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Mounia Bennani-Chraïbi : « Le Maroc n’est pas un musée à l’abri des soubresauts qui agitent son voisinage »

La spécialiste des mouvements politiques et sociaux revient dans cet entretien sur les évolutions de la protestation au Maroc. Un sujet d’actualité alors que dimanche, plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Casablanca pour une « vraie démocratie »
Manifestation contre la marginalisation économique au Maroc à la suite du décès de deux frères dans une mine de charbon abandonnée, dans la ville de Jerada, le 27 décembre 2017 (AFP)

Dans le cadre d’un dossier intitulé « Quand l’Algérie proteste. Penser la contestation au Maghreb », Mounia Bennani-Chraïbi, professeure de science politique à l’Université de Lausanne (Suisse), qui décrypte depuis trois décennies les mouvements politiques et sociaux au Maroc, signe un article rétrospective sur la voix de la rue dans le royaume.

Dans ce texte, « Tout ne change pas pour ne rien changer », publié en décembre 2019, elle analyse les évolutions de la contestation sociale au Maroc depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours.

Renforcement des capacités de coordination d’actions collectives, modularisation du répertoire protestataire, structuration de la voix contestataire autour d’un conflit centre/périphérie… la spécialiste montre comment la « libéralisation relative du régime » et la gestion des années de plombs (1956-1999) – période durant laquelle de nombreuses violations des droits de l’homme ont été commises à l’encontre des opposants politiques et des activistes démocrates – ont contribué à transformer la « voix de la rue » dans le royaume.

Middle East Eye : Comment s’articule aujourd’hui la voix protestataire au Maroc et quelles sont les principales évolutions qu’elle a connues sur la période observée (de l’époque coloniale à aujourd’hui)  ?

En un siècle, la répression a changé de nature et d’intensité et les protestations se sont relativement pacifiées. Ces phénomènes ont favorisé la «  routinisation  » de la protestation

Mounia Bennani-Chraïbi : La «  voix de la rue  » désigne les expressions protestataires qui se déploient dans les lieux publics ouverts (cortèges, émeutes, manifestations, sit-in).

En un siècle, la répression a changé de nature et d’intensité et les protestations se sont relativement pacifiées. Ces phénomènes ont favorisé la «  routinisation  » de la protestation, son extension vers les villes moyennes et petites, les localités semi-rurales et rurales.

L’impulsion d’une action collective n’est plus l’apanage des partis politiques, des syndicats ou des associations. Les figures protestataires se sont diversifiées et féminisées. Sur un autre plan, le répertoire d’action tend à s’homogénéiser, tout en se prêtant à une grande inventivité.

MEE : Dans votre article, vous analysez l’évolution de la voix protestataire durant la période coloniale ainsi que pendant les années de plombs. Quel est l’héritage laissé par ces précédents mouvements et la façon dont ils ont été réprimés ? 

MBC : Au Maroc, la nature de la répression n’a pas entravé la transmission de savoir-faire et d’une mémoire collective qui font l’objet d’appropriations et de réélaborations multiples. À cet égard, la mémoire de la violence d’État est très prégnante dans les slogans du hirak [mouvement de contestation] du Rif.

MEE : Quel impact cela a-t-il eu sur la manière dont on envisage la protestation au Maroc aujourd’hui, dans le cadre du mouvement du 20 Février (M20F) ou du hirak de Al Hoceima,  par exemple ? 

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MBC : Le mouvement du 20 Février s’inscrit dans le prolongement d’une histoire protestataire, qu’il a fécondée à son tour. Il marque un nouveau seuil dans la libération de la parole, dans la socialisation politique de néophytes et dans l’accumulation de savoir-faire par de larges secteurs de la population.

Une jonction inédite s’est produite entre des réseaux politiques distincts, ce qui a eu des effets variables. Certains ont eu le sentiment de s’être «  fait avoir  » par «  les  » partis politiques et sont devenus encore plus méfiants à leur égard. En revanche, des réseaux plus ou moins dormants sont régulièrement réactivés.

Quant au hirak du Rif, s’il porte lui-même l’empreinte des apprentissages réalisés dans le cadre du M20 à Al Hoceima et ailleurs, ses innovations n’ont pas tardé à être réappropriées dans des bidonvilles à Casablanca ou dans des stades de football ici et là.

MEE : La déception du M20F et la violente répression dans le Rif ont-elles ouvert la voie à de nouvelles formes de protestation ou au contraire les ont-elles freinées  ?

MBC : La courbe des mobilisations dans l’espace public a varié. Elle a marqué une baisse en 2014, avant de remonter à partir de 2016, puis de redescendre à nouveau.

Mais les expressions protestataires sont irréductibles aux marches et aux sit-in. Plusieurs initiatives sont nées dans le prolongement du M20F : théâtre de l’opprimé, philosophie dans la rue, etc. En 2018, le mouvement de boycott contre la vie chère a pris de court les décideurs et les acteurs politiques.

