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La dramaturge franco-irakienne Tamara Al Saadi fait sa « Place » au festival d’Avignon

Avec Place, la jeune scénariste née à Bagdad offre une pièce autobiographique qui expose la réalité funambule des étrangers qui arrivent en France, suspendus entre deux cultures et victimes du racisme ordinaire
Présentée les 19, 20 et 21 juillet 2019 au festival d’Avignon, la première œuvre de Tamara Al Saadi s’inspire de sa jeunesse suite à son arrivée en France (Thomas Ledoux/avec l’aimable autorisation de Tamara Al Saadi)

Si le mot « place » évoque cet espace où l’on se trouve à l’instant présent, il désigne aussi celui que l’on nous assigne d’office, comme une sentence incontestable. C’est en cherchant la sienne dans la société française que Tamara Al Saadi a commencé à interroger son identité.

« J’ai commencé à me réveiller la nuit car j’avais oublié des mots en arabe. C’est assez étrange de se réveiller sur un oubli »

- Tamara Al Saadi

Née à Bagdad en 1986, elle atterrit en Europe un jour d’été 1990 avec sa famille pour y passer des vacances. Un séjour qui va finalement se prolonger avec l’éclatement de la guerre du Golfe.

« Les frontières ont été fermées et nous n’avons pas pu rentrer. Pensant que c’était temporaire, mes parents ont décidé de nous relocaliser à Paris, car il y avait un lycée franco-irakien et ils ne voulaient pas faire redoubler ma sœur, qui passait alors en terminale », raconte-t-elle à MEE.

Cet exil « passager » marquera toute son enfance, passée en flottement entre deux pays et deux langues différentes.

Une époque dont elle se souvient comme d’une attente perpétuelle. « Le fait que cet exil n’ait jamais été nommé comme tel et que mes parents continuent de penser que nous allions rentrer m’a donné le sentiment d’être dans une salle d’attente toute ma vie », confie-t-elle.

Extrait de la pièce Place, de Tamara Al Saadi (Baptiste Muzard/avec l’aimable autorisation de de Tamara Al Saadi)
Extrait de la pièce Place, de Tamara Al Saadi (Baptiste Muzard/avec l’aimable autorisation de Tamara Al Saadi)

À cela s’est ajoutée la culpabilité de ne pas connaître sa culture d’origine, que ses parents n’ont pas cherché à lui transmettre, croyant qu’ils allaient retourner en Irak. Des sentiments troublants qui hantent le personnage principal de sa pièce, Yasmine, jusqu’à la réveiller durant son sommeil.

Une situation fortement inspirée de la réalité de la dramaturge. « J’ai commencé à me réveiller la nuit car j’avais oublié des mots en arabe. C’est assez étrange de se réveiller sur un oubli. »

Oublier son identité pour s’intégrer

Si la peur d’oublier son héritage est l’un des thèmes forts de Place, la pièce qu’elle présente au festival d’Avignon cet été, celle-ci soulève aussi les difficultés de la société française à pleinement intégrer les étrangers sur son sol.

Un problème auquel Tamara Al Saadi a été confrontée dès les bancs de l’école.

« Je sentais l’agacement des adultes et la stigmatisation des enfants car je ne parlais pas bien le français à l’école. On me faisait des réflexions sur mon accent, on me disait que je parlais comme une chinoise », se remémore-t-elle.

« Avec le temps, j’ai fini par devenir mon propre colonisateur en effaçant mon arabité »

- Tamara Al Saadi

Des épisodes de racisme ordinaire qu’elle relate dans sa pièce, comme les parents suspicieux de son ex-petit ami, qui pensent qu’elle sort avec lui uniquement pour les papiers, ou encore lorsque le père d’une de ses copines s’offusque quand sa fille lui demande s’ils ont eux aussi des origines arabes.

Avec dérision, s’esquisse progressivement le portrait triste d’une France qui considère le multiculturalisme comme une tare que l’assimilation se doit de corriger.

« Avec le temps, j’ai fini par devenir mon propre colonisateur en effaçant mon arabité », juge-t-elle.

« Aujourd’hui, je suis devenue un pur produit de l’assimilation française car mes parents ont eu les moyens d’acheter mon intégration et de m’inscrire dans un lycée international où la mixité culturelle n’était plus un problème. C’est dommage qu’il faille appartenir à des milieux d’élite pour se faire accepter avec sa double nationalité. »

Trouver sa place par l’action culturelle

De cette jeunesse mouvementée, durant laquelle elle a lutté pour exister dans sa singularité, Tamara Al Saadi garde une cicatrice indélébile, mais aussi sa première rencontre avec le théâtre.

« Je me souviens d’avoir assisté à l’atelier théâtral d’une copine et j’avais trouvé génial que des gens soient payés pour faire ce que l’on faisait en cours de récréation », déclare-t-elle avec un sourire.

Extrait de la pièce Place, de Tamara Al Saadi (Baptiste Muzard/avec l’aimable autorisation de Tamara Al Saadi)
Extrait de la pièce Place, de Tamara Al Saadi (Baptiste Muzard/avec l’aimable autorisation de Tamara Al Saadi)

C’est pourtant par les sciences politiques qu’elle débute son parcours académique avec une licence à la Sorbonne, avant de poursuivre une formation professionnelle de comédienne pendant un an.

Mais l’appel criant des origines se faisant de plus en plus pressant, elle décide de faire une pause et s’envole quelques mois au Liban, puis dans sa ville de naissance : Bagdad.

Un voyage initiatique qui lui permet pour la première fois de trouver sa place.

« C’est fou, j’ai généralement un sommeil difficile et à Bagdad, je dormais comme un bébé. C’est comme si corporellement, quelque chose se passait. Et étrangement, c’est là-bas que j’ai réalisé que j’étais française. La population m’identifiait immédiatement comme une française, même si je parlais arabe avec un accent de Bagdad. »

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À son retour en 2017, elle intègre le master en Arts politiques de Sciences Po et commence à écrire Place. Au même moment, elle participe à la création d’un collectif artistique multidisciplinaire sur le sujet des frontières dans les conflits contemporains.

Elle anime également des ateliers théâtraux sur la question de la construction identitaire dans les lycées de banlieue. Une façon de réconcilier les jeunes avec leur schizophrénie identitaire et de leur transmettre la fierté de la double culture.

Ces derniers le lui rendent bien puisqu’en plus du prix du jury, elle a reçu le prix des lycéens lors de la dernière édition du festival du théâtre émergent, Impatience.

« Remporter le prix des lycéens pour cette pièce fut pour moi une très grande émotion ; j’ai pleuré car j’étais heureuse de voir que j’avais réussi à créer un couloir entre mon histoire et la leur. »

Place, les 19, 20 et 21 juillet 2019 à Avignon.

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