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Pour Joe Biden, Khashoggi est le test ultime

Qu’il s’agisse de traduire son meurtrier en justice ou de finir le travail qu’il a commencé, Jamal Khashoggi est une affaire en suspens
Le président américain Joe Biden dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche à Washington D.C., le 28 janvier 2021 (AFP)
Le président américain Joe Biden dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche à Washington D.C., le 28 janvier 2021 (AFP)

Faire ce que chaque atome de son corps meurt d’envie de faire dans son rôle supposé de dirigeant du monde – restaurer des relations de travail avec un despote saoudien, un homme qu’il a qualifié de voyou – pose problème au président américain Joe Biden.

Le problème de Biden peut être résumé en deux mots : Jamal Khashoggi.

Si Biden a besoin d’un rappel de la culpabilité du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) dans le meurtre du journaliste, il ferait bien de regarder le récit scrupuleusement documenté de Bryan Fogel dans The Dissident.

Ce film mentionne deux détails, dont l’un que j’avais rapporté à l’époque. Le premier est que le corps de Khashoggi a été traîné dans la salle de conférence du consulat saoudien pour y être démembré. Le meurtre a été enregistré, voire pire, diffusé en direct. À qui ? 

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Le second détail est une ligne de la transcription de la bande enregistrée par les renseignements turcs. C’est le moment où l’équipe reçoit pour instruction de laisser deux sacs contenant des morceaux de corps de côté. Les restes ont été dissous dans le bain acide du puits sous le garage de la résidence du consul située à proximité ou jetés au feu dans le barbecue. Pourquoi deux sacs contenant des morceaux de cadavre ont-ils été ramenés à Riyad ? Pour qui ? 

Roi de la pirouette, Biden devrait plutôt s’en sortir avec aisance lorsque les journalistes lui rappelleront ses paroles en tant que candidat à la primaire démocrate en novembre 2019. « Khashoggi a été assassiné et démembré… sur ordre du prince héritier. Nous allons leur en faire payer le prix et faire d’eux les parias qu’ils sont. »

Biden a gelé les armes des ventes d’armes à l’Arabie saoudite et examine la vente d’avions de chasse F-35 et de drones aux Émirats arabes unis. Par ailleurs, il réévalue sa relation avec Riyad.  

Il ne faut toutefois pas se laisser emporter. Tout cela est réversible.

Mettre fin à la guerre au Yémen revient à enfoncer une porte ouverte. Six ans après son lancement, l’intervention menée par l’Arabie saoudite est embourbée dans l’échec. Les Houthis ont perdu le sud et le contrôle d’un port, mais ils sont toujours aussi fermement ancrés dans la capitale et le nord qu’il y a six ans. En fait, ils ont même accru leur portée sur le sud du royaume.

Revenir sur la ligne du « paria »

Par ailleurs, les Houthis et les milices soutenues par l’Iran en Irak frappent régulièrement à la porte de Mohammed ben Salmane, pour lui rappeler sa vulnérabilité face à leurs drones.

Les dernières frappes contre un important complexe royal à Riyad ont eu lieu les 23 et 26 janvier. Les médias saoudiens prétendent que les missiles ont été abattus par les défenses aériennes de Riyad mais ont gardé le silence sur la cible de ces frappes et leur impact. Il y a eu de fortes explosions et des panaches de fumée se sont élevés bien au-dessus de la capitale. 

De son côté, l’ambassade américaine a diffusé une alerte de sécurité

Cette guerre saigne à blanc l’économie saoudienne, plus que les responsables ne veulent bien l’admettre. MBS ne demande pas mieux que de voir Biden intervenir et lui ordonner d’y mettre un terme.

