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« Ce qui me manque aujourd’hui, c’est le corps de mon fils » : le combat des Syriennes contre les crimes de Damas

Attendre pendant des années le retour de leur fils ou de leur mari, arrêtés par le gouvernement syrien, voilà le calvaire de nombreuses Syriennes. Dix ans après le début du conflit, ces femmes espèrent, en vain, des réponses
« Après dix ans de guerre, des dizaines de milliers de civils détenus arbitrairement en Syrie sont disparus, et des milliers d’autres ont été soumis à la torture, à des violences sexuelles ou sont morts en détention », rappelle le rapport de la Commission d’enquête de l’ONU sur la République arabe syrienne (AFP)
« Après dix ans de guerre, des dizaines de milliers de civils détenus arbitrairement en Syrie sont disparus, et des milliers d’autres ont été soumis à la torture, à des violences sexuelles ou sont morts en détention », rappelle le rapport de la Commission d’enquête de l’ONU sur la République arabe syrienne (AFP)

Fadwa Mahmoud est assise, le dos droit, dans un canapé beige. Derrière elle, deux petites photos sont accrochées au mur, celles d’Abdel Aziz Khayyer, son époux, et de Maher, son fils. Tous deux ont été arrêtés par les forces de sécurité syriennes à l’aéroport de Damas en septembre 2012.

« Mon mari revenait de voyage, c’est un militant communiste, chef du parti en Syrie », raconte Fadwa Mahmoud à Middle East Eye. « J’avais demandé à Maher d’aller le chercher à sa descente d’avion ». Les deux hommes ne sont jamais rentrés chez eux.

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Depuis ce jour, Fadwa Mahmoud a suspendu une petite lampe à côté de leurs portraits. Pourquoi ? Sa voix se brise, elle retient ses larmes avant de répondre. « Pour qu’ils soient toujours dans la lumière. »

Vingt ans plus tôt, en 1992, elle a elle-même été arrêtée à cause de son appartenance au parti communiste syrien. Une arrestation faite par son propre frère, alors membre des services de sécurité.

Son mari avait également été emprisonné. Fadwa Mahmoud est finalement libérée en 1994, mais il faudra attendre 2005 pour qu’Abdel Aziz Khayyer, chef du parti communiste en Syrie, retrouve sa liberté. À cette époque, leur fils n’avait que 7 ans.

Fadwa Mahmoud se souvient de sa sortie de prison : « Ce jour-là, il m’a demandé pourquoi je les avais laissés pendant deux ans. Je lui ai simplement répondu que je combattais ce régime qui, un jour, arrêtera aussi ses propres enfants. »

Plus de 130 000 arrestations

Fadwa Mahmoud et son époux ont toujours été des opposants politiques, d’abord au pouvoir de Hafez al-Assad, puis à celui de son fils, Bachar al-Assad.

Comme beaucoup en Syrie, la famille a payé le prix de cette liberté d’opinion. « On rêvait de cette révolution contre la famille Assad parce qu’on a vu trop de choses. Alors, quand la révolution a débuté en 2011, on s’est réjouis, on n’avait pas milité pour rien », raconte à MEE cette Syrienne qui vit désormais en Allemagne.

« On a averti les plus jeunes pour qu’ils fassent attention, on leur a dit que ce régime pouvait les arrêter et les faire disparaître. Au début, ces jeunes voulaient juste plus de liberté, ils n’imaginaient pas forcément la chute du régime. Il y avait beaucoup de voix pacifiques, mais le régime n’a pas supporté ces critiques. Ils ont tiré sur les civils et ils les ont arrêtés. »

Selon l’ONG Syrian Network for Human Rights, depuis 2011 et le début du conflit syrien, 130 758 personnes ont été arrêtées par les autorités du pays, en majorité des hommes.

Selon Amnesty International, 82 000 personnes sont aujourd’hui détenues illégalement en Syrie. À la fin de son rapport, l’ONG appelle les autorités syriennes à mettre un terme « à l’angoisse psychique et à la torture des familles, qui ont tant besoin de connaître la vérité sur le sort réservé à leurs proches ».

Des années après la disparition de leurs proches, ce sont le plus souvent leurs femmes, leurs mères ou leurs sœurs qui mènent le combat pour tenter de retrouver leur trace. Ce sont elles qui gardent la flamme allumée et qui attendent leur retour, malgré les doutes.

