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L’ONU va lancer une campagne pour connaître le sort des disparus en Syrie

Alors que de nouvelles informations détaillent l’ampleur des tueries de ces dix dernières années, un cadre de l’ONU assure à MEE que des actions ambitieuses sont nécessaires pour localiser les Syriens disparus
Un petit Syrien, déplacé de Deir Ezzor avec sa famille, dans le bâtiment endommagé où il vit dans la ville de Raqqa, dans le nord de la Syrie (AFP)
Un petit Syrien, déplacé de Deir Ezzor avec sa famille, dans le bâtiment endommagé où il vit dans la ville de Raqqa, dans le nord de la Syrie (AFP)

L’ONU a indiqué qu’une nouvelle campagne pour localiser des milliers de personnes disparues au cours de la guerre en Syrie devrait être annoncée, alors que la publication de statistiques met en lumière l’ampleur des morts dans ce conflit et dans les prisons syriennes.

Paulo Pinheiro, président de la commission d’enquête internationale indépendante sur la Syrie, indique à Middle East Eye que le secrétaire général publiera bientôt un rapport sur le renforcement des efforts pour localiser les disparus en Syrie.

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« En ce qui concerne ceux qui ont péri, leurs proches doivent pouvoir les inhumer. C’est une souffrance infligée aux familles et dans de nombreux cas, elle dure depuis dix ou onze ans », déclare-t-il.

Mardi 28 juin, l’ONU a communiqué ses estimations :  306 887 civils ont été tués dans le conflit en Syrie depuis qu’il a éclaté en mars 2011.

Mais ce bilan ne comprend pas les combattants tués ou les décès indirects provoqués par le manque de soins ou d’accès à l’eau et à la nourriture.

Dans le même temps, le Réseau syrien pour les droits de l’homme (SNHR) a lui aussi publié un rapport mardi indiquant que 14 700 personnes sont mortes en détention dans les tristement célèbres prisons syriennes, en majorité aux mains des services de sécurité syriens.

« Il est temps pour les États membres de l’ONU d’agir, de témoigner leur solidarité et de soutenir toutes les victimes du conflit et leurs familles en s’assurant que des actions solides soient prises », note Paulo Pinheiro. « Les familles des disparus ont attendu bien trop longtemps et il est plus que temps que la communauté internationale entreprenne des actions ambitieuses pour aider à résoudre ces problèmes. Il ne fait aucun doute qu’il s’agira d’une tâche longue, mais elle doit être entreprise sans autre délai. »

Les tortures débutent souvent avant même tout interrogatoire

« Nous avons déjà dix ans de retard. Comme l’a signalé le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme aujourd’hui, plus de 300 000 civils seraient morts dans le conflit syrien depuis 2011. Des estimations crédibles avancent plus de 100 000 disparus, dont des dizaines de milliers d’individus qui sont détenus arbitrairement et que les belligérants ont fait disparaître de force. »

Selon le rapport du SNHR, on dénombre environ 200 enfants et une centaine de femmes parmi les morts dans les prisons syriennes.

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Le rapport comporte des témoignages de gens qui ont survécu aux mauvais traitements des forces de sécurité, lesquels ont arrêté environ 1,2 millions de Syriens depuis le début des manifestations contre le président Bachar al-Assad en 2011 et détiennent encore 133 000 personnes.

La torture est pratiquée en Syrie contre les opposants politiques ou militaires entre les parties au conflit ou par les puissances au pouvoir, indique le SNHR, dans le but d’étendre leur contrôle et de réprimer toute aspiration aux droits de l’homme ou la pratique de la démocratie.

Il qualifie de torture les arrestations menées sans mandat, les conditions de détention déplorables et les effets psychologiques sur les détenus.

D’anciens prisonniers syriens ont raconté avoir été frappés en voiture après avoir été enlevés dans la rue, processus surnommé localement « accueil ». Ils précisent que les tortures débutent souvent avant même tout interrogatoire.

Parmi les tortures systématiques figurent les passages à tabac, le waterboarding, les chocs électriques, la privation de sommeil, la suspension, les agressions sexuelles et l’arrachage de dents et d’ongles.

Parmi les tortures systématiques figurent les passages à tabac, le waterboarding, les chocs électriques, la privation de sommeil, la suspension, les agressions sexuelles et l’arrachage de dents et d’ongles

Les prisons sont souvent bondées, avec parfois jusqu’à 200 personnes parquées dans le même espace. Les anciens détenus décrivent la malnutrition sévère et la vie dans des cellules infestées d’insectes et de rats.

Parfois les détenus sont emmenés dans des hôpitaux militaires, où leurs membres qui pourrissent sont amputés. L’année dernière, l’Allemagne a poursuivi un médecin syrien qui avait travaillé dans un hôpital militaire où il pratiquait des opérations majeures sans anesthésie.

Imad Haj Ramon, l’une des victimes parmi des milliers, s’était réfugié en Jordanie avant de rentrer en Syrie début 2020. Il a été convoqué pour interrogatoire plusieurs fois à Damas, puis arrêté dans la ville de Hama, rapporte son frère au SNHR.

Le quinquagénaire a fini par être transféré dans la prison de Sednaya, où il est mort sous la torture fin 2021, d’après sa famille.

Impunité totale

En mars, Assad a pris un décret rendant la torture illégale et passible de trois ans de prison voire de la peine de mort s’il y a viol ou meurtre, une initiative dont se moquent les organisations de défense des droits de l’homme.

En réaction à ce décret, l’organisation Human Rights Watch qui est basée aux États-Unis a répliqué que, malgré les preuves circonstanciées, le gouvernement syrien n’avait rien fait pour empêcher ses agences de pratiquer la torture.

« La torture en Syrie est systématique et nous ne nous attendons pas à ce qu’elle cesse sans changement politique au sein des autorités syriennes, qui n’ont pas enquêté ni demandé des comptes à ses auteurs », explique à MEE Fadel Abdul Ghany fondateur du SNHR.

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« Le SNHR documente sans cesse les arrestations et les cas de torture brutale, ainsi que les victimes qui résultent des tortures. Nous confirmons que des milliers de détenus sont toujours soumis à différents types de tortures », ajoute-t-il.

« La torture a délibérément cours dans plusieurs institutions avec la participation de l’État, pour la mettre en place à large échelle, pour influencer et pour terroriser la société autant que possible. »

Pas moins de onze personnes sont décédées des suites des tortures depuis le décret d’Assad, selon le SNHR.

Le groupe a indiqué que les autorités syriennes ont établi des lois locales pour permettre la torture et accorder l’immunité à leurs auteurs et ne les tiennent pas responsables et prétendre que les violences sont menées sous ordre direct du président syrien.

Le personnel des renseignements militaires bénéficie d’une immunité générale et les tribunaux militaires ne sont pas autorités à les poursuivre sans ordre délivré par le commandant en chef de l’armée et des forces armées, à savoir Assad lui-même ou son ministre de la Défense, selon le rapport.

« Le problème des détenus ne peut être résolu sans solution politique », insiste Abdul Ghany, qui réclame une intervention internationale.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.