Aller au contenu principal

« Notre révolution ira jusqu’au bout » : dix ans après, des Syriens ont choisi de rester pour défendre leur pays

En mars 2011, des milliers de Syriens manifestaient pour réclamer le départ de Bachar al-Assad. Dix ans plus tard, malgré le chaos et une répression dans le sang, des Syriens ont le courage de continuer à défendre sur place leur idée de la liberté
Une manifestation anti-gouvernementale tenue par des rebelles au milieu des bâtiments détruits dans la ville d’Ariha, dans la province d’Idleb, au nord-ouest de la Syrie, le 28 août 2020 (AFP)
Par
RAQQA et IDLEB, Syrie

Assis en tailleur sur des matelas posés au sol, entouré d’amis qui fument cigarettes sur cigarettes, Qassim al-Jamous chante en se frappant la poitrine avec la paume de sa main droite pour marquer le rythme.

« Idleb est la dernière capitale de notre révolution et la ville ne tombera jamais ! », reprennent en chœur tous les hommes présents dans le salon d’une maison au cœur de cette province du nord-ouest de la Syrie. Dernier réduit de l’opposition syrienne à Bachar al-Assad, l’enclave d’Idleb est désormais contrôlée par Hayat Tahrir al-Cham, placé par l’ONU sur la liste des groupes terroristes.

Le visage de Qassim al-Jamous s’illumine avec la ferveur de ceux qui ont donné leur vie à une cause. Originaire de Deraa, berceau de la contestation situé dans le sud-ouest du pays, cet homme de 32 ans est l’une des voix de la révolution syrienne. Un chanteur devenu combattant après dix années d’un conflit sans répit pour les civils, qui a causé près de 387 000 morts depuis 2011, et provoqué le départ de 5,5 millions de Syriens

Le goût de la liberté

À la fin du mois de février 2011, une quinzaine d’adolescents sont arrêtés et torturés à Deraa pour avoir écrit sur les murs de leur école « Ton tour arrive, Docteur », en référence au président Bachar al-Assad, surnommé par ses opposants « le docteur » d’après sa formation d’ophtalmologue.

Le calvaire enduré par ces jeunes déclenche la colère de toute la ville. Quelques semaines plus tard, le 18 mars 2011, Qassim al-Jamous, alors âgé de 22 ans, descend dans la rue pour « le vendredi de la liberté », qui deviendra la première grande manifestation du soulèvement syrien.

« J’ai d’abord vu des gens défiler avec des portraits de Bachar al-Assad », raconte Qassim al-Jamous à Middle East Eye.

« Je n’ai pas quitté la Syrie parce que le sang des victimes de cette guerre mérite que l’on continue la lutte »

- Qassim al-Jamous, révolutionnaire

« J’étais furieux mais quelqu’un est venu m’expliquer que c’était une façon de tromper les forces de sécurité du régime pour rejoindre la grande manifestation. Ce vendredi-là, pour la première fois, je me suis senti libre. »

Ce 18 mars 2011, deux manifestants sont tués par des soldats du gouvernement. Plus rien n’arrêtera désormais la colère du jeune Syrien, qui se rappelle encore les semaines qui ont suivi.

« J’ai vraiment senti la liberté couler dans mes veines, le 5 avril 2011, lorsqu’avec des manifestants, nous avons réussi à faire tomber l’une des statues de Hafez al-Assad [ancien président, père de Bachar] à Deraa. C’est encore l’un des plus beaux jours de ma vie », se souvient Qassim al-Jamous.

Très vite, le jeune manifestant devient l’une des voix de Deraa. À chaque rassemblement, il est celui qui, perché sur les épaules d’un camarade, reprend sans s’arrêter des chants écrits la veille à la gloire de la révolution.

Le drapeau national syrien au milieu des bâtiments endommagés à Deraa-al-Balad, une partie de la ville de Deraa, au sud, détenue par l’opposition, le 12 juillet 2018 (AFP)
Le drapeau national syrien au milieu de bâtiments endommagés à Deraa al-Balad, la vieille ville de Deraa, détenue par l’opposition, le 12 juillet 2018 (AFP)

Dix ans après, Qassim al-Jamous écrit toujours des chants révolutionnaires mais, face à la répression sanglante de Damas, le chanteur a pris les armes.

« Je n’ai pas quitté la Syrie parce que le sang des victimes de cette guerre mérite que l’on continue la lutte », confie à Middle East Eye cet homme qui est désormais père de trois enfants. Il combat à présent aux côtés de différents factions rebelles proches de l’Armée syrienne libre, branche armée de l’opposition syrienne, mais jamais pour des groupes extrémistes.

« Je crois toujours en notre révolution, et je n’arrêterai jamais de diriger mes armes contre ceux qui oppressent le peuple syrien. C’est un honneur. Notre révolution ira jusqu’au bout, peu importe le temps qu’il faudra », martèle Qassim al-Jamous.