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Maryam al-Hallak, dont le fils a été arrêté en novembre 2012 à l’université de Damas, est l’une d’elles. Le visage endurci par les épreuves, cette mère de famille raconte à MEE : « Ayham avait 26 ans, il était dentiste. Après son arrestation, j’ai passé des journées entières à le chercher. Je suis allée partout voir la police, dans les centres de détention. À chaque fois, je croisais sur place des femmes qui, comme moi, cherchaient leurs proches. On s’est raconté nos histoires, on a pleuré ensemble. »

Un an plus tard, Maryam al-Hallak reçoit un certificat de décès pour son fils. Il y est écrit que le jeune homme est mort d’une crise cardiaque cinq jours après son arrestation. Menacée par le pouvoir, qui envoie à plusieurs reprises des membres des services de sécurité à son domicile à Damas, elle décide de fuir d’abord vers le Liban, puis obtient en 2017 le statut de réfugiée en Allemagne, où elle habite aujourd’hui.

« Avec plusieurs Syriennes, nous avons décidé de nous regrouper en association. Au début, nous étions sept », témoigne Maryam al-Hallak. « J’ai alors décidé de devenir la voix de ces femmes que j’avais croisées à Damas en train de chercher les leurs et qui avaient peur de parler. »

Son association, Caesar Families, compte désormais 35 membres. Elle a été nommée ainsi en référence au surnom donné au déserteur syrien qui a réussi à exfiltrer les photos de 45 000 détenus morts sous la torture dans les prisons de Damas.

Ce combat, contre ce que les ONG appellent « les disparitions forcées », n’est pas anodin. Dans leurs quêtes, ces Syriennes sont victimes d’intimidations et de violences.

Des crimes contre l’humanité, selon l’ONU

De son côté, Fadwa Mahmoud a cofondé l’association Families for Freedom, qui rassemble des proches de disparus syriens. Elle s’agace lorsqu’on la qualifie de « victime du régime de Damas ».

« J’ai alors décidé de devenir la voix de ces femmes que j’avais croisées à Damas en train de chercher les leurs et qui avaient peur de parler »

- Maryam al-Hallak, mère de disparu

« Je ne veux pas qu’on m’appelle une victime », lance-t-elle. « Je suis assez forte pour me battre et je me battrai jusqu’à la mort contre ce régime. »

Toutefois, quelques minutes plus tard, elle concède qu’« il est dangereux de demander des nouvelles de quelqu’un qui a été arrêté. Une amie a demandé des nouvelles de son fils. Quand elle est parvenue à le voir, il lui a dit : ‘‘Arrête de demander de mes nouvelles parce qu’à chaque fois, ils me frappent’’. »

Maryam al-Hallak confirme la peur qui règne au sein des familles. « Beaucoup n’osent pas nous rejoindre car elles craignent que les autorités syriennes ne se vengent sur leurs proches restés dans le pays », confie-t-elle.

Depuis 2013, l’ONU considère ces disparitions forcées comme des crimes contre l’humanité. L’article 2 de la Déclaration sur la protection des personnes définit comme disparition forcée « toute arrestation, détention, enlèvement par des agents de l’État […] suivi du déni de la reconnaissance de la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue ».

« Aujourd’hui, notre but est de retourner en Syrie afin de récupérer les preuves de ce qu’il se passe dans les sous-sols des prisons et les noms des détenus », explique Maryam al-Hallak à MEE. Depuis plus de huit ans, cette mère a appris à vivre avec l’absence de son fils et un deuil rendu impossible. Malgré ses nombreuses demandes, les autorités syriennes lui ont refusé le droit d’enterrer son enfant.

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« Ce qui me manque aujourd’hui, comme à toutes les familles de disparus, c’est le corps de mon fils », confie-t-elle. « Quand j’étais encore en Syrie, je me suis rendue dans toutes les administrations, mais ils m’ont hurlé dessus. Pour eux, je n’avais pas le droit de demander son corps. »

Comment se reconstruire quand on en est encore à attendre une preuve de vie après des années d’absence ? Plus de huit ans après, Fadwa Mahmoud ne sait toujours pas où se trouvent son mari et son fils, ni s’ils sont encore vivants. Comme elle, de nombreuses épouses et mères attendent encore un hypothétique retour.

Impossible de reconstruire sa vie en l’absence de certitude. Et quel avenir pour des enfants qui grandissent avec pour seuls souvenirs des photos d’un père qu’ils n’ont que peu d’espoirs de revoir un jour ? 

« Chaque jour, nos disparus sont dans notre esprit », souffle, émue, Maryam al-Hallak. « Mon passé est douloureux mais le présent l’est encore plus. »

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