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Tunisie : imbroglio politico-diplomatique autour du report du sommet de la Francophonie

Le sommet de l’Organisation internationale de la francophonie, qui devait se tenir en novembre en Tunisie, a été reporté d’une année. Cette décision, qui intervient en pleine crise politique, n’a pas manqué de créer la polémique
La secrétaire générale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, s’était déplacée à deux reprises à Tunis, en juin et en octobre, afin de suivre les préparatifs pour le sommet, et y avait rencontré Kais Saied (AFP/Ludovic Marin)
La secrétaire générale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, s’était déplacée à deux reprises à Tunis, en juin et en octobre, afin de suivre les préparatifs pour le sommet, et y avait rencontré Kais Saied (AFP/Ludovic Marin)

Le couperet est tombé. L’annonce été faite mardi 12 octobre sur la page Facebook de Slim Khalbous, recteur de l’Agence universitaire de la francophonie.

Le dix-huitième sommet mondial de la Francophonie, qui devait se tenir les 20 et 21 novembre 2021 à Djerba, a été reporté à 2022. Mais préférant voir le verre à moitié plein, l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur a insisté sur le maintien de l’événement sur l’île tunisienne.

La rumeur courait depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux. La rencontre, initialement prévue pour 2020, avait déjà été repoussée pour cause de pandémie.

La crise politique qui avait accompagné le gouvernement Mechichi (septembre 2020 - juillet 2021) avait provoqué des retards dans la logistique et l’organisation puis, à partir du 25 juillet, le coup de force de Kais Saied pour geler le Parlement et limoger le chef du gouvernement a fortement perturbé le fonctionnement des services de l’État.

Le pays est resté sans chef de gouvernement pendant plus de deux mois et le quartier des ministères a été partiellement fermé des semaines durant.

Pour tenter de tenir les délais, le président Kais Saied a promulgué des dispositions exceptionnelles permettant de déroger aux règles habituelles de l’attribution des marchés publics, ce qui n’a pas manqué de provoquer l’indignation de l’ONG anti-corruption IWatch, laquelle a souligné que le recours aux contrats de gré à gré pouvait conduire à des malversations. Ce qui est d’autant plus paradoxal que toutes les dispositions exceptionnelles sont officiellement motivées, entre autres, par la lutte contre la corruption.

La secrétaire générale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, s’est déplacée à deux reprises à Tunis, en juin et en octobre, afin de suivre les préparatifs pour le sommet. Elle y a rencontré à chaque fois Kais Saied.

Marzouki « fier » d’avoir provoqué le report du sommet

Le compte-rendu fait par Carthage à l’issue du dernier entretien des deux responsables indiquait que le pays serait prêt à temps pour accueillir l’événement dans les meilleures conditions, mais cela n’a pas stoppé les rumeurs pour autant.

C’est une manifestation parisienne, organisée le même jour que l’entrevue avec Mme Mushikiwabo, qui changera la donne au niveau politique.

Participant à un sit-in contre Kais Saied, place de la République à Paris, l’ancien président Moncef Marzouki a proposé de se servir du sommet de la Francophonie comme d’un moyen de pression à l’encontre de ce qu’il qualifie de « coup d’État ».

VIDÉO : L’ancien président tunisien Moncef Marzouki fustige Kais Saied et réclame sa destitution
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Lors du discours qu’il a prononcé en marge de l’intronisation du gouvernement Bouden, Kais Saied s’en est violemment pris aux Tunisiens ayant pris contact avec plusieurs capitales étrangères afin d’empêcher la tenue du sommet de la Francophonie puis a fustigé – sans le nommer – Marzouki, accusé d’avoir demandé à la France d’intervenir dans les affaires tunisiennes.

Invité sur France 24, ce dernier s’est dit « fier » d’avoir provoqué le report du sommet, indiquant qu’un tel événement ne saurait se tenir alors que le pays est sous le joug d’un pouvoir despotique et dictatorial.

La bataille à distance s’est poursuivie quand Kais Saied a profité du premier conseil ministériel du gouvernement Bouden pour demander à la ministre de la Justice – en tant que cheffe du parquet – d’étudier les possibilités de poursuites à l’encontre de Marzouki, dont les agissements sont assimilés à un complot contre la sûreté nationale, une accusation punie de mort par le code pénal tunisien.

