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Arabie saoudite : pourquoi Biden laissera Mohammed ben Salmane aux commandes

Malgré la rhétorique de Biden, les intérêts nationaux américains sont alliés à ceux du prince héritier autoritaire de Riyad
Le président américain Joe Biden et le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (AFP)

Au Moyen-Orient en général et en Arabie saoudite en particulier, de nombreux activistes et défenseurs des droits de l’homme espéraient que le nouveau président américain Joe Biden tournerait la page de l’ère Trump, au cours de laquelle les dirigeants de la région avaient carte blanche pour poursuivre leurs pratiques autoritaires et leurs mesures répressives.

Beaucoup espéraient voir Biden faire pression sur les dictateurs arabes les plus fidèles aux États-Unis pour qu’ils inversent la tendance et répondent aux appels à la démocratie, garantissent la liberté d’expression et mettent un terme aux exécutions massives. 

Mais à Riyad, notamment, ces vœux pieux irréalistes commencent à s’évaporer.

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La realpolitik s’installe, au détriment de la réputation de Washington et de sa rhétorique sans fin prônant la démocratie. 

Les mythes américains reflétant la position historique du pays en tant que leader du monde libre, promoteur des valeurs démocratiques et protecteur des droits individuels sont toujours exposés, dans le monde arabe, aux mains de nul autre que son homme le plus loyal à Riyad.

En effet, le prince héritier Mohammed ben Salmane poursuit sa campagne d’arrestations, d’exécutions et de surveillance sans être contrôlé par Washington.

Biden a légèrement embarrassé le prince héritier lorsque ses services de renseignement ont publié un rapport de quatre pages qui tenait le dirigeant saoudien pour responsable de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi et plaçait plusieurs suspects sur une liste d’agents sanctionnés. Le prince héritier a, pour sa part, échappé à ces mesures superficielles.

Ben Nayef, ancien chouchou de la CIA

Aujourd’hui, Biden et ses conseillers restent silencieux au sujet de l’avenir du prince héritier saoudien.

Mais les médias et think tanks américains font la promotion de son ennemi juré, l’ancien prince héritier Mohammed ben Nayef, qui a été placé en résidence surveillée et serait victime de mauvais traitements.

D’anciens responsables de la CIA veulent que leur partenaire dans la guerre contre le terrorisme reprenne le volant à Riyad. 

Comment Washington peut-il ignorer son prince loyal, qui aurait contribué à sauver la vie de nombreux Américains en partageant des renseignements avec les services de sécurité américains, se demandent-ils.

Les Américains trahissent ainsi Mohammed ben Nayef, qui a fourni des informations précieuses ayant permis de déjouer des attaques terroristes sur le sol américain.

Mohammed ben Nayef est présenté par certains comme un dirigeant saoudien alternatif (AFP)
Mohammed ben Nayef est présenté par certains comme un dirigeant saoudien alternatif (AFP)

Ancien chouchou de la CIA, Mohammed ben Nayef est désormais impuissant tant que les États-Unis ne font pas pression en faveur de sa libération, sans parler de sa réhabilitation en tant qu’homme de Washington à Riyad.

Cela ressemble à une histoire familière : on se sert d’un homme à Riyad, puis on le laisse tomber lorsqu’il est confronté à son destin face à ses proches.

En réalité, Biden devrait résister aux appels visant à faire revenir le prince déchu, qui n’a jamais cessé d’employer la violence contre des activistes pacifiques et de les juger dans les tribunaux antiterroristes qu’il a créés.

Mohammed ben Nayef s’est servi du prétexte de la guerre contre le terrorisme pour répandre la peur et la torture.

Parmi ses victimes les plus célèbres figurent les fondateurs de l’Association saoudienne des droits civils et politiques – des activistes comme Abdullah al-Hamid, mort en prison, et Sulaiman al-Rashoudi. L’activiste Waleed Abu al-Khair est toujours en prison, comme beaucoup d’autres. 

Lorsque la mafia livre ses propres batailles dans ses propres rangs, la société affaiblie peut obtenir une vengeance perverse, momentanée et émotionnelle

Nombre des hommes et des femmes que Mohammed ben Nayef a fait emprisonner ont été placés en isolement cellulaire.

L’arrestation de l’ancien prince héritier orchestrée par l’actuel prince héritier a peut-être concrétisé les espoirs de ceux qu’il a fait souffrir pendant des années. Malheureusement, ils n’avaient pas le pouvoir de l’arrêter, de le juger ou de demander justice. 

À sa manière, Mohammed ben Salmane punit le prince déchu, mais pour des raisons différentes. Lorsque la mafia livre ses propres batailles dans ses propres rangs, la société affaiblie peut obtenir une vengeance perverse, momentanée et émotionnelle. 

Toutefois, Mohammed ben Nayef tout comme son puissant cousin, le prince héritier, doivent être jugés pour les crimes commis contre leurs propres citoyens.

Les services de renseignement américains veulent de toute évidence le diable qu’ils connaissent, mais de nombreux Saoudiens veulent que justice soit rendue pour leurs fils disparus et leurs proches torturés, qui croupissent en prison ou ont déjà été exécutés. De nombreux corps n’ont pas encore été restitués à leurs proches pour être enterrés en bonne et due forme. 

Aucune raison de faire des vagues

De nombreux vieux copains et bras droits de Mohammed ben Nayef sont non seulement libres, mais ils ont le culot de protester – notamment Saad al-Jabri, qui s’est enfui au Canada et qui est désormais poursuivi en justice pour avoir prétendument dérobé plusieurs milliards de dollars lorsqu’il était chargé d’acheter des technologies de surveillance et de lutte contre le terrorisme.

L’affaire judiciaire pourrait remettre en lumière les pratiques d’un ministère de l’Intérieur opaque et corrompu qui a pillé des milliards sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme. 

Même s’il devient roi, Mohammed ben Salmane sera probablement le dernier
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Le jour viendra où le procureur, Mohammed ben Salmane, connaîtra lui-même un sort similaire pour les crimes qu’il a commis contre des activistes et des dissidents

Pour l’instant, l’administration Biden garde le silence au sujet du présent et de l’avenir du prince héritier. Il est peu probable que Biden encourage sa destitution ou conteste ouvertement ses violations des droits de l’homme au niveau national. 

Jusqu’à présent, Biden s’est montré plus à même de pousser le prince héritier à tempérer sa politique étrangère tapageuse. Il est plus facile pour Biden de l’obliger à rechercher une réconciliation avec le Qatar, à proposer un traité de paix aux Houthis du Yémen, à flirter avec l’Iran via l’Irak et à se rapprocher du président turc Recep Tayyip Erdoğan.

Mais lorsqu’il est question de réformes politiques, les États-Unis restent mutiques et n’ont pas ni volonté ni la capacité de voir les mérites de la promotion d’un processus qui mènera finalement le royaume sur la voie de la démocratie.

Pour l’instant, les intérêts nationaux américains sont alliés à ceux d’un prince héritier autoritaire – il n’y a donc aucune raison de faire des vagues.  

Madawi al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Madawi al-Rasheed is visiting professor at the Middle East Institute of the London School of Economics. She has written extensively on the Arabian Peninsula, Arab migration, globalisation, religious transnationalism and gender issues. You can follow her on Twitter: @MadawiDr