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Affaire de « l’étoile jaune » : comparer n’est pas un crime

La récente manifestation anti-islamophobie en France a fait l’objet de nombreuses attaques, notamment du fait d’une « étoile jaune » portée par certains manifestants. Cette indignation, à son tour, mérite d’être interrogée
Manifestation contre l’islamophobie et toutes les formes de racisme devant la gare du Nord, à Paris, le 10 novembre 2019 (AFP)

« CRS, SS ! », « Le fascisme ne passera pas », « Non au retour de la bête immonde »… Depuis tout petit, j’entends ce type de propos, établissant parallèles, rapprochements, analogies et comparaisons entre le passé et le présent, quand ce ne sont pas de pures et simples mises en équivalence. Cela fait partie de la plus traditionnelle tradition politique, et cela existe sans doute de toute éternité.

La critique de ces rapprochements, et de leur manque de nuances, est bien entendu légitime, et d’ailleurs tout aussi inscrite dans la tradition du débat politique. Tout cela est tellement banal qu’il existe même une expression consacrée, servant à épingler les raccourcis qu’on juge trop rapides : le fameux « point Godwin ».

Ce qui en revanche n’est pas banal est la violence et l’outrance de la condamnation quasi unanime qui déferle dans les grands médias français depuis la manifestation du 10 novembre contre l’islamophobie, au simple motif que des manifestants ont arboré une étoile et un croissant musulmans rappelant l’étoile jaune de sinistre mémoire. Une violence et une outrance qui m’interrogent, et me choquent même, beaucoup plus que ladite étoile revisitée.  

Une vraie question

Moi-même descendant de victimes d’un génocide, j’ai été sensible très jeune à cette question. Très tôt j’ai été frappé, intrigué, choqué souvent par ces usages langagiers que l’on nomme la comparaison ou l’analogie, et qui impliquent bien souvent de l’approximation ou de l’exagération.

Bien souvent, j’ai ressenti une gêne en voyant qualifiés de génocide des faits qui, à proprement parler, n’en étaient pas (d’autant que n’était pas qualifié ainsi le réel génocide subi par mes grands-parents). Bien souvent, j’ai ressenti certains raccourcis comme indécents.

Très tôt, par conséquent, j’ai été amené à me poser cette question des vertus et des limites de l’analogie historique. Et cette autre question qui en découle : celle des méfaits de l’extrapolation, mais aussi de ses possibles vertus.

Bien évidemment, il est des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être. Il est des exagérations tellement outrancières, tellement déplacées, tellement à rebours du réel qu’elles sont aberrantes et même odieuses. L’exemple par excellence est l’usage honteux qui est fait par les militants anti-IVG du terme de « génocide » pour parler « des enfants qui ne sont pas nés », depuis la loi Veil.

Il y a aussi, bien entendu, les ignominies de Renaud Camus assimilant la simple acceptation en France d’une population noire, arabe ou asiatique à un « grand remplacement » lui-même requalifié en « génocide des Blancs ».

Je me souviens enfin d’un haut-le-cœur lorsque, tout jeune, j’ai entendu Bernard Tapie, poursuivi en justice pour diverses malversations financières, déclarer qu’il « comprenait ce qu’avaient ressenti les Juifs sous l’occupation ».

Mais il est certaines circonstances historiques qui appellent la comparaison, l’analogie, voire le raccourci, et rendent ce dernier bien plus pardonnable, compréhensible, voire légitime et même utile.

Des politiques de la mémoire

Il est absolument vrai que dans la France de novembre 2019, l’État ne rafle pas les enfants musulmans pour les envoyer dans des chambres à gaz, comme nous le rappelle aimablement Alain Jakubowicz, responsable de la LICRA, dans un tweet du 10 novembre. Mais de ce constat tout à fait irréfutable, il tire une conclusion tout à fait contestable : que la référence à ce passé dans une manifestation contre l’islamophobie est « à vomir » et que les personnes qui l’ont faite « se sont déshonorées ».

Il arrive que l’écart entre le passé atroce auquel renvoie un symbole (comme la déportation et l’extermination des Juifs, auxquelles renvoie l’étoile jaune) et le présent auquel on le compare exprime, loin de toute intention maligne, une pure et simple peur

Je dis qu’il a tort parce qu’il arrive que le présent qu’on vit et le passé auquel on le compare ne se situent pas aux antipodes l’un de l’autre, et que leur rapprochement soit donc autre chose que l’indécente banalisation ou la malhonnête instrumentalisation d’un symbole.

Il arrive qu’entre le comparant et le comparé, il n’y ait pas un abîme de non-sens mais un écart, et que le franchissement de l’écart obéisse à une tout autre logique que celle de la volonté de banalisation : celle de la peur principalement, qui n’est pas forcément bonne conseillère mais peut l’être – et doit en tout cas être entendue pour ce qu’elle est, et non diabolisée.