Les amis du journaliste saoudien assassiné Jamal Khashoggi brandissent des posters avec sa photo, le 2 octobre 2020 (AFP)
Les amis du journaliste saoudien assassiné Jamal Khashoggi brandissent des posters avec sa photo, le 2 octobre 2020 (AFP)

La suspension temporaire des ventes d’armes n’est pas le seul signal émanant de la Maison-Blanche. Les forces américaines font qu’elles « envisagent l’éventualité » d’utiliser deux bases aériennes dans l’ouest du royaume, Taïf et Tabuk, ainsi que le port de Yanbu sur la mer Rouge.

Les inspections de l’ONU et les sanctions, je saisis. Mais étendre son empreinte militaire dans le royaume de MBS afin de lui faire sentir qu’il est un « paria », c’est de l’inédit pour moi. Toutefois, si on y regarde de plus près, l’administration Biden pourrait être sur le point de revenir sur la ligne du « paria » adoptée par un Biden alors candidat.

Récemment confirmé au poste de secrétaire d’État, Tony Blinken a ostensiblement évité le sujet dans une interview avec NBC en début de semaine. Blinken a dénoncé le meurtre abject de Khashoggi et a laissé entendre que Washington réévaluait sa relation avec Riyad pour s’assurer que celle-ci est en phase avec les intérêts de l’Amérique et ses « valeurs ». 

Cependant, il a désigné l’Arabie saoudite comme un partenaire très important. Il a évité de parler du crime en lui-même et, interrogé par la journaliste, il n’a pas cité nommément l’homme qui a commandité le meurtre de Khashoggi. 

Les options

Un chemin clair s’ouvre devant la nouvelle administration, qui a été si manifestement choquée et horrifiée par le meurtre de Khashoggi. Avril Haines, directrice du renseignement national, s’est engagée à publier le rapport non classifié de la CIA sur les commanditaires du meurtre de Khashoggi. 

La prochaine étape évidente serait pour l’administration Biden de demander officiellement que le secrétaire général de l’ONU forme une commission d’enquête sur ce meurtre et, une fois les faits établis, d’engager des sanctions contre les responsables.

Cette voie a été dégagée par la Turquie, le meurtre ayant eu lieu sur son sol, mais elle s’est retrouvée isolée par la communauté internationale.  

Tout ce que Biden a à faire, c’est adopter une position de principe et déclarer publiquement que les États-Unis ne soutiennent pas MBS en tant que futur souverain du royaume

Est-ce que Biden et Blinken vont s’engager sur cette voie ? S’ils respectaient leurs engagements, c’est ce qu’ils feraient.

Si la nouvelle administration était désireuse d’entretenir des relations avec le royaume et de sanctionner les meurtriers de Khashoggi, l’autre étape consiste à faire pression sur le roi et les principaux membres de la famille royale afin de retirer à MBS son statut de prince héritier.

Biden n’aurait pas besoin d’orchestrer un coup d’État, ce qui, à écouter les anciens membres de la CIA et du Pentagone qui connaissent les Saoudiens, serait une aventure extrêmement risquée.

« Il ne faut pas oublier que ces gens [les princes] ont une trouille bleue » à l’idée que MBS ne découvre un quelconque plan visant à le renverser, indique un ancien responsable des opérations de la CIA cité dans une évaluation mûrement réfléchie

« Si on cherche une sorte de changement de régime, c’est une demande extrêmement politique, et les législateurs [américains] devraient peser très soigneusement et attentivement le pour et le contre pour parer à toute éventualité si les choses tournent mal », assure dans le même article James Clapper, ancien chef de l’agence du renseignement de la défense.

Tout ce que Biden a à faire, c’est adopter une position de principe et déclarer publiquement que les États-Unis ne soutiennent pas MBS en tant que futur souverain du royaume. Cela pourrait en soi engendrer une réaction à l’intérieur du royaume.

