et pendant des décennies, si tant est que cette époque ait véritablement pris fin à ce jour, ne valait-il pas mieux – quel qu’ait été son « faire » – « être »… blanc que basané ?

Hélas ! À l’heure de tourner la page noire du Bataclan, les vieux couplets de la criminalisation unilatérale de « l’Autre » résonnent encore trop souvent aux oreilles du plus grand nombre.

Ils rythment trop confortablement une partition entonnée bien trop unanimement pour qu’un peu de lucidité, ou simplement de réalisme, ait la moindre chance d’entamer demain les certitudes éditoriales et politiques du plus grand nombre… et pour qu’un petit peu d’espoir brille, permettant de penser que cette page terrible referme effectivement une séquence de l’histoire. Au lieu d’en annoncer, inéluctablement, d’autres de la même teneur.

Ce n’est pas en réformant la pensée religieuse que l’on pacifiera le monde. C’est en pacifiant le monde que l’on réformera la pensée religieuse.

- François Burgat est directeur de recherche émérite au CNRS (IREMAN, Aix-en-Provence). Entre autres institutions, il a dirigé l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) entre 2008 et 2013 et le Centre français d’archéologie et de sciences sociales de Sanaa de 1997 à 2003. Expert des mouvements islamistes, il a notamment publié Comprendre l’islam politique (La Découverte 2016) et Pas de printemps pour la Syrie (codirigé avec Bruno Paoli, La Découverte, 2014).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

François Burgat is Emeritus Research Director at France’s CNRS (IREMAN Aix-en-Provence). Among other institutions, he ran the French Middle Eastern Institute between 2008 and 2013 and the French Centre for Archaeology and Social Sciences in Sanaa from 1997 to 2003. An expert on Islamist movements, his latest book is titled 'Understanding Political Islam' by Manchester University Press (2019)