Aller au contenu principal

L’espionnage de Twitter par l’Arabie saoudite plonge les activistes dans la peur

Des activistes ont confié à MEE qu’ils redoutaient que les données obtenues par le gouvernement saoudien par l’intermédiaire d’espions au sein du géant des réseaux sociaux aient pu être utilisées pour arrêter des détracteurs qui ont disparu par la suite
« Je n’en ai pas été informé. Donc si je n’en ai pas été informé, pourquoi informeraient-ils quelqu’un qui était en Arabie saoudite que son compte a été piraté ou compromis ? », a déclaré un activiste (MEE)

Des activistes saoudiens craignent de figurer parmi les milliers d’utilisateurs de Twitter dont les données auraient été obtenues par le gouvernement saoudien par l’intermédiaire d’espions au sein du géant des réseaux sociaux.

Plusieurs ont confié à Middle East Eye qu’ils redoutaient que ces informations, notamment les adresses IP, aient pu être utilisées pour cibler et arrêter des activistes qui ont disparu par la suite.

Plus tôt ce mois-ci, une plainte déposée par le gouvernement américain auprès d’un tribunal fédéral de Californie a accusé deux employés de Twitter d’avoir accédé aux informations personnelles de plus de 6 000 utilisateurs du réseau social et de les avoir données à un responsable saoudien étroitement lié à la famille royale, entre décembre 2014 et novembre 2015.

Parmi les utilisateurs dont les informations auraient été partagées figurent Mujtahidd, un compte anonyme autrefois décrit comme « la version saoudienne de Wikileaks », et Omar Abdulaziz, un dissident vivant au Canada, qui a entamé des poursuites de son côté contre Twitter.

Cependant, l’identité des autres utilisateurs reste inconnue – du moins pour les activistes saoudiens qui affirment que l’ampleur de l’espionnage détaillé dans la plainte a surpris leur communauté, déjà en état d’alerte après le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi l’année dernière.

« Ils auraient dû au moins publier un communiqué de presse disant : “Hey, voilà ce que nous allons faire, voilà comment nous allons protéger les utilisateurs, voilà notre prochain plan d’action”, mais rien. Que dalle. C’est fou »

- Amani al-Ahmadi, féministe saoudo-américaine

« Je pense qu’on a toujours imaginé qu’il s’agirait des gros bonnets, mais après avoir réalisé que “Oh, c’est 6 000 comptes”, même d’autres activistes m’ont demandé : “hé, est-ce que quelqu’un sait si certains d’entre nous sont sur cette liste ?” », a rapporté à MEE Amani al-Ahmadi, une féministe saoudo-américaine qui vit à Seattle.

Ali al-Ahmad, un dissident saoudien qui vit à Washington et dirige l’Institute for Gulf Affairs, est persuadé d’être sur la liste.

« Écoutez, s’il y a 6 000 personnes qui ont été ciblées, je ne pense pas que mon nom ne figure pas parmi elles. Je suis un important détracteur. Je suis assurément une cible », a-t-il affirmé.

Selon une seconde plainte déposée contre l’entreprise cette année, Twitter a envoyé un message à plusieurs dizaines d’utilisateurs en décembre 2015, les informant que leurs comptes figuraient parmi un petit groupe susceptible d’avoir été pris pour cible par des agents liés à des États.

Et en février 2016, Abdulaziz a reçu un message de l’entreprise l’informant que son adresse email et son numéro de téléphone avaient été consultés suite à un bug qui avait potentiellement touché un petit nombre de comptes et avait depuis été réparé.

Cependant, ni Amani al-Ahmadi ni Ali al-Ahmad n’ont reçu d’avertissement de ce type de la part de Twitter, et disent qu’ils ont été laissés – et d’autres avec eux – dans l’incertitude concernant la mesure dans laquelle leur vie – et celle des personnes avec lesquelles ils sont connectés – était susceptible d’avoir été compromise.

MEE a demandé à Twitter ainsi qu’au FBI, qui enquête sur cet espionnage, si les milliers d’utilisateurs dont les données auraient été consultées ont été identifiés, et si l’entreprise ou l’agence avaient prévenu ces utilisateurs. Toutes deux se sont refusées à tout commentaire.

