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Les Égyptiens de plus en plus nombreux à investir clandestinement dans les cryptomonnaies

À l’instar de ce qui s’observe à l’échelle internationale, un nombre grandissant d’Égyptiens investit dans les cryptoactifs, tandis que les autorités ont pour l’instant opté pour une approche répressive
L’Égypte se classe septième en matière de valeur de la cryptomonnaie reçue par pays au Moyen-Orient (AFP/Ozan Kose)
L’Égypte se classe septième en matière de valeur de la cryptomonnaie reçue par pays au Moyen-Orient (AFP/Ozan Kose)

En novembre 2021, les cours des cryptomonnaies ont atteint un pic historique. Le bitcoin, monnaie virtuelle la plus connue du grand public, a dépassé les 67 000 dollars.

Malgré une correction des prix depuis le début de l’année 2022, ces types de placements financiers conservent une dynamique certaine auprès des investisseurs internationaux, particuliers ou institutionnels.

L’Égypte est également concernée par cette tendance de fond. En janvier 2021, l’inscription de nouveaux utilisateurs égyptiens sur des plateformes d’échanges de cryptomonnaies basées au Royaume-Uni avait connu des augmentations de 100 à 250 %.

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En revanche, le recours à cette catégorie d’actifs se fait en dehors du cadre légal. Dans son rapport de recherche pour l’Université américaine du Caire, Yasmine Galal souligne que « le marché des cryptomonnaies en Égypte se caractérise par sa clandestinité en raison de la position légale des autorités ».

Salah, 27 ans, travaille dans le secteur des technologies informatiques en Égypte depuis plusieurs années, dont plusieurs pour un projet s’inscrivant dans le domaine de la finance décentralisée et de blockchain (technologie qui stocke des informations électroniquement au format numérique sur une multitude de serveurs pour garantir la fidélité et la sécurité d’un registre censé être infalsifiable). Il a lui-même commencé à investir dans les cryptomonnaies en 2020.

« L’Égypte adopte une approche similaire à l’Inde, où des projets parmi les plus importants du secteur se développent, mais où les transactions restent interdites », analyse-t-il pour Middle East Eye.  

« En Égypte, avec 110 millions d’habitants et un taux de bancarisation en dessous des 30 %, la surveillance des transactions est difficile. À l’inverse, la taille réduite de la population dans certains pays du Golfe, par exemple, explique l’approche différente des autorités, qui peuvent autoriser les transactions de ce type. »

Une double interdiction, religieuse et gouvernementale

 Shawki Allam, l’actuel grand mufti d’Égypte, a statué par une fatwa en janvier 2018 sur l’interdiction par le droit islamique des échanges de cryptomonnaies en raison des risques qu’impliquent ces activités.

Cette interprétation, bien que non contraignante légalement, marque une prise de position claire d’une autorité religieuse de haut niveau en défaveur des monnaies virtuelles.

Cette désapprobation religieuse a été suivie d’une interdiction officielle de la part des autorités. L’article 206 de la loi bancaire n° 194 promulguée en septembre 2020 interdit d’émettre, d’échanger et de promouvoir des cryptomonnaies, ainsi que de créer ou opérer des plateformes d’échanges.

Shawki Allam, l’actuel grand mufti d’Égypte, a statué par une fatwa en janvier 2018 sur l’interdiction par le droit islamique des échanges de cryptomonnaies en raison des risques qu’impliquent ces activités (AFP/Sander Koning)
Shawki Allam, l’actuel grand mufti d’Égypte, a statué par une fatwa en janvier 2018 sur l’interdiction par le droit islamique des échanges de cryptomonnaies en raison des risques qu’impliquent ces activités (AFP/Sander Koning)

Les manquements à ces dispositions sont passibles de peine de prison et d’amendes allant jusqu’à dix millions de livres égyptiennes (55 000 dollars).

« Cette interdiction est motivée par les menaces posées à la sécurité nationale par l’impossibilité de tracer la circulation des fonds ainsi que le risque de financement d’activités illégales », précise Yasmine Galal à MEE.

Face à la hausse du nombre d’utilisateurs dans le pays, la Banque centrale d’Égypte a jugé utile de réaffirmer en mars 2021 son attachement à cet article, et les risques pénaux associés à sa violation. 

Dans les faits, des individus ont été arrêtés pour leur activité de minage (validation par une opération informatique, d’un block de la chaîne contre rémunération en monnaie numérique), avant même l’entrée en vigueur de la loi bancaire.

Salah soutient l’approche de son gouvernement, la population égyptienne n’étant selon lui pas assez éduquée aux risques inhérents à ce type de pratiques.

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« Les autorités ont arrêté des personnes mal intentionnées qui se rendaient dans des villages en vantant les rendements des cryptomonnaies afin de récupérer l’argent des habitants, puis établissaient un schéma de Ponzi en allant dans d’autres villages pour procéder de la même façon et rembourser les premiers avec les économies des seconds », rapporte-t-il.

Malgré l’interdiction, les volumes d’échanges augmentent. Selon le rapport annuel « Géographie de la cryptomonnaie » de la compagnie Chainanalysis, spécialisée dans l’étude des données relatives aux cryptomonnaies, l’Égypte se classait même septième en matière de valeur de la cryptomonnaie reçue par pays au Moyen-Orient (derrière la Turquie, qui domine nettement ce classement, le Liban, les Émirats arabes unis, Israël, l’Iran et l’Arabie saoudite).

