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Accord de Sotchi : une surextension russe ?

En soutenant fermement la « zone de sécurité » turque, le président russe a signé un accord faustien qui pourrait nuire aux relations de son pays avec Damas et Téhéran
Le président russe Vladimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdoğan se serrent la main à l’issue des pourparlers de Sotchi le 22 octobre (AFP)

L’accord de Sotchi, conclu le 22 octobre entre la Turquie et la Russie, a été salué comme une avancée qui permettra d’éteindre les feux de la guerre, combattre le terrorisme, respecter la souveraineté syrienne et rétablir les relations diplomatiques entre Ankara et Damas en ressuscitant l’accord d’Adana de 1998.

S’engouffrant dans la brèche créée par le retrait américain dans le nord-est de la Syrie, la Russie a acquis une respectabilité internationale en tant que force de paix, alors même que le résultat final de l’accord est loin d’être clair.

Patrouilles conjointes

L’accord, en dix points, adopte la position d’Ankara en faveur d’une « zone de sécurité » le long de la frontière entre la Turquie et la Syrie ; envisage un rôle de contrôle pour l’armée russe, au moyen de patrouilles conjointes dans la région ; et confie à l’armée syrienne la responsabilité de la sécurité dans la région environnante.

L’Iran et le reste de la région s’inquiètent sérieusement de « l’annexion de facto » de certaines parties de la Syrie par la Turquie sous le prétexte d’une « zone de sécurité »

Certains détails doivent encore être réglés et il semble y avoir une légère différence entre les interprétations turque et russe de l’accord, la Turquie insistant sur l’évacuation complète des combattants kurdes de Manbij à l’extérieur de la « zone de sécurité » déclarée, où l’armée syrienne, conformément à un accord conclu avec les Kurdes pendant l’invasion turque, est revenue après une longue absence.

L’accord de Sotchi a eu l’effet d’une onde de choc pour les alliés de la Russie en Iran, en Syrie et au Liban, qui n’auraient pas été consultés. Ils ont été mis dans la position inconfortable de devoir s’abstenir de le dénoncer ouvertement, même si à leurs yeux l’accord légitime l’invasion de la Turquie. Avec l’aide de ses mandataires sur le terrain, l’offensive d’Ankara a entraîné le déplacement de près de 200 000 personnes.

Selon un analyste politique basé à Téhéran, qui s’est confié à MEE sous couvert d’anonymat, l’Iran et le reste de la région s’inquiètent sérieusement de « l’annexion de facto » de certaines parties de la Syrie par la Turquie sous le prétexte d’une « zone de sécurité ». Malgré ses inquiétudes, l’Iran, qui fait face aux sanctions américaines, doit toutefois maintenir des relations amicales avec la Russie et la Turquie.

Un pari risqué

La seule manière pour la Russie de garantir les termes de l’accord concernant les droits de la population locale, menacée d’autres déplacements de masse, est d’avoir une présence substantielle sur le terrain, ce qui manquait jusqu’à présent à l’intervention de Moscou en Syrie.

Le gouvernement syrien reste hostile à l’incursion militaire turque, comme en témoigne la couverture médiatique officielle montrant, après l’accord de Sotchi, des villageois du nord de la Syrie manifester contre « l’agression » turque.

La téléconférence entre le président russe Vladimir Poutine et le président syrien Bachar al-Assad à la suite de l’accord n’a pas non plus été particulièrement fructueuse, Assad réaffirmant sa détermination à faire face à l’invasion turque par « tous les moyens légitimes ».

Des véhicules de l’armée russe se dirigent vers Kobané, en Syrie, le 23 octobre (AFP)
Des véhicules de l’armée russe se dirigent vers Kobané, en Syrie, le 23 octobre (AFP)

Tout semble indiquer que Poutine a fait un pari risqué en voulant apaiser la Turquie au moment critique où son invasion était bloquée par la féroce résistance kurde et le retour des forces syriennes. Ni les Kurdes ni le gouvernement syrien ne soutiennent la « zone de sécurité » imposée, qui se trouvera inévitablement dans un état de tensions avec les zones adjacentes, à partir desquelles les forces antiturques peuvent lancer des contre-attaques.

Si Poutine n’y prend pas garde, il pourrait bientôt trouver son pays sur la liste des « forces étrangères illégitimes » en Syrie

Penser que la nouvelle zone tampon puisse mettre fin au conflit et exaucer le rêve de la Turquie en matière de sécurité à ses frontières est donc un vœu pieux. En repoussant la frontière sur une trentaine de kilomètres à l’intérieur de la Syrie, l’opération pourrait déclencher une nouvelle crise, incitant à une quête plus vaste de territoire syrien lors de la prochaine opération turque.

Rapatriement ordonné

Téhéran et Damas sont tous deux favorables à l’alternative du rapatriement ordonné des réfugiés syriens en Syrie grâce à un effort diplomatique direct entre Ankara et Damas, rappelant l’expérience de l’Iran avec les millions de réfugiés afghans qui ont fui l’invasion soviétique en 1979.

L’un des principaux problèmes de l’accord de Sotchi est qu’il ignore les réalités sur le terrain. On ne peut faire disparaître les racines profondes du pouvoir local et des institutions dirigées par les Kurdes d’un coup de baguette magique en les qualifiant de « séparatistes » et de « terroristes ».

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Poutine va maintenant avoir les mains pleines dans une large bande de territoire syrien. En soutenant fermement la « zone de sécurité » turque, à laquelle s’opposent certains gouvernements européens favorables à une zone alternative de l’ONU, le président russe a signé un accord faustien qui pourrait nuire aux relations de la Russie avec Damas et Téhéran.

Curieusement, le gouvernement de Poutine pense pouvoir soutenir la Turquie dans sa prise de contrôle d’une grande partie du territoire syrien pour une durée indéterminée, tout en se faisant passer pour un grand défenseur de l’intégrité territoriale de la Syrie.

Si Poutine n’y prend pas garde, il pourrait bientôt trouver son pays sur la liste des « forces étrangères illégitimes » en Syrie en raison de la surextension (overreach) russe dans le pays.

Kaveh Afrasiabi, titulaire d’un doctorat, est un ancien professeur de sciences politiques à l’Université de Téhéran et l’auteur de plusieurs livres sur la politique étrangère de l’Iran. Ses écrits ont paru dans plusieurs publications en ligne et sur papier dont, entre autres, UN Chronicle, le New York Times, Der Tagesspiegel, le Middle East Journal, la Harvard International Review et The Guardian.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Kaveh Afrasiabi
Kaveh Afrasiabi, PhD, is a former political science professor at Tehran University and the author of several books on international affairs and Iran’s foreign policy. His writings have appeared on several online and print publications, including UN Chronicle, New York Times, Der Tagesspiegel, Middle East Journal, Harvard International Review, Bulletin of Atomic Scientists and The Guardian among others.