Depuis que le monde est monde, il y a des opprimés, et ces opprimés ne se contentent pas d’endurer au présent les torts qui présentement leurs sont faits. Ils commémorent aussi les torts passés, ceux qu’ils ont subis personnellement, ceux qu’ont subis leurs familles, leurs communautés ethniques, religieuses ou nationales, ceux enfin qu’a connus notre commune humanité dans son entièreté, et que chacun peut se réapproprier.

Ils anticipent enfin, sous la modalité de l’espoir ou de la crainte, un futur « un peu meilleur » ou « encore pire », qu’ils se figurent grâce à des raisonnements analogiques puisant leur matière dans le passé.

C’est ainsi par exemple que le génocide des Arméniens, mais aussi celui des Juifs et des Rroms, mais aussi celui des Tutsis et bien d’autres crimes contre l’humanité, informent ma propre pensée et mon propre être-au-monde. Et il en va de même pour tout membre de l’espèce humaine – dont font partie, même si certains peinent à le concevoir, les musulmans.

Il arrive donc que l’écart entre le passé atroce auquel renvoie un symbole (comme la déportation et l’extermination des Juifs, auxquelles renvoie l’étoile jaune) et le présent auquel on le compare exprime, loin de toute intention maligne, une pure et simple peur. Il est même fréquent et tout à fait normal, lorsqu’on subit un tort grave, et qu’on voit d’année en année ce tort se généraliser et s’aggraver, de se demander : où cela va-t-il finir ?

Cette question, et les parallèles historiques qu’elle fait surgir à l’esprit, c’est en somme un certain contexte qui peut les expliquer et les légitimer.

Un contexte alarmant

Or, en l’occurrence, quel est le contexte ? C’est, pour commencer, un racisme omniprésent, installé depuis de nombreuses années, dont l’ampleur est attestée par des études scientifiques, et dont les musulmans sont l’une des premières cibles.  

Je me contenterai de citer l’enquête réalisée par les sociologues Claire Adida, David Laitin et Marie-Anne Valfort, qui établit que dans une recherche d’emploi, à CV absolument équivalent, une candidate noire nommée Khadija Diouf (et pouvant donc être présumée musulmane) a 2,5 fois moins de chances d’être retenue qu’une autre candidate noire nommée Marie Diouf (et donc présumée chrétienne) – ladite Marie Diouf étant elle-même discriminée par rapport à une candidate de profil identique mais blanche et nommée Aurélie Ménard. Quant à la situation encore plus dure des chercheuses d’emploi portant le foulard, je renvoie aux travaux de Fatiha Ajbli.

Un homme se recueille devant la mosquée de Bayonne le 1er novembre 2019, quelques jours après qu’un militant d’extrême droite, Claude Sinke, a tenté d’y mettre le feu et blessé grièvement deux personnes (AFP)
Un homme se recueille devant la mosquée de Bayonne le 1er novembre 2019, quelques jours après qu’un militant d’extrême droite, Claude Sinke, a tenté d’y mettre le feu (AFP)

Le contexte plus immédiat, maintenant. Beaucoup ont l’air de l’avoir déjà oublié, mais c’est une rentrée scolaire placée sous le signe de la stigmatisation tous azimuts, notamment par un ministre de l’Éducation nationale omniprésent dans les médias, opérant à coup de fake news (les petites filles moins scolarisées que les garçons à cause de parents fondamentalistes, puis les petits garçons fanatisés qui ne leur donnent pas la main à l’école) et de police des mœurs et du vêtement (le port du voile déclaré « légal » certes, mais « évidemment » pas « souhaitable dans notre pays »).

C’est aussi une stigmatisation attisée par les propos pour le moins ambigus du président Macron – et notamment son appel équivoque à une « société de la vigilance », attentive aux « signaux faibles », et ceci « dès l’école ».

C’est enfin une multiplication d’attaques verbales d’une violence inouïe, proférées par des voix politiques et médiatiques surexposées : celle de Julien Odoul contre une mère « voilée », en plein Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, celle du repris de justice récidiviste Éric Zemmour sur les ondes de LCI puis CNews, en un long crescendo allant jusqu’à l’appel à entrer en « guerre » contre les musulmans, puis l’apologie explicite de crimes contre l’humanité (« Bugeaud a massacré les musulmans, et même certains Juifs », « je suis du côté de Bugeaud »).

Et pour finir, les mots engendrant des actes, en particulier lorsqu’ils y appellent explicitement, il y a le sang qui coule : la fusillade de la mosquée de Bayonne – sans oublier, en dehors de nos frontières, la récente tuerie de Christchurch, qui a fait 51 morts.

