Aller au contenu principal

Les startups lorgnent sur les cryptos dans le monde musulman

Des entreprises veulent offrir des services conformes à l’islam alors que les cryptomonnaies s’installent au Moyen-Orient et dans les pays en développement
Un bureau de change spécialisé dans les cryptomonnaies près du Grand Bazar d’Istanbul, le 20 octobre 2021 (AFP)
Un bureau de change spécialisé dans les cryptomonnaies près du Grand Bazar d’Istanbul, le 20 octobre 2021 (AFP)

Ibrahim Alkurd se souvient encore du jour où il a entendu parler du bitcoin. « La première chose que j’ai faite a été de googler : le bitcoin est-il halal ? »

Près de dix ans plus tard, l’entrepreneur de 25 ans, qui a fondé une flopée de fonds de capital-risque, dont un axé sur les actifs numériques et un autre sur les startups orientées vers le halal (ce qui est permis selon l’islam), a du mal à trouver des investissements dans les cryptos qui soient conformes à sa foi.

« Ce n’est pas comme si vous aviez le choix parmi une cinquantaine de projets », explique-t-il à Middle East Eye. « Le nombre d’entreprises est limité, et quand on regarde les bonnes, c’est très limité. »

« La finance islamique est une industrie de 3 000 milliards de dollars. Donc si on peut décrocher 1 % de ce marché, c’est 30 milliards de dollars »

- Khalid Howladar, Marhaba De-Fi

Les cryptomonnaies ont gagné en popularité. Aujourd’hui, leur valeur totale est estimée à 1 200 milliards de dollars dans le monde selon CoinMarketCap.

Avec la démocratisation des actifs numériques, les musulmans sont entrés sur le marché. Comme les autres investisseurs, ils sont confrontés à la volatilité et aux importantes fluctuations des cours, mais beaucoup se soucient en outre de considérations religieuses.

L’islam donne des directives strictes en ce qui concerne la finance, la plus connue étant peut-être l’interdiction des intérêts. Une industrie financière de 3 000 milliards de dollars qui s’appuie sur les décisions des érudits de la charia et des experts religieux existe pour servir les musulmans pratiquants. Alors que la banque traditionnelle fonctionne dans ce système depuis des siècles, la cryptomonnaie est une arrivée relativement nouvelle.

« La cryptomonnaie fait toujours débat du point de vue de la charia », indique à MEE Mazin Khalil, directeur associé des services financiers et de la finance islamique chez Grant Thorton, à Abou Dabi.

L’islam ne dispose d’aucune autorité centrale en mesure de décider si la cryptomonnaie est halal ou haram (interdit).

Selon Mazin Khalil, les sceptiques le perçoivent comme une activité virtuelle. Traditionnellement, même une monnaie fiat comme le dollar américain serait considérée comme haram car non liée à un actif tangible comme l’or, bien que la plupart des érudits islamiques traditionnels aient surmonté cette barrière.

Il ajoute que « l’incertitude excessive » relative au cours des cryptos pourrait être interprétée comme une forme de jeu d’argent.

Malgré l’incertitude persistante de certains, les cryptomonnaies ont gagné du terrain auprès d’investisseurs comme Ibrahim Alkurd et se développent dans le monde musulman au sens large.

En 2021, le Pakistan s’est hissé au troisième rang mondial dans l’adoption des cryptomonnaies. L’Inde, dont 15 % de la population est de confession musulmane, était deuxième, et le Nigeria, où la moitié du pays adhère à l’islam, se classait sixième.

Liban : face à la crise, le bitcoin gagne du terrain
Lire

« À ce stade, c’est un secret de Polichinelle, une grande partie de la population musulmane utilise les cryptos », assure à MEE Ibrahim Khan, cofondateur d’IslamicFinanceGuru, une plateforme centrée sur l’investissement halal.

Cette dernière établit une liste d’actifs numériques halal qui, selon Khan, est devenue un « canal clé » pour le monde de la crypto islamique.

« Les produits considérés comme halal ont assurément un avantage auprès des investisseurs musulmans », estime-t-il. 