« Ils auraient dû au moins publier un communiqué de presse disant : “Hey, voilà ce que nous allons faire, voilà comment nous allons protéger les utilisateurs, voilà notre prochain plan d’action”, mais rien. Que dalle. C’est fou », a déclaré Amani al-Ahmadi.

Le directeur de l’Institute for Gulf Affairs a quant à lui déclaré : « Je n’en ai pas été informé. Donc si je n’en ai pas été informé, pourquoi informeraient-ils quelqu’un qui était en Arabie saoudite que son compte a été piraté ou compromis ? Je pense que cela montre ce qu’ils pensent de nous : nous n’avons pas beaucoup d’importance. »

La « liste noire »

Depuis qu’il est devenu le dirigeant de facto du royaume en 2017, le prince héritier Mohammed ben Salmane a lourdement réprimé les militants des droits de l’homme et les dissidents, dans une lutte qui s’est largement déroulée en ligne.

En août, Saoud al-Qahtani, l’ancien conseiller du prince héritier, a lancé ce qu’il a appelé le hashtag « liste noire », qui a été utilisé pour cibler les détracteurs du gouvernement, et a tweeté que ce dernier avait les moyens de retrouver des utilisateurs anonymes de Twitter.

« Un pseudonyme vous protège-t-il de #la_liste_noire ? 1) Les États ont une méthode pour connaître l’identité du propriétaire du pseudonyme 2) l’adresse IP peut être connue en utilisant un certain nombre de méthodes 3) un secret que je ne révélerai pas », a-t-il tweeté sans explication.

Un mois plus tard, une vague d’arrestations a commencé dans le royaume, ciblant d’abord des universitaires et des intellectuels, puis des hommes d’affaires qui ont été enfermés dans le Ritz-Carlton à Riyad, et enfin des activistes pour les droits des femmes, comme Human Rights Watch (HRW) l’a détaillé dans un rapport publié ce mois-ci.

Saud al-Qahtani était l’un des principaux collaborateurs du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (capture d’écran Twitter)
Saud al-Qahtani était l’un des principaux collaborateurs du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (capture d’écran Twitter)

Aujourd’hui, les activistes se disent préoccupés par le fait que certaines des personnes arrêtées au cours de cette période pourraient avoir été emprisonnées à la suite de cet espionnage, et que l’ampleur des dommages n’a pas encore été entièrement révélée.

Une personne dont le nom revient à plusieurs reprises dans les conversations est Turki ben Abdulaziz al-Jasser, un journaliste saoudien qui est soupçonné d’avoir géré Kashkoul, un compte Twitter anonyme populaire qui critiquait le gouvernement saoudien.

Al-Jasser a été arrêté à son domicile de Riyad en mars 2018 et n’a pas été revu depuis.

Adam Coogle, chercheur sur le Moyen-Orient à HRW, a déclaré qu’en l’absence d’informations supplémentaires de la part de Twitter concernant les personnes dont les informations ont été consultées, les inquiétudes des activistes sont justifiées.

« On a toutes les raisons de s’inquiéter du fait que des gens auraient pu être arrêtés sur la base des informations recueillies par les employés de Twitter », a déclaré Coogle à MEE. « Mais nous ne le savons pas avec certitude. »

Le compte de Jasser, soulignent les activistes, était populaire et son activité était connue de sa famille. D’autres ont peut-être tweeté à l’insu de tout le monde, occultant la raison de leur arrestation. Ou des membres de la famille ne se sont pas exprimés publiquement.

« Il y a beaucoup de familles qui se sont tues lorsque des membres de leur famille ont été arrêtés parce qu’elles pensaient qu’en parlant, cela ne ferait qu’empirer les choses pour leur proche emprisonné », a déclaré Amani al-Ahmadi.

« Il pourrait donc y avoir beaucoup de gens, dont nous ne savons rien, que cela affecte et qui sont encore quelque part dans une cellule en Arabie saoudite à se faire torturer ou Dieu sait quoi. »

Abdulrahman al-Sadhan est un autre Saoudien potentiellement en danger.