Un panneau électronique avec les portraits du roi saoudien Salmane ben Abdelaziz et de son fils, le prince héritier, à Riyad, le 18 novembre 2020 (AFP)
Un panneau électronique avec les portraits du roi saoudien Salmane ben Abdelaziz et de son fils, le prince héritier, à Riyad, le 18 novembre 2020 (AFP)

Le roi Salmane a d’autres fils, plus éduqués et expérimentés que son préféré, Mohammed. Ses demi-frères Sultan ou Fayçal, ou encore son frère cadet Khaled. Ses cousins Mohammed ben Nayef et le prince Meteb sont toujours en vie, comme son oncle le prince Ahmed. Chacun d’eux a des appuis au sein de l’armée et la garde nationale. 

Chacun d’eux pourrait remplacer MBS en tant que prince héritier si, et c’est un « si » majuscule, ils savaient pouvoir compter sur un soutien à l’extérieur du royaume le cas échéant. 

Après l’humiliation, le vol de leurs ressources, l’incarcération et, dans certains cas, des actes de torture imposés par MBS à des membres de sa famille proche, le prince héritier n’est pas particulièrement apprécié.

Aucune idéologie ni mouvement ne le soutient. Mohammed ben Salmane règne uniquement par la peur. Les autres princes, passés maîtres dans l’art de la survie, le savent et suivent les règles, pour l’instant.

Mais aucun examen sérieux de ce précaire royaume d’Arabie saoudite ne peut absoudre les États-Unis du pouvoir qu’ils détiennent sur le fonctionnement quotidien du pays. Les États-Unis ne sont pas un observateur désintéressé, impuissant et inactif en Arabie saoudite cependant il pourrait être utile pour jouer là-dessus dans des situations telles que celle-ci. 

Un changement politique au sein du royaume requiert un signal clair de Washington. Celui-ci l’a toujours fait à travers l’histoire. Il le fait maintenant. Est-ce qu’ils l’enverront ?

Le facteur israélien

Si Biden ne va pas devant l’ONU, s’il ne déclare pas non plus qu’il ne soutient pas MBS en tant que futur souverain, Israël constituerait la principale raison pour laquelle il suit la trajectoire initiée par son prédécesseur. 

Biden n’a jamais caché son soutien à Israël. En 1986, alors jeune sénateur du Delaware, Biden déclarait : « Il est temps que nous arrêtions de nous excuser de notre soutien à Israël. Nous n’avons pas d’excuse à présenter, pas la moindre. C’est le meilleur investissement à 3 milliards de dollars que nous faisons. S’il n’y avait pas Israël, les États-Unis d’Amérique devraient inventer un Israël pour protéger ses intérêts dans la région. »

Outre le fait de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël, et l’annexion du plateau du Golan, Biden hérite volontiers des accords d’Abraham par lesquels un nombre croissant d’États arabes reconnaissent Israël. 

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Le département d’État précise que les accords de normalisation ne sont pas un substitut d’une paix avec les Palestiniens, mais cela ne change rien à l’affaire pour une nouvelle génération de dictateurs arabes, comme MBS. Pour lui, les Palestiniens passent au second plan. 

Tout ce dont il a besoin et qu’il veut d’Israël est le pouvoir.

Le tuteur du jeune prince, le prince héritier d’Abou Dabi, voyait déjà Israël comme un portail pour la puissance régionale en 2016.

Comme l’avait rapporté Middle East Eye à l’époque – et c’était un an avant que son cousin ne soit déchu de son titre de prince héritier – Mohammed ben Salmane, alors âgé de 31 ans, a reçu des instructions claires sur la façon de devenir le prince saoudien préféré de Washington.

Mohammed ben Zayed (MBZ) lui a dit que pour devenir le prétendant au trône favori de Washington, il devait mettre fin au « règne du wahhabisme » sur le plan national et courtiser Israël sur le plan international.

C’était un conseil futé, qu’il a suivi. La relation étroite de MBS avec Jared Kushner puis avec Donald Trump lui-même, tout découle de cette visite initiale. La relation du prince héritier saoudien avec Yossi Cohen, directeur du Mossad, et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou s’est nouée avant qu’il ne se rende à Tel-Aviv en secret pour les rencontrer en personne en septembre 2017. 

