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C’est la Russie, pas l’EI ou al-Qaïda, qui représente la menace principale pour les États-Unis

Dans la guerre de tous contre tous qui touche la Syrie, Washington semble déchiré entre la lutte contre l’islam militant et les préoccupations suscitées par le défi hégémonique représenté par Moscou

La guerre en Syrie représente désormais parfaitement un état hobbesien de « guerre de tous contre tous ». La situation en Syrie est une catastrophe humanitaire qui a pris des proportions épiques et dont la complexité est sans précédent dans l’histoire moderne.

Presque toutes les puissances mondiales, presque tous les pays de la région du golfe Persique ainsi que de nombreux groupes rebelles et des groupes islamiques militants extrémistes forment des alliances et s’associent ou se combattent.

Curieusement, les ennemis sont devenus des alliés – certains officiellement et certains en termes pratiques – et vice versa. Par exemple, le royaume d’Arabie saoudite et al-Qaïda, deux ennemis jurés, recherchent tous deux le même objectif, à savoir détrôner le président syrien Bachar al-Assad.

Pendant ce temps, les États-Unis et la Turquie, deux membres de l’OTAN, livrent une bataille cachée. Les États-Unis se sont alliés avec les Kurdes, tandis que la Turquie, tant par le biais de ses intermédiaires que désormais directement, combat les Kurdes.

Le comportement de l’unique superpuissance mondiale attire l’attention au cœur de cette destruction et de cette agitation. Les Américains ont combattu directement Daech (l’État islamique) en utilisant une combinaison de leurs propres forces aériennes et au sol et de combattants kurdes et arabes connus sous le nom de Forces démocratiques syriennes (FDS). Cependant, à plusieurs reprises, les États-Unis ont refusé la demande de la Russie consistant à coordonner leurs opérations militaires.

Il ne semble pas que tous les acteurs de l’appareil américain soient opposés à l’idée de coopérer avec les Russes dans la guerre contre les organisations djihadistes. Néanmoins, les résultats de l’approche américaine en Syrie mènent à la conclusion qu’il existe un courant puissant au sein de l’administration et du système américain dans son ensemble qui vise à bloquer la formation d’une telle coopération.

En mai, le porte-parole du Pentagone Jeff Davis a rejeté toute coopération avec la Russie. « Nous ne collaborons pas et nous ne nous coordonnons pas avec les Russes », a-t-il déclaré. Pourquoi ? Parce que « les opérations russes consistent à soutenir et appuyer le régime d’Assad et nous nous concentrons uniquement sur la défaite du groupe État islamique », a remarqué Davis. Cependant, cette logique souvent avancée n’est pas la vraie raison derrière le rejet par les Américains de la proposition de coopération des Russes.

Dans son discours prononcé en juin au Center for a New American Security, le secrétaire américain à la Défense Ashton Carter a identifié les cinq menaces sécuritaires auxquelles les États-Unis sont actuellement confrontés. Ces dangers comprennent « la Russie, la Chine, la Corée du Nord, l’Iran et les militants extrémistes de l’État islamique ».

Ainsi, alors que Daech a glissé en cinquième position des menaces à la sécurité des États-Unis, la Russie se retrouve en première position.

Le 6 août, la secrétaire à l’US Air Force Deborah Lee James s’est exprimée pour Fox News : « Je pense que la menace numéro un est la Russie. [La Russie] est l’un des rares [acteurs] susceptibles de représenter en réalité une menace existentielle pour les États-Unis. »

Une « menace existentielle »

Cette ligne de pensée est même encouragée par les partisans de cette école de pensée à l’OTAN. En février, dans un témoignage devant deux commissions du Congrès, le général quatre étoiles américain Philip Breedlove, alors commandant suprême de l’OTAN, a souligné que la Russie représentait une « menace existentielle » pour les États-Unis et leurs alliés.

En raison de ce point de vue, la priorité numéro un des États-Unis en Syrie n’est pas de combattre les groupes terroristes les plus dangereux dans l’histoire de l’humanité. Il s’agit plutôt de bloquer les efforts des Russes visant à établir leur présence en Syrie en tant qu’acteur influent. Ainsi, même au cœur de l’exigence relative à la démission d’Assad constamment exprimée par les Américains, réside l’objectif central consistant à mettre fin à l’influence et à la profondeur stratégique de la Russie (et bien sûr de l’Iran) en Syrie.