Le fait même que de simples lycéens soient arrêtés pour leurs posts trahit le désarroi des autorités, qui s’efforcent désespérément de rétablir le mur de la peur

Les tentatives de griller les frontières se sont accrues et de nombreux candidats à l’exil donnent un caractère politique à leur acte. Plus symboliquement, des «  abandons de la nationalité  » ont été proclamés. Toute une culture de la transgression s’est développée dans le rap marocain, les stades de football et les réseaux sociaux.

Le fait même que de simples lycéens soient arrêtés pour leurs posts trahit le désarroi des autorités, qui s’efforcent désespérément de rétablir le mur de la peur.

MEE : Dans votre article, vous expliquez que le clivage centre/périphérie qui organise la voix protestataire est plus fort qu’avant. Comment l’expliquez-vous  ? Cela représente-t-il une barrière à l’évolution de la voix protestataire  ? 

MBC : D’après certaines lectures, la prégnance de clivages d’ordre ethnique, confessionnel, ou régional entrave la cristallisation d’un clivage central entre le centre et la périphérie et la formation de larges coalescences protestataires (voire révolutionnaires).

Pendant longtemps au Maroc, l’accent a été mis sur le caractère fragmenté et segmenté de la société. Mais bien que le régime ait joué sur cette fibre en accusant les protestataires du hirak du Rif de séparatisme, [l’un de ses membres incarcérés] Nasser Zefzafi est devenu une icône nationale pour les contestataires.

Les transformations en œuvre dans l’arène protestataire montrent que le clivage centre/périphérie («  Maroc utile  »/«  Maroc inutile  »  ; «  prédateurs  »/«  enfants du peuple  ») tend à prendre le dessus sur les autres clivages, ce qui crée des conditions favorables à l’extension des protestations.

MEE : Les dernières manifestations qui ont eu lieu au Maroc concernent l’arrestation du journaliste Omar Radi pour un tweet critique. Des manifestations citoyennes spontanées qui font écho à celles qui ont eu lieu quelques mois plus tôt pour la journaliste Hajar Raissouni, accusée d’avortement illégal. Quelle est votre analyse de ce type de manifestations  ? Que disent-elles de la société marocaine  ?

MBC : Ce sont des indicateurs parmi d’autres du renforcement des capacités de mobilisation au sein de la société marocaine.

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Quant à l’affaire Hajar Raissouni, elle révèle à quel point les vieilles recettes du régime atteignent leurs limites.

Il y a une vingtaine d’années, l’affirmation de la mouvance islamiste s’est accompagnée d’une surpolitisation du corps des femmes. Mais à force de puiser dans le registre de la vie privée pour disqualifier les voix dissonantes, le régime contribue peut-être à la dépolitisation de ces questions.

MEE : Peut-on dire que la jeunesse marocaine, notamment grâce aux réseaux sociaux, est aujourd’hui capable de s’organiser de manière autonome  ?

MBC : Les réseaux sociaux sont un outil de communication puissant, comme ça a été le cas en d’autres temps pour l’imprimerie, le chemin de fer ou le télégramme. Pour autant, il ne suffit pas de faire un clic pour résoudre le problème de l’organisation d’une action collective. L’autonomisation en œuvre est indissociable de l’accumulation des apprentissages réalisés par les protestataires.

MEE : La contestation marocaine pourrait-elle, à la manière de ce qu’il se passe en Algérie, prendre une nouvelle forme  ?

MBC : Contrairement aux discours sur l’exceptionnalité marocaine, le royaume n’est pas un musée à l’abri des soubresauts qui agitent son voisinage.

Ces politiques ont montré qu’un appareil coercitif, aussi puissant soit-il, ne peut pas indéfiniment assurer la survie d’un régime

Pour rappel, les négociations qui ont précédé la formation du gouvernement d’alternance « consensuelle  » en 1998 [à la suite de la désignation de la gauche, après 40 ans d’opposition, par le roi Hassan II pour mener à bien le processus de transition démocratique avant sa mort] sont indissociables du contexte régional de la fin des années 1980 et du début des années 1990 : espérances de démocratisation en Tunisie et en Algérie, grandes mobilisations contre la guerre du Golfe en 1991.

De même, le mouvement du 20 Février est indissociable de la vague de contestations qui a eu lieu dans la région [le Printemps arabe initié en 2011].

Bien que les interactions entre protestataires et détenteurs du pouvoir s’inscrivent dans une historicité, elles sont régulièrement impactées par le changement des horizons du pensable et du faisable à l’échelle régionale et transnationale.

MEE : Peut-on dire que la politique de «  pacification radicale  » que vous évoquez dans l’article – l’idée qu’une ville fortement réprimée restera calme pendant une vingtaine d’années, soit la mémoire d’une génération –, menée au départ par les Français puis reprise et réactualisée par la monarchie marocaine, a fonctionné ?

MBC : Ces politiques ont surtout montré qu’un appareil coercitif, aussi puissant soit-il, ne peut pas indéfiniment assurer la survie d’un régime.