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Pourquoi la Turquie et la Grèce ont accepté de geler le conflit et de regarder vers l’avenir

Alors qu’Ankara entend normaliser ses relations avec l’Occident, accepter d’être en désaccord avec Athènes se révèle aisé
Le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan et son homologue grec Georgios Gerapetritis se quittent à l’issue d’une conférence de presse à Ankara, le 5 septembre 2023 (Reuters)
Par Ragip Soylu à ATHÈNES, Grèce

Depuis que le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan a annoncé, le 5 septembre dernier, aux côtés de son homologue hellénique, que la Turquie était entrée dans une ère nouvelle et positive avec la Grèce, l’incrédulité est de mise à Athènes.

« Déjà ? », ricane George, un capitaine de navire à la retraite d’une soixantaine d’années. « Je ne sais plus combien de fois nous avons entendu la même chose. »

Voisines et ennemies historiques depuis un siècle, la Turquie et la Grèce ont connu au fil des décennies des altercations occasionnelles, des incidents qui ont failli déboucher sur des conflits et des périodes de coopération.

Pourtant, les relations entre les deux pays ont frôlé une possible guerre ouverte en 2020, lorsque des navires de guerre turc et grec sont entrés en collision dans le contexte d’un désaccord sur des forages de ressources énergétiques dans les zones économiques exclusives.

Les relations se sont encore dégradées après la rencontre entre le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis en mars 2022 à Istanbul, au cours de laquelle les deux camps ont décidé de calmer le jeu avant les élections nationales dans les deux pays, en promettant de ne pas se servir l’un de l’autre pendant leur campagne pour récolter des suffrages.

Erdoğan s’est ensuite senti trahi par Mitsotákis en mai de l’année dernière, lorsque ce dernier s’est joint à une campagne contre l’envoi d’avions militaires américains en Turquie lors d’un discours devant le Congrès américain.

« Il est davantage question de normaliser les relations avant de pouvoir parler des différends vieux de plusieurs décennies »

– Une source turque

« Nous pouvons arriver subitement la nuit », a alors commencé à répéter Erdoğan dès qu’il le pouvait, menaçant son voisin d’une invasion, bien que personne ne l’ait cru dans son propre pays.

Aujourd’hui, cependant, des sources turques et grecques au fait de ces relations affirment à Middle East Eye s’attendre à de réels progrès quant à leur rétablissement.

« Quand nous parlons de progrès, les gens pensent que nous allons tout résoudre du jour au lendemain », indique une source turque à MEE sous le couvert de l’anonymat, dans la mesure où elle n’est pas autorisée à s’exprimer devant les médias.

« Il est toutefois davantage question de normaliser les relations avant de pouvoir parler des différends vieux de plusieurs décennies. »

« Nous avons bon espoir »

La Turquie et la Grèce partagent toute une série de problématiques, allant de la superficie des eaux territoriales à l’espace aérien et aux zones économiques exclusives, en passant par les minorités.

« Nous devons calmer nos ardeurs et nous verrons ensuite, nous avons bon espoir », souligne une source grecque. « Nous pouvons trouver de nombreux domaines de coopération, nous n’avons pas besoin de parler des désaccords qui subsistent. »

Une autre source grecque souligne sur le ton de la plaisanterie que des échanges réguliers pourraient constituer une avancée considérable, étant donné que depuis trois décennies, pas un seul officier militaire grec ne se réveille le matin sans se dire que la Turquie pourrait envahir son pays d’une minute à l’autre.

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« Nous sommes un petit pays, la Turquie est un grand pays avec beaucoup de moyens », explique la source. « Nous donnons trop d’importance aux moindres choses en Turquie, qui sont généralement insignifiantes. »

Les deux parties sont davantage incitées à réparer cette relation rompue après les élections de cette année, au cours desquelles les deux pays ont réélu leur dirigeant nationaliste de droite.

Nombreux sont ceux qui, à Athènes, considèrent Hakan Fidan, l’ancien chef des services de renseignement turcs, comme une bonne nouvelle pour les relations turco-grecques. Fidan est connu pour sa perspicacité et son approche à long terme des questions.

« C’est quelqu’un qui résout les problèmes, pas quelqu’un qui en crée », décrit une autre source turque. « Il peut jouer les durs si nécessaire, mais ce n’est pas ce qu’il préfère. »

La principale motivation des deux parties est toutefois le changement observé au niveau de la dynamique régionale.

Il y a deux ans, Ankara se sentait encerclé par une nouvelle alliance entre la Grèce, Chypre, Israël et l’Égypte en Méditerranée orientale, soutenue par Washington.

« C’était une invention d’Ankara, rien à voir avec nous », plaisante la seconde source grecque. « Ils ont commencé à se battre avec tout le monde. »

Accepter d’être en désaccord

Aujourd’hui, Ankara est en meilleure posture face à Athènes. Ses relations avec Israël et l’Égypte ont été rétablies et celles avec Washington semblent en bonne voie grâce à l’accord conclu sur l’adhésion de la Suède à l’OTAN.

Dans le cadre de cet accord, la Turquie s’apprête à obtenir des dizaines de F-16 par l’intermédiaire du Congrès américain, tandis qu’Athènes recevra également des avions de combat F-35 de cinquième génération dans le même lot.

La Turquie a également d’autres motivations. Erdoğan souhaite relancer le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne afin d’attirer à nouveau les investisseurs occidentaux. Ce à quoi de meilleures relations avec la Grèce pourraient contribuer.

« Au fond, les Turcs et les Grecs s’aiment, car nous sommes des peuples semblables qui cohabitent depuis des siècles »

– Une source grecque

« Nous sommes conscients que la résolution des questions bilatérales en suspens, telles que l’espace aérien ou les zones économiques exclusives, prendrait beaucoup de temps, et nous ne savons pas si nous y parviendrons un jour », concède la première source turque.

« Ce que nous pouvons faire, c’est accepter d’être en désaccord sur ces questions et les mettre entre parenthèses. Et arrêter l’escalade. »

Les sources grecques partagent cette analyse.

« Nous pourrons alors aborder ces questions à l’avenir, après avoir établi un climat de confiance », indique la source. 

C’est pourquoi le ministre grec des Affaires étrangères, Georgios Gerapetritis, a annoncé début septembre qu’un conseil de coopération de haut niveau entre les deux pays se tiendrait avant fin 2023, ce qui constituera la première réunion de ce type depuis sept ans.

Erdoğan et Mitsotákis devraient également se rencontrer en marge des sessions de l’Assemblée générale de l’ONU ce mois-ci à New York.

« Au fond, les Turcs et les Grecs s’aiment, car nous sommes des peuples semblables qui cohabitent depuis des siècles, qui partagent la même cuisine et la même culture », soutient la seconde source grecque.

George, le capitaine à la retraite, qui est un électeur de Mitsotákis, partage ce point de vue et souligne que les deux hommes partagent des traits nationalistes.

« J’aime bien Erdoğan », confie-t-il. « C’est un dirigeant fort qui a transformé la Turquie en une puissance régionale dotée d’une industrie de défense et d’une infrastructure commerciale solides. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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