La société consulte les érudits de la charia et détermine si un token [actif numérique] est lié à une activité haram comme l’usure ou l’alcool. Il fournit une analyse de ses décisions et indique si le fonds propre d’lslamicFinanceGuru détient l’actif. Les noms reconnaissables comme Bitcoin, Ethereum et Tether sont tous considérés comme halal.

« Les investisseurs musulmans en cryptomonnaies désirent avoir une option halal, ou au moins avoir des produits influencés par les principes islamiques », selon Khan.

« L’une des choses les plus halal de tous les temps »

Dans cet espace, un nombre restreint mais ambitieux de startups ont flairé une opportunité, et elles vont au-delà de la simple sélection de tokens. L’une de ces entreprises est Marhaba De-Fi, qui a été lancée en décembre 2021 et se présente comme le premier écosystème financier décentralisé halal au monde.

La finance décentralisée est une alternative au système financier traditionnel qui est basée sur la blockchain et permet aux utilisateurs d’emprunter, de prêter et d’échanger de la cryptomonnaie sans intermédiaire comme une banque ou un courtier. Les investisseurs ont le potentiel de générer des rendements sur leurs actifs numériques en dehors de l’appréciation, mais risquent aussi des pertes.

Khalid Howladar, président de Marhaba De-Fi, qui vit à Dubaï, confie à MEE que la société constate une énorme demande parmi les investisseurs musulmans des générations Y et Z pour ses produits halal. 

« Cette nouvelle génération possède une sensibilité et une conscience sociales. Au lieu d’un badge ESG [critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance], je pense que ce que nous voyons, ce sont de jeunes musulmans exprimant leur éthique à travers leur religion », analyse-t-il.

« La crypto est un produit véritablement conçu pour les marchés émergents, et beaucoup d’entre eux se situent dans le monde islamique »

- Daniel Ahmed, Fasset 

Pour son président, la mission de Marhaba va au-delà de la simple offre d’un produit halal. Il a travaillé dans le monde de la finance traditionnelle pendant plus de vingt ans et a été aux premières loges lors de la crise financière qui a laissé une impression durable des dangers de la monnaie fiat et des taux d’intérêt. 

Cet été, Marhaba lancera un mécanisme de staking halal. Le « staking » est un processus par lequel les participants verrouillent leurs coins pour soutenir la blockchain d’une monnaie et vérifier les transactions. Ce processus augmente la valeur de la monnaie et en échange, les participants sont payés avec de nouveaux coins.

Certaines formes de staking suscitent des intérêts, ce qui est interdit selon la finance islamique et est filtré par la plateforme. Mais Howladar affirme que mettre ses actifs au travail pour créer de la valeur et obtenir un rendement est « l’une des choses les plus halal de tous les temps » et que Marhaba veut donner cette option aux utilisateurs. La finance islamique repose fortement sur le partage des bénéfices.

La société dispose déjà d’un portefeuille Sahal avec des cryptomonnaies considérées comme halal et l’ensemble du site est ancré autour de son propre utility token. À l’avenir, Marhaba prévoit d’offrir une récolte de liquidités, offrant aux investisseurs un moyen halal de prêter leurs pièces aux échanges. Il travaille également sur des tokens physiques gagés sur l’or.

« Nous n’essayons pas de l’étirer et de donner aux gens la moitié des produits disponibles dans le monde des crypto », explique Howladar, qui voit suffisamment de potentiel inexploité dans le seul espace halal. « La finance islamique est une industrie de 3 000 milliards de dollars. Donc si on peut décrocher 1 % de ce marché, c’est 30 milliards de dollars. »

Autre société du secteur, Fasset vient de sortir un cycle de financement de 22 millions de dollars mené par le fonds de capital-risque basé à New York, Liberty City Ventures.

Fasset a récemment achevé un Sandbox à Bahreïn et fait un grand pas dans le monde en développement. Il a obtenu une licence pour établir un échange de crypto en Indonésie et en est aux premiers stades de l’offre de prêts en crypto entre particuliers au Pakistan.

L’Iran partagé entre sanctions et engouement pour le bitcoin
Lire

« Nous avons réalisé que la crypto est un produit véritablement conçu pour les marchés émergents, et beaucoup d’entre eux se situent dans le monde islamique », raconte à MEE Daniel Ahmed, qui a cofondé la société après avoir travaillé comme conseiller au bureau du Premier ministre des Émirats arabes unis.

