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En Libye, la guerre entre dans une nouvelle phase

Alors que la Turquie a voté jeudi en faveur d’un déploiement de militaires en Libye pour soutenir le GNA, une frappe aérienne non revendiquée a tué samedi au moins 28 personnes à Tripoli
Une des victimes du bombardement qui a frappé samedi l’école militaire, à Tripoli, au Green Hospital (AFP)
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Le vote par le Parlement turc, jeudi, en faveur d’un déploiement de militaires en Libye, plongée en plein chaos depuis la chute de Mouammar Kadhafi, a donné le coup d’envoi d’une nouvelle phase dans la guerre que se livrent, d’un côté, la Turquie et le Qatar – qui appuient le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, reconnu par l’ONU –, et de l’autre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte – qui soutiennent les forces du maréchal Haftar, l’homme fort de l’Est libyen.

Samedi, un raid aérien mené contre une école militaire à Tripoli a tué au moins 28 personnes et blessé des dizaines, a indiqué à l’AFP un porte-parole du ministère de la Santé du GNA. Cette école militaire se trouve à al-Hadba al-Khadra, un quartier résidentiel de la capitale libyenne sous contrôle du GNA. 

Des militaires libyens transportent les cercueils des cadets tués dans le bombardement de samedi qui a fait au moins 28 morts (AFP)

Au moment de la frappe, les cadets effectuaient leur dernier rassemblement de la journée dans la cour principale avant de regagner leurs dortoirs, a précisé le porte-parole.

Le ministère de la Santé du GNA a par ailleurs appelé à des dons de sang, invitant les donneurs à se rendre dans les hôpitaux et à la banque du sang. 

Le GNA a accusé sur sa page Facebook les forces pro-Haftar d’avoir mené cette frappe, publiant des photos des blessés et des victimes. Les forces pro-Haftar n’ont en revanche pas revendiqué jusqu’à présent la frappe.

Traduction : « La Nation a perdu aujourd’hui nos jeunes étudiants de l’académie militaire, pour nous des martyrs, suite au bombardement terroriste qui a ciblé l’académie. Ce bombardement a été effectué par l’aviation étrangère, soutien du criminel de guerre Haftar. Il survient à la suite d’une série d’agressions par l’aviation étrangère qui a ciblé les deux aéroports de Mitiga et Misrata, des sièges gouvernementaux, des écoles, des hôpitaux, des maisons de civils, qui ont causé la mort de milliers de civils et l’exil de dizaines de milliers de familles. Où sont la communauté internationale et le Conseil de sécurité face à toutes ces violations et ces crimes qui durent depuis dix mois ? La réponse contre l’agresseur sera très douloureuse sur le terrain du combat »

Depuis plus d’une semaine, les avertissements pleuvent sur Recep Tayyip Erdoğan.

« Les violations continues de l’embargo sur les armes imposé par le Conseil de sécurité ne font qu’empirer les choses »

-  António Guterres, secrétaire général de l’ONU

Donald Trump a mis en garde son homologue contre toute « interférence étrangère » en Libye.

Les États-Unis accusent par ailleurs régulièrement la Russie de chercher à exploiter le conflit « malgré la volonté du peuple libyen ».

Même si Moscou dément, l’émissaire de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé, et le président Erdoğan affirment que des mercenaires russes sont engagés aux côtés des forces du maréchal Haftar.

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a affirmé sans mentionner explicitement la Turquie, que « tout soutien étranger aux parties en guerre » en Libye « ne fera qu’aggraver un conflit et compliquer les efforts pour une solution pacifique ». 

Il a aussi précisé que « les violations continues de l’embargo sur les armes imposé par le Conseil de sécurité ne font qu’empirer les choses ».

Le chef de l’Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat, s’est déclaré « profondément préoccupé par la détérioration de la situation en Libye et par les souffrances du peuple libyen qui perdurent ».

