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Gaza 2020 : le territoire palestinien a-t-il atteint le point de non-retour ?

Il y a sept ans, dans le contexte du siège israélien, l’ONU prédisait que Gaza pourrait être invivable d’ici 2020. Des analystes estiment toutefois que ce moment est arrivé il y a bien longtemps
À Khan Younès (Gaza), des femmes pleurent la mort du Palestinien Fahd al-Astal (16 ans), tué près de la barrière frontalière avec Israël en novembre 2019 (AFP)

En 2012, un rapport de l’ONU dressait un sombre portrait de la bande de Gaza et des conditions auxquelles faisaient face ses habitants palestiniens.

Son économie tournait au ralenti, son système de santé était en difficulté et ses ressources naturelles s’amoindrissaient. Mais le pire était à venir, prédisait l’ONU. 

D’ici 2020, la population de Gaza dépasserait la barre des deux millions de personnes. Le pic de la demande en électricité s’envolerait de plus de 50 % et l’aquifère de l’enclave côtière serait définitivement endommagé, projetait le rapport. L’ONU demandait un apport massif de ressources, notamment des milliers de médecins et d’infirmières supplémentaires, le doublement de la capacité de production d’électricité et au moins 440 nouvelles écoles. 

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Nous sommes maintenant pratiquement en 2020. Les projections de l’ONU à propos de l’explosion des besoins de Gaza se sont révélées exactes, et les services essentiels n’ont pas rattrapé leur retard. 

Le taux de chômage atteint près de 50 %, le ratio de médecins et d’infirmières par personne a chuté, plus des deux tiers des ménages souffrent d’insécurité alimentaire et l’eau de l’aquifère de Gaza est potable à hauteur de seulement 3 %, selon les statistiques officielles et les organismes d’aide humanitaire.

« La prévision concernant le caractère invivable [de Gaza] s’est réalisée », déclare à Middle East Eye Michael Lynk, le rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés. « L’outil de mesure utilisée par l’ONU et par toute autre organisation internationale pour évaluer les conditions de vie de la population est la dignité humaine, et celle-ci a disparu à Gaza depuis des années maintenant. »

Survivre à Gaza

Depuis que le Hamas est arrivé au pouvoir à Gaza en 2007, Israël impose un blocus à l’enclave côtière, avec de strictes restrictions sur la circulation des personnes et des biens. Les pénuries d’essence, les coupures d’électricité, l’eau contaminée et les infrastructures qui tombent en ruines sont aggravées par les offensives répétées d’Israël. La guerre la plus récente, à l’été 2014, a tué plus de 2 200 Palestiniens et dévasté des dizaines de milliers d’habitations.

Dans les premières années du siège, Israël a calculé le nombre minimum de calories dont les Palestiniens de Gaza auraient besoin pour survivre (cette information a été révélée à la suite d’une bataille juridique remportée par l’ONG israélienne Gisha). Ces chiffres ont été utilisés pour déterminer les quantités d’aide alimentaire qui entreraient dans le territoire, le gardant ainsi sous perfusion.

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« [Israël] voulait que Gaza ait faim sans toutefois l’affamer, et cela continue ainsi… la stratégie israélienne va en ce sens », commente Lynk.

« Tant que Gaza ne se révolte pas, tant qu’il n’y a pas d’autre pilonnage périodique de Gaza, à l’aide d’armes parmi les plus sophistiquées dont dispose le monde, tant que Gaza ne fait pas les unes du monde entier, le monde ne fera rien pour changer cela. »

Haidar Eid, professeur agrégé à l’Université al-Aqsa de Gaza, qualifie la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens de l’enclave côtière de « génocidaire ».

« Ils sont un rappel constant du péché originel commis en 1948 », déclare-t-il à MEE en référence à la Nakba, l’expulsion massive de Palestiniens qui a accompagné la création d’Israël. « Israël veut les punir de leur résistance, parce qu’ils ne sont pas des sujets serviles, et veut les faire renoncer à leur droit au retour qui est garanti par la communauté internationale. »

« Déclin chronique »

D’autres observateurs font remarquer comment le siège israélien a engendré des conditions intenables à travers Gaza bien avant l’échéance de 2020. Les restrictions sur les zones de pêche – réduites à 10 milles marins contre 15 début 2019 – empêchent la population de gagner sa vie. Les interdictions concernant les importations empêchent des biens essentiels, tels que l’essence et le gaz de cuisine, de pénétrer sur le territoire. En outre, les coupures d’électricité rendent la vie quotidienne difficile, l’électricité étant parfois disponible seulement quelques heures par jour.

Pour certains des Palestiniens les plus touchés, il ne semble y avoir aucun répit. En septembre par exemple, Israël a approuvé moins des deux tiers des demandes déposées par des patients en vue de quitter le territoire pour raisons médicales. Certains ont été soumis à un interrogatoire comme prérequis à l’approbation de leur autorisation – une pratique dénoncée par les groupes de défense des droits de l’homme tels que Physicians for Human Rights, qui dénoncent le passif d’Israël en la matière, le pays ayant notamment contraint des patients à devenir des collaborateurs en échange des soins hospitaliers dont ils ont besoin.

