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« Vous n’êtes qu’un roi symbolique » : un youtubeur marocain poursuivi pour avoir critiqué Mohammed VI

Après avoir publié une vidéo contenant des commentaires très critiques envers Mohammed VI, le célèbre youtubeur Moul Kaskita a été arrêté pour « propos injurieux envers les Marocains et les institutions »
Moul Kaskita, de son vrai nom Mohamed Sakkaki, a été arrêté pour avoir critiqué le roi dans une vidéo YouTube (capture d’écran)

Le célèbre youtubeur Moul Kaskita a été arrêté le 30 novembre à Settat, au sud de Casablanca. Son tort ? Avoir publié, le 29 novembre, une vidéo dans laquelle il interpelle avec virulence le roi sur ses discours et sa fortune. Vingt-quatre heures plus tard, le podcasteur qui répond au nom de Mohamed Sakkaki était écroué. La vidéo a été vue plus de 300 000 fois en deux jours avant d’être supprimée.

« Suite à la publication d’une vidéo sur YouTube en date du 29 novembre 2019 sur une chaîne appelée Moul Kaskita, comprenant des propos injurieux à l’encontre des citoyens marocains et touchant à leur dignité et à leurs institutions constitutionnelles, l’individu concerné a été arrêté et placé en garde à vue pour les besoins de l’enquête », explique un communiqué du procureur du roi auprès du tribunal de première instance de Settat. Le procureur prend le soin de préciser « qu’une petite quantité de drogue a été trouvée en sa possession au moment de l’interpellation ».

Un motif curieux relayé par les médias marocains, qui se sont gardés de citer les diatribes du youtubeur envers Mohammed VI.

« En réalité son ‘’militantisme’' de circonstance sur tout ce qui a trait au quotidien et à l’actualité au Maroc a, cette fois, dépassé les bornes. En s’attaquant aux sacralités du royaume et de ses citoyens, des valeurs que notre Constitution protège, et à celles de ses concitoyens, il a fait fort dans le dévergondage’’ », s’énerve le site francophone Hespress, évitant à son tour de rappeler ce qu’il est convenu d’appeler les « lignes rouges ».

Un youtubeur à la casquette de dissident

Reconnaissable à sa casquette noire et à son ton désinvolte, le jeune youtubeur a franchi le 29 novembre un cap sans précédent. « Les discours du roi sont des discours de pure forme dont on ne parle que sur les réseaux sociaux et les médias. Rien de ce qu’il dit n’est appliqué », lance-t-il d’entrée de jeu.

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« Il nous dit qu’il faut lier la responsabilité à la reddition des comptes. Ainsi, on va demander des comptes aux responsables ? Pourtant les rapports de Driss Jettou [président de la Cour des comptes] révèlent la corruption de certaines institutions et de responsables politiques sans que les dossiers soient transférés à la justice », fait-il remarquer.

« Toi, Mohammed VI, qui lis ton discours en baragouinant, un discours qu’on t’a écrit pour parler au peuple, pour calmer sa colère. Y a-t-il des résultats à ce discours ? Non. Pour moi, vous n’êtes qu’un roi symbolique, on vous écrit des discours que vous avez du mal à lire. Pendant que vous vivez votre vie dans le confort, le peuple, lui, souffre de la dictature, de la pauvreté et de la corruption. L’élite politique fait de nous ce qu’elle veut. Vous avez de la chance d’avoir affaire à un peuple d’ânes », s’emporte celui qui se présente comme un chômeur, père de deux enfants.

« Oppression, misère et prison »

Et de pointer du doigt « l’ignorance » du peuple : « Vous avez affaire à un peuple qui ne s’intéresse qu’à des foutaises, un peuple que vous avez baigné dans l’ignorance, un peuple d’ignorants. Un peuple qui se tait devant ses droits bafoués, se contenant, pour réclamer le droit le plus élémentaire, de dire 3ach l’malik (Vive le roi). Comme si le roi allait sur YouTube pour vous écouter. Vous avez beau le répéter, le roi vit avec ou sans vous. Pour se faire soigner, le roi se rend en France. Que Dieu fructifie les richesses provenant des phosphates, du zinc et des poissons… Vous, par contre, voilà ce que vous avez », dit-il en faisant un doigt d’honneur.

« Depuis son accession au trône en 1999, qu’est-ce qu’on a eu ? Moi, en tout cas, je n’ai bénéficié de rien. Oppression, misère et prison si je critique la politique du roi avec des affaires montées de toutes pièces. Voilà ce dont j’ai bénéficié », s’indigne Moul Kaskita.

« Tu ne peux pas me dire ‘’cher peuple’’ alors que tu nommes des responsables véreux qui volent mon argent »

- Moul Kaskita

Piqué au vif, l’homme s’attaque à l’opulence dans laquelle vit le roi et son entourage. « Tu as un palais dans chaque ville. Nous ne sommes pas contre toi mais il faut écouter le peuple. Tu ne peux pas dire que tu ressens notre souffrance alors que tu vis dans des palais pendant que, moi, je vis dans une petite pièce. » 

« Tu ne peux pas me dire ‘’cher peuple’’ alors que tu nommes des responsables véreux qui volent mon argent. Tu ne peux pas me dire ‘’cher peuple’’ alors que ma richesse est volée matin et soir devant moi. Et le jour où je réclame mon droit, on me qualifie de séparatiste. Votre entourage vit dans l’opulence et nous dans l’oppression, la marginalisation, la misère. Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand ? Et malgré tout ça, on ne doit pas vous critiquer, comme si vous étiez un prophète, un envoyé de Dieu. Vous êtes un humain, vous vous trompez aussi et on a le droit de vous critiquer. Jusqu’à quand allons-nous encore avoir peur ? », conclut-il.

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De la sacralité au respect

Alors que la personne du roi était « inviolable et sacrée » dans l’ancienne Constitution, la loi fondamentale de 2011 souligne, dans son article 46, que « la personne du roi est inviolable, et respect lui est dû ». Mais les sanctions n’ont pas disparu pour autant.

Ainsi, en vertu du code pénal, toute « offense commise envers la personne du roi ou de l’héritier du trône » est punie d’un emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de 200 à 1 000 dirhams (de 19 à 94 euros) et « d’un emprisonnement de six mois à deux ans et d’une amende de 200 à 500 dirhams [de 19 à 47 euros] toute offense commise envers les membres de la famille royale ».

Cela dit, depuis 2011, peu de poursuites ont été engagées pour offense envers la personne du roi. L’ancien ministre de la Justice, El Mostafa Ramid, aujourd’hui ministre d’État chargé des droits de l’homme, a affirmé à plusieurs reprises que Mohammed VI avait donné l’ordre d’éviter les poursuites contre ceux « qui parlent mal de lui », car « il ne veut pas être craint mais respecté ».

Depuis 2011, peu de poursuites ont été engagées pour offense envers la personne du roi

Dans son rapport de 2018, le Parquet ne fait d’ailleurs état d’aucune poursuite pour offense au roi ou à la famille royale.

Dans son communiqué annonçant l’arrestation de Moul Kaskita, le procureur du roi se garde d’ailleurs de citer une quelconque offense au roi, se contentant vaguement d’évoquer des « propos injurieux à l’encontre des Marocains touchant à leur dignité et à leurs institutions constitutionnelle ». Une nouvelle manière de qualifier l’offense à la personne du roi ?