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« Les différentes menaces d’interférence politique ou militaire dans les affaires internes du pays augmentent le risque de confrontation, avec des motivations qui n’ont rien à voir avec les intérêts fondamentaux du peuple libyen et ses aspirations à la liberté, la paix, la démocratie et le développement », selon son communiqué.

Le Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis a appelé vendredi Ankara à ne pas franchir de « ligne rouge » dans le contentieux sur un accord maritime turco-libyen auquel Athènes est vivement opposé.

« Nous ne permettrons aucune activité turque violant les droits souverains de la Grèce », a ajouté le Premier ministre, dont le pays a dénoncé cet accord signé fin novembre entre Ankara et le GNA qui délimite les frontières des deux pays.

Les responsables turcs soutiennent qu’en vertu de cet accord, la Turquie pourrait étendre ses frontières maritimes dans une zone de Méditerranée orientale où d’importants gisements d’hydrocarbures ont été découverts ces dernières années.

Mais Athènes a condamné à plusieurs reprises l’accord maritime au motif que la Turquie et la Libye ne partagent aucune frontière maritime commune. La Grèce a même appelé les Nations unies à faire de même.

Les Émirats arabes unis ont aussi condamné la décision turque d’envoyer des militaires en Libye

L’Arabie saoudite a aussi condamné la décision du Parlement turc. Le ministère des Affaires étrangères a estimé que cette décision constituait « une escalade et une menace pour la sécurité et la stabilité en Libye et dans la région ».

Il s’agit aussi, a souligné le ministère, d’« une ingérence dans les affaires intérieures d’un pays arabe en violation » du droit international.

Les Émirats arabes unis, dont le soutien à Haftar est désormais avéré, ont aussi condamné vendredi la décision turque d’envoyer des militaires en Libye, accusant Ankara de « violer » le droit international et de menacer la « stabilité » de la région, selon l’agence de presse officielle.

Le maréchal Khalifa Haftar, qui tente depuis le 4 avril de s’emparer de la capitale libyenne, a annoncé vendredi soir la « mobilisation générale » et le « djihad » contre une éventuelle intervention militaire turque en Libye dans un discours retransmis par la télévision al-Hadath acquise à sa cause.

En uniforme militaire, le maréchal Haftar a exhorté « tous les Libyens » à porter les armes, « hommes et femmes, militaires et civils, pour défendre notre terre et notre honneur ». « Resserrons nos rangs et laissons de côté nos divergences », a-t-il lancé.

Traduction : « Haftar appelle à la mobilisation générale et populaire face au ‘’colonialisme turc’’ »

« L’ennemi regroupe ses forces pour envahir la Libye et asservir notre peuple » et a trouvé « parmi les traîtres ceux qui ont signé avec lui un accord de soumission, d’humiliation et de honte », a-t-il dit, en référence à un accord militaire signé fin novembre entre Ankara et le GNA. 

Il ne s’agit plus « de libérer Tripoli » des milices qui la contrôlent, selon le maréchal Haftar, mais désormais de « faire face à un colonisateur » qui veut « reprendre le contrôle de la Libye », ancienne province de l’empire ottoman.

L’enjeu des hydrocarbures en Méditerranée orientale 

Le Parlement libyen, qui ne reconnaît pas la légitimité du GNA a voté samedi la rupture des relations avec la Turquie et a demandé à ce que le chef du GNA, Fayez al-Sarraj, soit jugé pour « haute trahison ».

Il a aussi approuvé « l’annulation des mémorandums de sécurité et de coopération militaire entre le gouvernement » de Fayez al-Sarraj et Ankara.

Fin novembre, le GNA avait signé deux accords avec la Turquie. L’un porte sur la coopération militaire et l’aide que la Turquie pourrait apporter au GNA dans sa lutte contre les troupes du maréchal Haftar. 

Le second permet à la Turquie de faire valoir des droits sur de vastes zones en Méditerranée orientale riches en hydrocarbures, au grand dam de la Grèce, de l’Égypte, de Chypre et d’Israël.