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Du fait du « dé-développement » des services de santé, la technologie médicale de base n’est souvent pas disponible à Gaza, tandis que les médicaments et le personnel médical manquent, note Gerald Rockenschaub, directeur de l’Organisation mondiale de la santé pour les territoires palestiniens occupés.

« Ce n’est pas un déclin abrupt, c’est un déclin chronique », déclare-t-il à MEE. « Le système est toujours très proche ou au bord de l’effondrement. »

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L’aide internationale envers ce territoire densément peuplé, bien qu’empêchant un effondrement total, a créé une dépendance humanitaire au lieu d’encourager le développement, notent les experts. En parallèle, les baisses du financement accordé à l’UNRWA (l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens) décidées cette année par l’administration Trump ont aggravé la crise.

« Il y a un abysse de développement dans le contexte de Gaza », affirme à MEE Jamie McGoldrick, le coordinateur humanitaire de l’ONU pour les territoires palestiniens occupés, notant que cela est particulièrement visible dans les secteurs de la santé et de l’éducation.

Les écoles pratiquent des journées doubles – voir même triples – pour accueillir des élèves toujours plus nombreux. Dans le même temps, les hôpitaux fonctionnent au-delà de leurs capacités, plus particulièrement depuis que les manifestations de la Grande marche du retour, qui a commencé en 2018, ont engendré des milliers de blessés

Pourtant, bien que l’aide humanitaire ne soit qu’un sparadrap, selon les analystes, retirer cette aide au territoire sera un processus complexe et difficile.

« On ne peut pas simplement dire “OK, demain plus de nourriture, plus de soutien. Allez ailleurs.” Il n’y a pas d’“ailleurs” à Gaza… Les gens dépendent de l’[aide] humanitaire », souligne Jamie McGoldrick. 

« Nous devons passer à quelque chose de plus durable, et certainement quelque chose de bien plus digne que ce que nous avons actuellement. »

« Nous sommes vivants faute de mort »

Kamel Hawwash, un professeur britanno-palestinien basé à l’Université de Birmingham, explique à MEE que pour la population de Gaza, la prédiction de l’ONU pour 2020 s’est réalisée il y a bien longtemps. Il indique que beaucoup citent l’adage arabe : « Nous sommes vivants faute de mort. » 

La politique d’Israël est une politique d’endiguement, déclare Hawwash, et en fin de compte, « Israël veut maintenir le “calme” à Gaza. Si le Hamas le fait, alors tant mieux. Dans le cas contraire, alors [Israël] attaque la bande. »

Il a également été rapporté qu’Israël encourageait les Palestiniens à quitter définitivement Gaza, visant ainsi à réduire davantage leur présence sur le terrain. Plus tôt cette année, une source au gouvernement aurait admis que « des tentatives avaient été faites » pour persuader d’autres nations de les accueillir, ajoutant qu’Israël aiderait à leur transport. 

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Pour que Gaza émerge de ses difficultés actuelles, indique Hawwash, la division entre le Fatah et le Hamas doit cesser et le siège israélien doit prendre fin, permettant enfin à la stabilité de s’enraciner.

« Il est clair que si les réfugiés, qui composent 80 % de la population, rentraient chez eux – comme ils en ont le droit en vertu du droit international –, alors Gaza pourrait être un endroit vivable et prospère. »

Selon Jamie McGoldrick, un processus politique réussi pourrait ouvrir la voie à une stratégie plus orientée vers le développement, attirant potentiellement de nouveaux investissements dans les systèmes d’approvisionnement en eau, les zones industrielles et la création d’emplois à Gaza. 

Il qualifie le blocus de « plus grand inhibiteur du développement », tout en reconnaissant que l’échéance de 2020 concernant le caractère invivable de Gaza était en elle-même « une création artificielle » de l’ONU. 

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« Cela ne veut rien dire pour les Palestiniens… Les gens essaient juste de terminer la journée, de survivre au jour le jour », commente-t-il.

Cela dit, en raison de l’accroissement constant de la population, de la réduction des services et de l’explosion du taux de chômage, Gaza pourrait s’approcher d’un point de non-retour. 

« Le terme “invivable”… est censé être un signal d’alarme pour la communauté internationale, mais cette alarme sonne depuis longtemps », déclare à MEE Sara Roy, directrice de recherche au centre d’études sur le Moyen-Orient de l’Université de Harvard.

Cet avertissement, ajoute-t-elle, est ignoré dans un contexte d’indifférence internationale et d’interventions humanitaires qui ne sont qu’un substitut aux droits de l’homme.

« Sans la libre circulation des biens et des personnes, Gaza sera condamnée à la ruine continuelle », prédit-elle.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.