Ce travailleur humanitaire de 35 ans a été arrêté dans les bureaux du Croissant-Rouge saoudien, où il travaillait, en mars 2018. Il est soupçonné d’avoir géré un compte Twitter anonyme critiquant le gouvernement, lequel comptait plus de 100 000 abonnés.

Selon le groupe saoudien de défense des droits de l’homme Al-Qst, il a été vu pour la dernière fois en octobre 2018 à la prison de Dhahban à Djeddah, où il a été torturé.

« Il pourrait donc y avoir beaucoup de gens, dont nous ne savons rien, que cela affecte et qui sont encore quelque part dans une cellule en Arabie saoudite à se faire torturer ou Dieu sait quoi »

- Amani al-Ahmadi

« Sur ces 6 000 personnes, on ne saura jamais combien sont en prison en ce moment », a déclaré Areej al-Sadhan, la sœur d’Abdulrahman, à MEE. Elle s’est exprimée ouvertement pour tenter d’en savoir plus sur ce qui est arrivé à son frère.

Marc Owen Jones, analyste des réseaux sociaux et professeur adjoint à l’Université Hamad ben Khalifa au Qatar, a déclaré que les préoccupations concernant Abdulrahman Sadhan et d’autres personnes étaient « tout à fait valables ».

« Nous savons d’expérience, avec des pays comme Bahreïn, que la divulgation de l’adresse IP d’utilisateurs anonymes a entraîné leur détention et leur torture. Il est tout à fait plausible que si son IP était compromise, son emplacement physique était connu », a-t-il déclaré à MEE.

Middle East Eye a demandé à Twitter et au FBI si al-Jasser ou al-Sadhan faisaient partie des utilisateurs dont les données avaient été consultées et partagées avec des responsables saoudiens. Tous deux se sont refusés à tout commentaire.

« On ne peut pas faire confiance à une entreprise américaine »

Le compte Twitter d’Ahmed al-Mutairi, décrit dans la plainte du gouvernement américain comme un spécialiste saoudien du marketing sur les réseaux sociaux avec lequel les deux employés de Twitter partageaient des données consultées, est suspendu depuis le dépôt de la plainte.

Mais certains activistes saoudiens restent anxieux et en colère contre Twitter et d’autres entreprises américaines bénéficiant d’investissements saoudiens qui, selon eux, facilitent la répression menée par l’État saoudien avec leurs déclarations publiques et leurs décisions commerciales.

La semaine dernière, Dara Khosrowshahi, le PDG d’Uber, dont le cinquième actionnaire est l’Arabie saoudite, a suscité un tollé lors de la diffusion d’une interview qu’il a accordée à Axios dans laquelle il déclarait que le meurtre de Jamal Khashoggi avait été une « erreur ».

« Je pense que le gouvernement a dit qu’il avait fait une erreur. C’est une grave erreur. Nous aussi avons fait des erreurs avec la conduite autonome », a-t-il dit, revenant plus tard sur ses remarques.

Jack Dorsey, PDG de Twitter, et Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien, se serrent la main sur une photo publiée par Bader al-Asaker en juin 2016 (Instagram)
Jack Dorsey, PDG de Twitter, et Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien, se serrent la main sur une photo publiée par Bader al-Asaker en juin 2016 (Instagram)

Amani al-Ahmadi estime que beaucoup de ces entreprises associées à l’Arabie saoudite sont désormais « entachées par cette complaisance presque criminelle » parce qu’elles ne dénoncent pas les actes du royaume.

« Elles ne disent rien là-dessus. Elles les cautionnent presque. Elles sont de mèche avec lui. Elles n’ont aucun problème avec ça. C’est la façon dont Twitter agit actuellement : pas de commentaire, rien », dit-elle.

« Cela nuit à d’autres entreprises américaines, et cela leur montre aussi que nos valeurs humanistes et tout, cela peut changer avec la juste somme d’argent. C’est dégoûtant et cela établit un précédent pour d’autres entreprises comme quoi ce serait correct mais ça ne l’est pas. »

Certains activistes se sentent coupables de la façon dont leurs choix en tant que consommateurs ont pu compromettre les personnes avec lesquelles ils étaient en contact.