Il affirme que la crypto et la finance décentralisée offrent des solutions uniques dans les pays où le risque politique est élevé et où les gouvernements dévaluent la monnaie. L’année dernière, en Turquie, les gens ont afflué vers les actifs numériques alors que la livre s’effondrait. L’utilisation du bitcoin a bondi de 600 % entre avril 2020 et avril 2021, tandis que les transactions en cryptomonnaie ont quadruplé.

D’après lui, le potentiel de la crypto pour aider à résoudre des problèmes tels que le nombre élevé de personnes sans compte bancaire dans les pays en développement et l’accès aux services financiers a déjà conduit beaucoup à surmonter leurs doutes sur la conformité à la charia.

« Remarquablement, l’incertitude n’a pas été un obstacle pour les premiers adoptants. C’est la prochaine frange qui sera plus difficile. »

« De l’argent sous le matelas »

L’avantage de Fasset, selon Ahmed, est sa capacité à se localiser sur le marché. « Vous ne verrez pas les grands acteurs de l’industrie se réveiller demain et dire qu’ils sont conformes à la charia. » Sa famille est originaire du Pakistan et son cofondateur est originaire du Bangladesh. « Nous venons de ces régions, nous comprenons les besoins. »

Il admet qu’il peut parfois être difficile de savoir si un cryptoactif ou un cryptoservice est halal. « Il y a de nombreuses divergences d’opinions parmi les érudits », et un large éventail de groupes délivrant des certificats conformes à la charia.

« Ce que nous disons, c’est que nous prenons la conformité à la charia au sérieux lors de la création de nos produits et que les actifs numériques en eux-mêmes ne sont ni conformes à la charia ni non conformes, mais doivent être examinés au cas par cas. »

Changer la façon dont les individus sur les marchés islamiques voient la cryptomonnaie est toujours un défi clé pour l’industrie.

« Le principal concurrent n’est pas les autres plateformes d’investissement, c’est l’argent qui dort sous le matelas. Nous essayons d’éduquer les gens sur les options d’investissement », commente Mark Zubov, fondateur d’Umma Finance, une startup basée à Dubaï qui cherche à connecter les investisseurs en crypto halal avec des entreprises des marchés émergents. 

« Nous voyons des opportunités incroyables, que ce soit pour les startups au service des musulmans en Occident avec des options halal ou pour apporter cette technologie dans le monde en développement »

- Salman Masaud, Australian Gulf Capital

Alors que beaucoup de ces nouvelles entreprises décollent, des vents contraires pourraient provoquer leur chute. Les actifs numériques ont chuté ces dernières semaines. Bitcoin est en baisse d’environ 65 % par rapport à ses sommets records, tandis que quelque 1 000 milliards de dollars ont été effacés de la valeur des cryptomonnaies depuis le début de l’année.

Salman Masaud dirige Australian Gulf Capital, un fonds de capital-risque tourné vers l’islam qui a investi dans Marhaba. Il n’est pas troublé par les liquidations sur le marché de la cryptomonnaie, affirmant que ses investissements sont à long terme et qu’Australian Gulf Capital recherche activement de nouveaux projets. 

« Nous voyons des opportunités incroyables, que ce soit pour les startups au service des musulmans en Occident avec des options halal ou pour apporter cette technologie dans le monde en développement. » 

« Un marché baissier peut être sain », ajoute-t-il. « Au cours de ce cycle haussier, il a été difficile de trouver de bons projets avec une valorisation raisonnable. »

Australian Gulf Capital a récemment ouvert un bureau à Abou Dabi et Salman Masaud se dit revigoré par le soutien des Émirats arabes unis aux projets dans les cryptos. Les Émirats rivalisent pour devenir des plaques tournantes du secteur. Binance s’est installé à Dubaï plus tôt cette année et, en avril, Abou Dabi a accordé à Kraken une licence pour exploiter un échange d’actifs virtuels.

« Beaucoup de pays du Moyen-Orient sont d’un grand soutien, et cela aide l’écosystème dans le monde musulman au sens large », souligne-t-il.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.