Dans un tel contexte, il me parait tout à fait compréhensible que grandisse ce qu’une récente enquête de l’IFOP appelle pudiquement « le malaise des musulmans ».

Il est tout à fait normal que se repose la fameuse question : où cela va-t-il s’arrêter ?

Il est tout à fait humain qu’alors on songe au pire – et pour commencer, les commentateurs seraient bien inspirés de constater qu’en choisissant le symbole de l’étoile jaune comme emblème du pire, les manifestants expriment leur absolue reconnaissance et condamnation d’un passé qu’on les soupçonne bien souvent et bien cavalièrement de vouloir nier ou banaliser.

Une urgence

Je le redis, il n’y a là aucune banalisation. Il y a une analogie, ancrée dans une peur. Cette analogie reste imparfaite et discutable, comme la plupart des analogies, et pourquoi pas la discuter (la pensée se nourrit de la discussion autant que de l’analogie). Mais elle n’est pas en soi intolérable.

Est-il si incongru et inconvenant, quand le présent ressemble tant auxdites années 30, de se projeter dans les années 40 ?

Et puisque j’entends parler d’odieuse « instrumentalisation » du symbole historique, je réponds quant à moi que dans certains contextes, et notamment celui que nous vivons, l’instrumentalisation véritable – et véritablement odieuse – de la mémoire des Juifs n’est pas du côté de ceux qui la font, cette foutue analogie, mais du côté de ceux qui ne la font pas du tout et qui, non contents de la refuser et de s’en abstenir, vont jusqu’à la condamner publiquement, catégoriquement, bruyamment, souvent bien plus catégoriquement et bruyamment qu’ils n’avaient condamné les différentes agressions islamophobes, verbales ou physiques.

A-t-on oublié le fameux « Plus jamais ça » ? Qu’entend-on, depuis 1945, lorsqu’on prononce ces mots ? Veut-on dire qu’il faut passivement attendre que « ça » revienne, à l’identique et in extenso, dans toute sa sanglante entièreté, pour alors seulement commencer à réagir, manifester, protester ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un appel à la vigilance ? Ne s’agit-il pas de dire que justement, il ne faut pas attendre ?

N’est-ce pas dès les premiers signes, dès que pointe le commencement d’un racisme et d’un fascisme, qu’il faut se lever, s’opposer, et nommer le mal qui advient sans attendre qu’il ait atteint son plein achèvement ? Celles et ceux qui le font ne sont-ils pas ce qu’on appelle des lanceuses ou des lanceurs d’alerte ?

Faut-il rappeler par ailleurs que nous n’en sommes même plus, et depuis longtemps, aux « prémisses » ou aux « tout premiers signes » ? Faut-il citer toutes les études minutieuses qui établissent des ressemblances troublantes entre le phénomène Zemmour et le phénomène Drumont ? Entre les années 2010 et les années 1930 ? Est-il si incongru et inconvenant, quand le présent ressemble tant auxdites années 30, de se projeter dans les années 40 ?

Il est en somme des circonstances où l’extrapolation est infiniment moins fautive que l’ergotage, l’euphémisation, la dénégation et l’inaction. L’appel à la nuance et au discernement révèlent parfois moins la rigueur et la hauteur de vue que la perte de toute décence commune.

« Balance ton musulman » : une nouvelle dérive à la française
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« Justement parce que l’enfance est sacrée, il faut faire preuve de discernement : Polanski n’est pas le violeur de l’Essonne », avait dit par exemple Alain Finkielkraut il y a quelques années à propos du viol d’une enfant de 13 ans par un célèbre cinéaste, en ajoutant que l’amalgame constituait « la figure féroce par excellence », « le péché intellectuel capital » – entendez : le cinéaste n’a tout de même pas assassiné sa victime après l’avoir violée.

Il n’y a pas lieu de manifester contre l’islamophobie, nous dit aujourd’hui Raphaël Enthoven, car l’islamophobie n’a pas encore « tué » en France, les coups de feu de Bayonne n’ayant pas été fatals.

La dénonciation de l’islamophobie est une imposture car l’islamophobie n’a fait aucun mort en France, surenchérit Zineb El Rhazoui (qui dans le même temps appelle la police à tirer à balles réelles sur des émeutiers).

C’est, pour ma part, dans cet usage abusif de la « nuance » que je vois un péché intellectuel et une férocité. Pas dans le manque de nuances des victimes affolées. 


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Pierre Tevanian
Pierre Tevanian est philosophe, enseignant, co-animateur du collectif Les mots sont importants. Auteur, notamment, de Dévoilements (éditions Libertalia, 2012) et La Mécanique raciste (éditions La Découverte, 2017).