« Je suis tellement stupide », a déploré Ali al-Ahmad. « Je n’aurais pas dû utiliser [Twitter] parce qu’on ne peut pas faire confiance à une entreprise américaine. Et je peux dire que c’était stupide de ma part parce que d’autres personnes ont peut-être été blessées. Je ne le saurai jamais. Je ne sais pas pour l’instant. Je vais essayer d’aller au fond des choses. »

Les activistes auxquels MEE a parlé ne sont pas les seuls à le vouloir. Le sénateur Bob Menendez, le démocrate le plus haut placé au sein de la Commission des affaires étrangères du Sénat, a appelé la semaine dernière Twitter et le secrétaire d’État américain Mike Pompeo ainsi que l’ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite John Abizaid à faire part de leurs préoccupations au royaume concernant ces allégations d’espionnage.

Traduction : « Profondément troublé par les rapports récents d’employés de @Twitter qui auraient espionné pour l’Arabie saoudite en utilisant les informations privées de l’entreprise sur des dissidents particuliers qui intéressaient le royaume. @SecPompeo et Amb. Abizaid doivent nous apporter des réponses.

« Il en va de même pour @jack. Ces deux hommes auraient utilisé les systèmes internes de @Twitter pour obtenir des informations personnelles sur des dissidents. »

« Twitter doit faire davantage pour se prémunir contre l’exploitation des données personnelles des utilisateurs, en particulier lorsque ces données sont utilisées pour opprimer et surveiller des dissidents. »

« Faire ce qui est juste »

Bien sûr, les entreprises peuvent faire valoir, comme l’a fait Dara Khosrowshahi dans son interview avec Axios, que l’Arabie saoudite est « comme tout autre actionnaire ».

« Les entreprises comme Twitter devraient en tirer des leçons et cesser de faire des affaires avec l’Arabie saoudite. C’est la chose à faire pour mettre un terme à cette folie »

- Une activiste basée aux États-Unis

« Maintenant que nous sommes une société cotée en bourse, n’importe qui peut investir dans notre entreprise s’il choisit de le faire. Ils [les Saoudiens] sont un gros investisseur tout comme vous pourriez l’être aussi », a-t-il déclaré.

Mais l’Arabie saoudite est-elle vraiment comme n’importe quel autre investisseur, a demandé une activiste qui vit aux États-Unis et a préféré rester anonyme pour sa sécurité.

« Ils investissent tellement. Cela signifie qu’ils ont un certain niveau de contrôle et c’est dangereux, surtout quand vous avez affaire à un pays ressemblant plus à une mafia qu’à un pays », a déclaré l’activiste, qui a maintenant supprimé de son téléphone les applications de toutes les entreprises bénéficiant d’investissements saoudiens importants.

Le véritable blâme ne devrait toutefois pas retomber sur les entreprises de technologies, selon elle, mais sur les gouvernements américain et saoudien « parce que [l’on est face à] un gouvernement qui essaie d’espionner un autre gouvernement pour faire taire les gens ».

À quel point Twitter aime-t-il les dictateurs ?
Lire

« Ce qui m’énerve vraiment, c’est pourquoi le gouvernement américain est OK avec ça, pourquoi Pompeo ne dit rien », a-t-elle dit. « Vous êtes censés protéger les États-Unis. Vous êtes censés faire ce qui est le mieux pour les États-Unis. Pourquoi gardez-vous le silence là-dessus ? »

Les entreprises qui, comme Twitter, ont des investisseurs saoudiens, ont l’occasion de faire ce qui est juste, estime-t-elle.

« Quelle que soit la somme d’argent que l’Arabie saoudite agite devant votre nez, cela n’en vaudra pas la peine, en fin de compte, lorsqu’il y aura un problème ou un scandale comme celui-ci », a-t-elle dit.

« Les entreprises comme Twitter devraient en tirer des leçons et cesser de faire des affaires avec l’Arabie saoudite. C’est la chose à faire pour mettre un terme à cette folie. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.