Cette vision fait non seulement de la guerre américaine contre Daech une préoccupation secondaire par rapport à la lutte contre les ambitions de la Russie, mais elle a également eu un effet néfaste dans la guerre contre le groupe maintenant connu sous le nom de Front Fatah al-Cham (Front pour la conquête du Levant), auparavant le Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda et sans doute l’un des groupes militants les plus puissants établis en Syrie.

Dans la mesure où les États-Unis luttent pour renverser Assad et puisque la chute d’Assad pourrait considérablement affaiblir voire anéantir l’influence de la Russie en Syrie, le groupe ne figurait même pas sur la liste présentée par Ashton Carter.

Les dirigeants du Front al-Nosra ont annoncé le 28 juillet que le groupe avait rompu ses relations avec al-Qaïda, affirmant que le leadership du groupe avait été chargé de « poursuivre dans la voie de ce qui protège les intérêts de l’islam et des musulmans et de ce qui protège le djihad ». Par qui ? Par le chef d’al-Qaïda Ayman al-Zawahiri, qui a expliqué que « la fraternité de l’islam [était] plus forte que tous les liens organisationnels ».

Jusqu’à présent, Washington n’a quasiment rien fait contre cette organisation bien équipée, bien organisée et dangereuse.

Cependant, comme évoqué plus haut, tous les responsables politiques américains ne sont pas en phase avec cette vision.

À la mi-Juillet, le secrétaire d’État John Kerry a commencé des négociations en vue d’une coopération militaire plus étroite avec la Russie à la fois contre le Front al-Nosra et contre Daech. Le Washington Post a publié ce qu’il a présenté comme une copie d’un document très sensible de huit pages évoquant la proposition de coopération américano-russe.

Selon le document, les Américains et les Russes établiraient un quartier général commun, peut-être à Amman (Jordanie), et échangeraient des renseignements et des informations relatives au ciblage des deux organisations lors de frappes aériennes.

Le porte-parole de la Maison Blanche Josh Earnest a toutefois immédiatement réagi au rapport : « Je sais qu’il y a des spéculations selon lesquelles un accord pourrait être trouvé à ce sujet, mais on ne sait pas si cela se produira. » Il était évident que des pressions étaient exercées sur Kerry pour le contraindre à rétropédaler.

Les divisions sur la question syrienne au sein du Département d’État sont importantes. En juin, un mois avant que Kerry ait commencé à négocier les termes de la coopération entre les États-Unis et la Russie avec son homologue Sergueï Lavrov, 51 responsables du Département d’État ont signé un télégramme diplomatique dissident demandant des frappes militaires contre le gouvernement syrien.

Nul besoin d’être un expert politique pour comprendre qu’une telle démarche pourrait entraîner une confrontation directe entre les États-Unis et la Russie, dont les résultats seraient l’escalade de la guerre en Syrie, l’aggravation de la catastrophe syrienne et la multiplication des morts tragiques de civils innocents.

La logique veut que le cas Assad soit traité une fois que le règne du Front Fatah al-Cham et de Daech sur une partie significative de la Syrie aura pris fin.

Les politiques américaines en Syrie ont jusqu’ici été dominées par une forte composante idéologique qui donne la priorité à la lutte contre toute puissance qui défie l’hégémonie américaine. Tel est le cas malgré les ravages que le terrorisme syrien a causés en Occident. La lutte contre le terrorisme a été reléguée au rang de priorité secondaire en raison de cette vision du monde.

- Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste indépendant irano-canadien qui écrit sur les affaires intérieures et étrangères de l’Iran, le Moyen-Orient et la politique étrangère américaine dans la région. Il est coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace. Il contribue à plusieurs sites consacrés au Moyen-Orient ainsi qu’au Huffington Post. Il écrit également de façon régulière pour BBC Persian.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : poignée de mains entre le secrétaire d’État américain John Kerry (à gauche) et le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le 26 août 2016, à l’occasion d’une rencontre à Genève en vue d’un élan attendu vers la reprise des pourparlers de paix sur la Syrie ravagée par la guerre (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.