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En Tunisie, la gestion d’économie de guerre se heurte au manque de moyens

Paralysée par les mesures de confinement, l’économie tunisienne fait face à une crise d’une ampleur inédite. Et le plan d’urgence du gouvernement Fakhfakh risque d’être mis à rude épreuve par l’état des finances publiques
Un Tunisien retire à un distributeur de nouveaux billets de dix dinars (environ 3 euros) illustrés, pour la première fois dans ce pays, par le portrait d'une femme, Tawhida Ben Cheikh, la première femme médecin du Maghreb (AFP)
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TUNIS, Tunisie

L’économie mondiale est complètement déstabilisée par la pandémie de coronavirus. Le vent de panique face à l’ampleur de la contagion et l’anticipation d’une récession économique mondiale a provoqué un effondrement des places boursières malgré l’action conjointe des banques centrales. 

Un peu partout dans le monde, le même scénario se reproduit : clôture des frontières aériennes et terrestres, confinement des populations, fermeture des sites industriels, etc. Les États se retrouvent contraints de mettre leurs économies sous cloche pour endiguer la propagation du virus. Dans un monde globalisé et interdépendant, les conséquences sont terribles à l’échelle internationale comme locale. 

Dans une étude préliminaire publiée au début de ce mois de mars, les économistes de l’Organisation de développement et de coordination économique (OCDE) avaient estimé que le scénario d’une propagation plus générale du virus atteignant l’Asie du Sud-Est, l’Europe et l’Amérique du Nord entraînerait une chute de 1,5 % de la croissance mondiale en 2020. Celle-ci passerait de 2,9 % à 1,4%, avec une sortie de crise prévue pour le début de l’année 2021.

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L’étude prévoyait aussi une contraction de la demande intérieure dans les économies touchées, entraînant un ralentissement notable du commerce mondial et un freinage des exportations.

Mais au vu du caractère inédit de cette mise à l’arrêt des économies et de l’ampleur du choc ressenti sur l’ensemble du globe, le secrétaire général de l’OCDE, Ángel Gurría, a montré cette semaine un ton plus alarmiste : « Il s’agit du troisième et du plus grand choc économique, financier et social du XXIe siècle et il exige un effort mondial moderne semblable au Plan Marshall et au New Deal – combinés », poursuit-il.

L’économie tunisienne étant structurellement tournée vers l’extérieur, elle risque d’être particulièrement exposée à la conjoncture internationale. Depuis le samedi 21 mars et le confinement total instauré par le chef du gouvernement, Elyes Fakhfakh, l’État a pris le contrôle de l’activité économique.

Seulement 15 % de la population va continuer à travailler pour maintenir le fonctionnement des activités « vitales et essentielles » du pays. Cela concerne la gestion du service public, la sécurité, la santé, le transport, l’agroalimentaire, l’électricité, l’eau, les banques et certaines industries indispensables.

Éviter les faillites

Ce passage à la gestion d’économie de guerre a aussi pour objectif de garantir une autosuffisance durant cette phase de confinement, notamment par le renforcement du stock stratégique du pays en médicaments, en produits alimentaires et en hydrocarbures.

Elyes Fakhfakh a annoncé un plan d’urgence de 2,5 milliards de dinars (790 millions d’euros) pour soutenir les entreprises, les salariés et les catégories sociales vulnérables et atténuer l’impact de la baisse d’activité et de la perte de revenus. Il s’agit pour le gouvernement d’éviter les faillites et les licenciements, de préserver les forces productives afin qu’elles participent au redémarrage économique du pays lorsque la crise va passer. 

Alors que la gestion de cette pandémie nécessite une intervention exceptionnelle des pouvoirs publics, la marge de manœuvre du gouvernement se trouve réduite par l’insuffisance des ressources disponibles. Ces dernières années, la Tunisie a constamment eu recours à l’endettement extérieur pour pallier ses difficultés budgétaires.

Lors de son audition devant le parlement ce jeudi, le ministre des Finances, Nizar Yaïche, a tiré la sonnette d’alarme sur l’état des finances publiques afin que les députés prennent conscience gravité du contexte.

Il a notamment révélé une déficience dans la méthode utilisée pour budgétiser la loi de finances : « Malheureusement, cette méthode ne reflète pas la réalité de la situation. Elle ne prend pas en compte les arriérés de 2019 qui se chiffrent en milliards, ni les engagements hors budget, ni les dettes auprès des entreprises publiques qui se chiffrent également en milliards, ni les dettes auprès des entreprises privées comme les crédits d’impôts, etc. »

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« Il faudrait réaliser un état des lieux réel, un vrai bilan et c’est ce qu’on a commencé à faire. Mais je peux dès maintenant vous dire que la situation est très délicate. Je peux même vous dire qu’une grande partie des dépenses prévues par la loi de finances ne pourront pas être réalisées. Telle est la réalité de la situation », poursuit-il.

Les choix sur la mobilisation des ressources sont à l’évidence assez limités, une difficulté à laquelle s’ajoute une inconnue de taille : la durée précise de la phase de confinement.

Autant dire que le financement du plan d’urgence constitue d’ores et déjà un énorme défi pour les autorités, d’autant qu’il est très probable qu’elles devront mobiliser davantage que les 2,5 milliards annoncés.

Dans ce contexte, le président République, Kais Saied, s’est adressé aux Tunisiens pour leur demander une contribution à l’effort de gestion de crise en faisant un « don de la moitié de leur salaire, voire plus ».

Depuis, les appels à la solidarité se sont relayés au sommet de l’État, s’adressant tour à tour aux Tunisiens, aux institutions financières internationales et aux pays « amis ». Jusqu’ici le butin demeure assez maigre. Malgré l’utilisation des divers canaux diplomatiques, seuls le FMI et l’Italie ont répondu présents, sous forme de crédits accordés, respectivement d’un montant de 400 millions de dollars et de 50 millions d’euros.

« Il manque deux zéros à ce montant »

La mobilisation interne est plus inquiétante. Depuis la création du fonds d’urgence « 1818 », le 15 mars dernier, les dons n’ont pas dépassé les 27 millions de dinars (huit millions d’euros). Une situation qui pose plusieurs interrogations sur la contribution des grandes entreprises du pays.

Cela n’a pas manqué de faire réagir Nizar Yaïche : « Il manque deux zéros à ce montant ! Dans des pays voisins, il y a des banques qui ont fait don de la moitié de leurs bénéfices. » Quelques jours auparavant, le chef du gouvernement, Elyes Fakhfakh, n’a pas hésité à leur lancer un avertissement : « Je veux m’adresser spécialement aux entreprises qui disposent de grands moyens, afin qu’elles soient au rendez-vous. Et j’espère qu’elles ne vont pas contraindre l’État à prendre des mesures sévères dans ce sens et de manière unilatérale ».

Des dispositions ont été prises pour faire face à une situation inédite. À défaut d’un soutien à toutes les composantes de l’économie tunisienne, les autorités devront prioriser leur intervention sur les secteurs stratégiques et déterminants en faveur de la reprise. 

Sauver des vies tout en préservant le tissu économique et la cohésion sociale, c’est l’équation que devra tenter de résoudre le gouvernement Fakhfakh.