Un coup de grâce à la cause de la démocratie dans le monde arabe

Cela a porté ses fruits l’année dernière sous la forme des accords d’Abraham mais, comme nous l’avions signalé à l’époque, MBS, l’un des membres fondateurs de ce mouvement, n’était pas personnellement présent pour en revendiquer la réussite. Voilà le marché qu’il peut conclure avec Biden, qui n’abandonnera pas Israël. 

Grâce aux accords d’Abraham, les Américains peuvent poursuivre leur retrait du Moyen-Orient, car ils permettent à Israël d’assumer un rôle toujours plus important au niveau de la diplomatie et de la sécurité avec les nations arabes loin de ses frontières. Le couronnement de cette entreprise serait la reconnaissance saoudienne d’Israël et la présence permanente de conseillers militaires israéliens en Arabie saoudite.

La seule route sûre pour atteindre cet objectif passe par les palais de Riyad qu’occuperait MBS lorsqu’il deviendra le roi Mohammed. Pendant des décennies, Biden a pu prétendre qu’en soutenant Israël, il soutenait la démocratie et les droits de l’homme au Moyen-Orient.

Désormais il ne peut plus car il est on ne peut plus clair qu’Israël n’a pas seulement un pacte avec les despotes arabes, mais avec les pires, bien plus répressifs que les monarques absolus et les dictateurs qu’ils ont remplacés.

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Israël n’a pas conclu de pacte avec les peuples arabes, qui, s’ils avaient leur mot à dire dans cette affaire, se rangeraient du côté des Palestiniens.  Les accords d’Abraham portent un coup de grâce à la cause de la démocratie dans le monde arabe. Cette conclusion est inéluctable pour les démocrates tels que Biden.

Jamal Khashoggi était une figure bien plus importante dans l’histoire de l’Arabie saoudite que ne le réalisent ses compatriotes exilés. Il n’était pas seulement l’un d’entre eux, bien que chacun raconte des histoires similaires : tentatives visant à les attirer ou à les effrayer avec des promesses de richesses et des menaces envers leur famille.

Dans les derniers mois de sa vie, Khashoggi était – tardivement et avec réticence – arrivé à la conclusion que la Maison des Saoud était condamnée. L’institution envers laquelle il avait été si loyal était incapable de s’adapter au plus grand défi de son temps, estimait Khashoggi.

La Maison des Saoud pourrait reporter et réprimer le Printemps arabe, mais n’a pas les moyens de l’arrêter, de s’y adapter ou de vivre avec. Au-delà du mal du pays, c’était une tristesse interne qu’a portée Khashoggi, un grand patriote saoudien, jusqu’à sa mort. 

Le qualifier de résident américain passe à côté du sujet. Khashoggi n’aurait jamais pu s’installer durablement en Virginie et je doute que les choses se seraient avérées différentes à Istanbul.

Il y a dix ans sur la place Tahrir, sur laquelle s’était précipité Khashoggi, il a été témoin de ce qu’il a senti au plus profond de lui-même comme un événement irrépressible et historique mondial. Dix ans plus tard, l’énergie arabe libérée, l’optimisme affiché sur cette place ont été réprimés qu’avec le recours à la force maximale et des massacres. 

La force requise pour réprimer la dissidence a déchiré des nations autrefois solides. Ainsi, très concrètement, qu’il s’agisse de traduire son meurtrier en justice ou de finir le travail qu’il a commencé, Khashoggi est une affaire en suspens.

Pour Biden et les médias américains qui se sont fait le champion de sa cause, Khashoggi est le test ultime.

Feront-ils ce qui est juste ? Vont-ils promouvoir la démocratie et les démocrates dans le monde arabe, chose promise par Barack Obama qui a lamentablement échoué ? Ou continueront-ils à placer les intérêts américains et les affaires entre les mains de voyous ?

J’ai répondu à ma propre question, mais j’aimerais que Biden et Blinken le fassent avec leurs propres mots. Ils le doivent à mon ami décédé.

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.