Rester pour informer

D’autres Syriens ont choisi une autre arme pour soutenir la révolution : l’information. La révolution a vu naître des dizaines de jeunes journalistes, des activistes qui, sans aucune formation, ont appris sur le terrain à raconter la guerre, d’abord dans leur quartier, puis dans leur ville et enfin dans leur pays.

« Je veux rester en Syrie pour sauvegarder l’esprit de notre soulèvement contre Bachar al-Assad. Je dois rester pour raconter au monde la souffrance de mon peuple »

- Ahmed Dak, journaliste

Des ennemis à abattre pour Damas. En dix ans de guerre en Syrie, plus de 230 journalistes, en majorité syriens, ont été tués selon Reporters sans frontières.

Ahmed Dak est l’un de ces journalistes de la révolution syrienne. Il vit aujourd’hui avec sa famille à Azaz, une ville au nord-ouest d’Alep, collée à la frontière turque. Pas question pour lui de franchir un jour définitivement cette frontière pour aller se mettre à l’abri en Turquie.

« Je veux rester en Syrie pour sauvegarder l’esprit de notre soulèvement contre Bachar al-Assad. Je dois rester pour raconter au monde la souffrance de mon peuple », confie-t-il à Middle East Eye.

Au fil des années, épuisés physiquement et moralement par les horreurs auxquelles ils ont dû faire face, beaucoup de jeunes journalistes ont fui la Syrie pour trouver refuge en Europe.

« Bien sûr, psychologiquement, je vais mal après tout ce que j’ai vécu ces dix dernières années », confie Ahmed Dak. « Mais je suis certain qu’un jour, la Syrie sera libre. »

L’espoir au milieu des ruines

Elles, ce sont les voix discrètes de cette révolution syrienne. Des femmes qui, au cœur de la Syrie encore aujourd’hui, au milieu du chaos, soutiennent les idéaux de la révolution syrienne et ses espoirs de liberté.

L’une d’elle a accepté de se confier à Middle East Eye. Elle vit à Raqqa, ville du nord du pays administrée pour le moment par les Forces démocratiques syrienne (FDS), une alliance arabo-kurde, mais où la situation est encore très instable.

La jeune femme témoigne de façon anonyme par crainte des représailles du gouvernement de Damas, très proche. À l’abri des regards, celle que nous appellerons Wissam a beaucoup de choses à raconter. Elle se souvient avec émotion du jour où elle a décidé de descendre dans la rue pour hurler sa colère.

« Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie libérée de la peur »

-  Wissam, partisane de la révolution

« C’était le 13 mars 2012, un an après le début de la révolution, lors d’un rassemblement devant la faculté des sciences de Raqqa. »

Émue, Wissam marque une pause, sa voix se met à trembler.

« Ce jour-là, j’ai fabriqué et brandi le drapeau de la révolution syrienne », reprend la jeune femme. « Je ne peux pas vous décrire par des mots ce que j’ai ressenti ; pour la première fois de ma vie, je me suis sentie libérée de la peur. »

Alors âgée de 20 ans, Wissam ne lâchera plus ce drapeau vert, blanc et noir à trois étoiles.

En mars 2013, le régime syrien perd le contrôle de Raqqa. Mais quelques mois plus tard, les hommes du groupe État islamique (EI) prennent le pouvoir et écrasent, à leur tour, les élans de liberté des jeunes Raqqaouis.

Avec sa famille, Wissam décide pourtant de rester. « Ces terroristes se sont imposés et nous ont forcés à rester avec eux. Je ne voulais pas prendre le risque d’être tuée, ou de voir un membre de ma famille être exécuté, en essayant de fuir », explique-t-elle.

Des Syriens tiennent une bannière sur laquelle on peut lire en arabe : « La révolution continue », dans la province d’Idleb, le 10 janvier 2020 (AFP)
Des Syriens ont érigé une bannière sur laquelle on peut lire en arabe « La révolution continue », dans la province d’Idleb, le 10 janvier 2020 (AFP)

Aujourd’hui, Wissam travaille pour une ONG à Raqqa. Chaque jour, la jeune femme traverse les quartiers détruits de sa ville, parsemés d’immeubles, de maisons éventrées, comme des plaies encore ouvertes après la dernière offensive de la coalition internationale contre l’EI en octobre 2017.

Trois ans après, Raqqa, autrefois surnommée « la perle de l’Euphrate », ne s’est pas relevée, mais Wissam a choisi de rester malgré tout.

« Je ne regrette rien, mais parfois je me sens abattue, déprimée, quand je pense à ce qu’est devenue notre révolution pacifiste. Les groupes terroristes l’ont transformée en lutte au nom de l’islam radical. Mais je suis persuadée que nous avions, et avons encore, raison : un jour, le régime syrien va tomber », confie-t-elle à Middle East Eye.

Restera-t-elle si le gouvernement parvient à reprendre Raqqa ? Sa réponse est claire : « Je ne pourrai trouver refuge nulle part vu que le régime a quasiment repris tout le pays. Je ne vais pas abandonner ma famille ici. On sera seuls face à notre destin. »