Aller au contenu principal

« C’est comme les tuer à nouveau » : les Syriens redoutent que l’histoire s’efface si Twitter supprime des comptes

Des Syriens cherchent à sauvegarder les preuves téléchargées par des activistes désormais emprisonnés, disparus ou décédés – et dont les comptes risquent d’être supprimés par le réseau social
Raed Fares (au centre) manifeste dans la ville de Kafranbel, en Syrie. Il a été tué en 2018 (Twitter)

Les traces numériques du soulèvement syrien, téléchargées en temps réel à mesure que se déroulaient les manifestations contre le président Bachar al-Assad en 2011, risquent d’être effacées par les réseaux sociaux, mettent en garde des militants syriens. 

Fin novembre, Twitter a annoncé qu’il commencerait à supprimer les comptes inactifs depuis plus de six mois, ce qui affectera sans aucun doute des centaines de comptes appartenant à des personnes tuées, emprisonnées ou disparues au cours du conflit, estime les fondateurs de Syrian Archive, un service d’archives numériques de la guerre en Syrie. 

« Il y a un nombre incalculable d’utilisateurs de Twitter qui ont publié du contenu concernant la Syrie et qui ont subi une disparition forcée, ont été tués ou encore n’ont plus accès à leurs comptes », déclare à Middle East Eye Hadi al-Khatib, cofondateur de Syrian Archive. 

« Supprimer leurs comptes porterait un coup significatif à la mémoire syrienne, cela nous priverait également de preuves essentielles pour rendre la justice et établir les responsabilités. »

La décision de Twitter a incité Syrian Archive à faire des recherches sur les comptes de personnes emprisonnées, mortes ou disparues afin de préserver l’histoire. 

Post de l’activiste Razan Zaitouneh à propos de la situation dans la campagne de Damas. Son compte Twitter est inactif depuis sa disparition en 2013

« Un nombre incalculable de Syriens sont morts une caméra à la main ou sont emprisonnés pour avoir documenté les atteintes aux droits de l’homme. Nous estimons qu’il est de notre devoir de préserver les preuves qui ont été collectées. »

Twitter avait initialement prévu de commencer à supprimer les comptes à partir du 11 décembre mais a suspendu ses projets après que des inquiétudes ont été exprimées. La société a annoncé qu’elle allait réfléchir à la façon de préserver la mémoire des comptes des personnes décédées.

« Être oubliés, comme s’ils n’avaient jamais existé, c’est exactement ce que veulent les criminels et les oppresseurs, et Twitter les y aide »

- Zaina Erhaim, journaliste syrienne

Hadi al-Khatib explique que cela pourrait toutefois ne pas couvrir tous les cas d’utilisateurs inactifs, en particulier ceux qui sont emprisonnés, ont disparu ou n’ont plus accès à internet pour d’autres raisons. 

« Penser que les comptes de Razan Zaitouneh et Raed al-Fares seront effacés, c’est comme les tuer à nouveau », déclare à MEE la journaliste syrienne Zaina Erhaim.

L’activiste et avocate des droits humains Razan Zaitouneh a disparu en 2013 – beaucoup craignent qu’elle ait été tuée – et le journaliste Raed al-Fares a été tué en 2018. 

« Quel message la suppression [des comptes] envoie-t-elle à tous les défenseurs des droits de l’homme et à leurs familles ? Je vois déjà les auteurs d’atteinte aux droits de l’homme, les dictateurs et les régimes se réjouir de cette action », commente Zaina Erhaim.

« Être oubliés, comme s’ils n’avaient jamais existé, c’est exactement ce que veulent les criminels et les oppresseurs, et Twitter les y aide. »

Preuve pour l’avenir

Ce n’est pas la première fois qu’un réseau social est critiqué pour une politique susceptible d’effacer une documentation précieuse sur la guerre en Syrie. 

En 2017, YouTube a été décrié pour avoir effacé un très grand nombre de vidéos téléchargées par des activistes suite à la mise en place d’un algorithme conçu pour signaler le contenu émanant ou lié au groupe État islamique (EI). 

Les activistes et analystes se plaignent que ces mesures prises par les réseaux sociaux risquent d’effacer d’importants documents susceptibles d’être utilisés à l’avenir par des Syriens en quête de justice. 

Sauver la mémoire syrienne
Lire

« Perdre ces comptes, c’est éliminer les expériences personnelles des individus qui ont participé à ces événements », observe Eliot Higgins, fondateur de Bellingcat, un groupe de chercheurs qui utilisent du contenu open source pour enquêter.

« Il est difficile d’estimer la valeur de certains de ces comptes actuellement, et c’est peut-être bien plus tard que la pertinence des informations qu’ils partagent saura être appréciée. »

Selon Hadi al-Khatib, les images et les informations postées sur des comptes qui sont désormais inactifs sont « des informations cruciales pour la documentation des atteintes aux droits de l’homme, la quête de justice et l’établissement des responsabilités. »

« Elles peuvent contribuer à construire une mémoire numérique de ce qui s’est passé en Syrie pour que les générations futures puissent y avoir accès et pour être utilisées dans le cadre du processus de justice transitionnelle », indique-t-il. 

« En outre, la documentation archivée permettra de raconter les histoires passées sous silence en amplifiant les voix des témoins, des victimes et des autres individus qui ont risqué leur vie pour enregistrer et documenter les atteintes aux droits de l’homme. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.