L’ancien président, installé en France, se voit par ailleurs privé de son passeport diplomatique.    

Le report est-il vraiment dû à une entreprise de lobbying comme semblent l’indiquer les tensions entre les deux présidents rivaux ? La réponse est sans doute un peu plus nuancée

Le report est-il vraiment dû à une entreprise de lobbying comme semblent l’indiquer les tensions entre les deux présidents rivaux ? La réponse est sans doute un peu plus nuancée.

En lisant le communiqué de la session extraordinaire consacrée au sommet tunisien, on apprend que les pays membres « sont arrivés à un consensus sur la nécessité de reporter d’un an le dix-huitième sommet de la Francophonie, afin de permettre à la Tunisie de pouvoir organiser cette instance importante dans les conditions les plus optimales », une manière diplomatique d’indiquer que le pays hôte n’était pas prêt.

Cependant, la piste d’une manifestation d’hostilité aux décisions de Kais Saied n’est pas non plus à exclure.

En effet, le 13 octobre, un tweet du journaliste québécois Étienne Fortin-Gauthier, citant le cabinet du ministre canadien des Affaires étrangères, Marc Garneau, a rappelé le scepticisme du Canada vis-à-vis de « la suspension des institutions démocratiques en Tunisie » et indiqué « envisager d’autres options dans l’intérêt de tous les membres de la famille francophone ».

Le Canada, membre fondateur de l’Organisation internationale de la francophonie, en est le deuxième bailleur de fonds et accueille le siège de l’Agence universitaire de la francophonie. Son poids est donc considérable.

Par ailleurs, le 12 octobre, soit au lendemain de l’annonce du report du sommet, l’Assemblée parlementaire francophone a pris acte de la suspension de facto des sections tunisienne, tchadienne et guinéenne (Conakry). Cela faisait suite aux événements dans les trois pays (coups d’État au Tchad et en Guinée). 

Une question particulièrement délicate

Cet épisode intervient alors que les relations entre la France et ses anciennes colonies maghrébines ne sont pas au beau fixe.

Les tensions entre Paris et Alger (qui n’est pas membre de l’OIF) ont été ravivées par les dernières déclarations d’Emmanuel Macron sur les harkis et la rente mémorielle du FLN. Avec Rabat, c’est l’affaire Pegasus qui a porté atteinte à des relations généralement plus apaisées.

Enfin, la position vis-à-vis de ce qui se passe en Tunisie n’est pas plus enviable : un soutien à Kais Saied serait vécu par les opposants comme un blanc-seing au « coup d’État », alors qu’une protestation plus énergique serait prise pour du néocolonialisme.

Enfin, la décision du gouvernement français de réduire de moitié les visas accordés aux ressortissants algériens et marocains et du tiers ceux octroyés aux Tunisiens a provoqué l’indignation des gouvernements maghrébins et des populations concernées.

La langue française, otage malgré elle de la Françafrique
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Depuis la chute de Ben Ali, la question de la francophonie est particulièrement délicate. Alors qu’une frange minoritaire des progressistes la porte en étendard, une partie du camp conservateur et nationaliste la rejette, parfois dans des postures agressives.

C’est ainsi que l’expression de « racaille francophone » (houthalat al-francoufounia), créée par le député du Congrès pour la République (CPR, gauche nationaliste) Tahar Hamila, est devenue courante.

Certains libéraux plaident par ailleurs pour une diminution de l’usage du français au profit de l’anglais. C’est notamment le cas de l’ancien ministre de l’Éducation Néji Jalloul, qui a déclaré que le lobby francophone l’avait empêché d’angliciser l’enseignement des matières scientifiques, aujourd’hui dispensées au lycée dans la langue de Molière.

La francophobie a également constitué un élément important du programme de la coalition al-Karama, un groupe parlementaire islamo-populiste situé à la droite d’Ennahdha.

Le discours de son chef de file, l’avocat Seifeddine Makhlouf, mélange demandes de réparation pour la période coloniale, reproches envers Paris pour son ingérence constante dans les affaires tunisiennes et désuétude de la langue française dans la mondialisation. L’imbroglio autour du report du sommet de Djerba va immanquablement déchaîner les passions autour de ce sujet.