L’Égypte est même passée de la 64e à la 59e place de l’index présenté par le même rapport mesurant l’adoption de la cryptomonnaie par pays au niveau mondial.

Une croissance portée par les moins de 34 ans

Yasmine Galal explique ce phénomène à MEE en s’appuyant sur les ressorts du recours aux cryptomonnaies au niveau global : « On observe une forte tendance d’investissement sur les monnaies virtuelles lorsque les populations sont confrontées à une incertitude économique, à des facteurs négatifs comme la dévaluation de leur monnaie ou l’inflation. De plus, les particuliers utilisent ce canal de transfert d’argent dans les pays qui reçoivent des flux importants d’argent de la part de la diaspora. »

Elle note par ailleurs que l’on retrouve l’ensemble de ces phénomènes en Égypte. « Aussi, la volatilité du marché constitue une autre source de motivation. Plus élevés sont les risques, plus fort est le potentiel de retour sur investissement. »

« Ceux qui parviennent à créer de nouvelles fonctionnalités, qui ont une valeur ajoutée pour l’ensemble du système de la finance décentralisée, peuvent gagner beaucoup, beaucoup d’argent »

- Salah, employé dans le secteur des technologies informatiques

La croissance du volume d’échange des monnaies virtuelles en Égypte est surtout portée par les moins de 34 ans. Cette génération est plus habituée aux nouvelles technologies et outils d’échange en ligne, et certains jeunes peuvent trouver par ce biais des sources supplémentaires de revenus.

Se référant à l’un des résultats du modèle économétrique de son rapport, Yasmine Galal ajoute à cette catégorie d’utilisateurs « des investisseurs plus portés vers les placements à risque ».

« Les données disponibles montrent que ceux qui investissent sur des placements à risque, comme le secteur des télécommunications et des nouvelles technologies, sont plus à même de transférer leurs capitaux vers les monnaies virtuelles, à l’inverse de ceux qui investissent sur des actifs moins risqués et plus stables comme dans le secteur pharmaceutique », développe-t-elle.

Salah souligne également la familiarisation des nouvelles générations à ces technologies : « On retrouve en Égypte de très nombreux développeurs d’applications décentralisées car cette activité peut être apprise de façon autonome chez soi. Beaucoup de personnes possèdent des compétences de codage, sans disposer d’une bonne assise financière. Des centaines d’entre eux travaillent à distance pour des projets de finance décentralisée dans le monde et sont rémunérés en cryptomonnaies. »

Et le retour sur investissement peut varier de façon spectaculaire. Salah poursuit : « Ceux qui parviennent à créer de nouvelles fonctionnalités, qui ont une valeur ajoutée pour l’ensemble du système de la finance décentralisée, peuvent gagner beaucoup, beaucoup d’argent. »

De nombreuses arnaques

L’achat de cryptomonnaies s’effectue de façon directe, principalement via des sites ou plateformes d’échanges.

Salah explique à MEE que « comme au Liban ou en Syrie, les utilisateurs vont fournir une documentation bancaire témoignant de leur statut de free-lance, prouvant un salaire de quelques milliers de dollars, ce qui va leur permettre de déplacer ces sommes de manière légale en apparence ».

Le moyen d’accès le plus répandu est l’USDT (une cryptomonnaie dont le prix est adossé au dollar). Dans les pays cités par Salah, les vendeurs échangent ces monnaies virtuelles contre de l’argent liquide, en dehors de toute régulation, ce qui occasionne de nombreuses arnaques ou vols.

Les échanges physiques sont plus difficiles en Égypte, où les forces de l’ordre sont davantage vigilantes. « L’achat d’USDT va être effectué en peer to peer [deux individus interagissent directement sur une plateforme décentralisée sans intermédiation] sur des plateformes d’échanges de cryptomonnaies en ligne comme Binance ou via des groupes sur les réseaux sociaux ou des sites internet spécialisés tels que Local Bitcoin Egypt. »

Les termes de l’arrangement sont décidés de façon directe, et l’échange peut se faire en ligne. Les modalités de paiement varient généralement entre virement bancaire ou recours à des services de transfert d’argent, proposés par exemple par les opérateurs téléphoniques en Égypte.

Les volumes des transferts semblent rester en dessous des 10 000 dollars pour ne pas attirer l’attention des autorités.

Malgré la volonté du gouvernement égyptien de lutter contre les monnaies virtuelles, la forte inflation constatée ces derniers mois pourrait renforcer le manque de confiance des citoyens égyptiens dans leur monnaie locale

Mais l’augmentation des échanges de cryptomonnaies en Égypte devrait se poursuivre.

Malgré la volonté du gouvernement égyptien de lutter contre les monnaies virtuelles, la forte inflation constatée ces derniers mois pourrait renforcer le manque de confiance des citoyens égyptiens dans leur monnaie locale.

En revanche, si aucune évolution du cadre légal ne semble au programme du jour, il semble que le sujet soit objet de discussions parmi les autorités égyptiennes. La Banque centrale a autorisé les banques égyptiennes à émettre leur propre monnaie électronique en avril 2021, à la condition que ces monnaies soient adossées à la livre égyptienne.

Pour Salah, « le gouvernement observe de façon silencieuse ces nouvelles possibilités technologiques et les approches d’autres États, et attend le bon moment pour prendre des initiatives qui pourraient amener à une légalisation en Égypte ».