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Cinq semaines de contestation ont profondément changé l’Algérie

Depuis le 22 février 2019, l’histoire s’est accélérée en Algérie. En cinq semaines, la rue est redevenue un acteur majeur de la vie politique, mais le pouvoir s’est, lui aussi, adapté à la situation, pour tenter d’assurer sa survie
De jeunes Algériennes enveloppées dans leur drapeau national marchent dans les rues d’Alger lors d’une manifestation, le vendredi 1er mars (AFP)

Au moment où elle s’engage dans son sixième vendredi de protestation, l’Algérie se regarde, aussi étonnée qu’émerveillée. En un mois, le pays a considérablement changé. Pouvoir et société ont connu des mutations inespérées, offrant une image radicalement différente de celle encore dominante à la mi-février.

Pour mesurer l’ampleur de cette mutation, il suffit de rappeler qu’il y a un mois et demi, le 10 février 2019, l’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal présidait, à la coupole du Stade du 5 juillet, dans la périphérie d’Alger, une grand-messe pour annoncer la candidature du président Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat.

Le pays semblait résigné, l’opposition impuissante, la société incapable de réagir face à un pouvoir mobilisé autour d’un président décidé à finir sa vie au pouvoir. Rien ne semblait en mesure d’éviter au pays cet ultime affront de la part d’un pouvoir devenu autiste.

Cet événement a marqué les esprits, mais il a aussi agi comme un détonateur. Il a suscité un puissant sentiment d’humiliation, laquelle a provoqué une explosion de colère : comment le pouvoir veut-il maintenir un président déjà en poste depuis vingt ans, incapable de se déplacer, de s’exprimer, de présider des réunions et d’assister à des forums internationaux à cause des séquelles d’un AVC remontant à avril 2013 ?

Le mépris du pouvoir, l’arrogance des oligarques, l’immoralité de certaines personnalités de premier plan et l’obséquiosité d’une classe politique honnie constituaient un cocktail qui a déclenché un formidable mouvement de révolte.

Une fierté retrouvée

Le 22 février, à la suite d’appels sur les réseaux sociaux, des marches sont organisées dans la plupart des grandes villes du pays. Et c’est le miracle. Des dizaines de milliers d’Algériens sortent, défilant dans la joie, faisant preuve d’un rare civisme. Depuis, chaque vendredi, les marches prennent de l’ampleur d’une semaine sur l’autre, et tous les autres jours de la semaine sont marqués par des manifestations corporatistes ou sectorielles.

Côté manifestants, le changement est gigantesque. Les Algériens, qui parlaient d’eux-mêmes avec dérision et mépris, sont désormais fiers d’affirmer leur algérianité

Côté manifestants, le changement est gigantesque. Les Algériens, qui parlaient d’eux-mêmes avec dérision et mépris, sont désormais fiers d’affirmer leur algérianité, symbolisée par un drapeau, omniprésent.

Le civisme, la discipline, la solidarité, la volonté d’agir ont supplanté la violence, la lâcheté, la résignation, en vigueur jusque-là. Les images humiliantes de responsables politiques, ministres, chefs de partis entourant un cadre portant la photo du président Bouteflika, lors de cérémonials loufoques, ont disparu.

Les manifestations étaient interdites à Alger depuis 2001, et presque impossibles à organiser dans les autres villes du pays. Cela n’empêchait pas les émeutes, durant lesquelles la règle était de barrer des routes et de détruire des édifices publics.

Depuis le 22 février, et malgré une multitude de marches dans toutes les régions du pays, peu d’incidents ont été signalés. La violence est l’exception, alors qu’elle était la règle. C’est un démenti éclatant aux arguments du gouvernement, qui affirmait, par la voix du Premier ministre Ahmed Ouyahia, que les manifestations étaient interdites en raison du danger qu’elles présentent.

Une sélection par le bas

Dans la rue, puis, progressivement, dans les médias, un nouveau vocabulaire est apparu, accompagné de nouveaux comportements. Le débat s’est installé, sans tabou. Les gens parlent de droit, de Constitution, de changement, de feuille de route, alors qu’auparavant, la règle était de monter des combines, de se placer dans le giron du ministre ou du wali, de s’intégrer dans un réseau dans la perspective de la prochaine élection ou d’un poste à pourvoir.

Le pays a découvert de nouveaux talents, des organisateurs efficaces, des polémistes redoutables, des meneurs d’hommes talentueux, affichant un enthousiasme débordant et un dévouement remarquable. Le décalage est frappant entre la qualité de ce qui émerge aujourd’hui et le système de sélection en vigueur depuis des années.

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Le personnel politique en place avant le 22 février apparait désormais comme une sélection par le bas. Comme si le système choisissait les moins compétents, ceux qui ont le moins d’éthique et de morale, les plus aptes à trahir et à suivre le pouvoir du moment, quel qu’il soit.

Les soutiens les plus zélés du président Bouteflika, ceux qui appelaient il y a deux mois à un cinquième mandat, l’ont abandonné aujourd’hui, comme le chef du FLN, Mouadh Bouchareb, qui n’avait pourtant pas hésité à comparer le chef de l’État au prophète Abraham !

Victoires

Dans ce parcours, la rue a remporté des victoires politiques, aussi éclatantes qu’inespérées il y a un mois et demi. Le premier objectif de la protestation, « pas de cinquième mandat pour Bouteflika », a été atteint. Le président Bouteflika ne peut plus rester au pouvoir, même s’il a annulé la présidentielle du 18 avril pour prolonger son mandat en cours, en dehors de toute légalité.

La classe politique, qui faisait naguère preuve d’une rare arrogance, est moquée et totalement disqualifiée. Un humour féroce a submergé le pays, ridiculisant le pouvoir et ses hommes

L’un des compagnons les plus proches du chef de l’État, le général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, a été contraint de le lâcher. Il a demandé l’application de l’article 102 de la Constitution prévoyant la destitution du chef de l’État pour des raisons de santé. Le FLN, le RND, partis du gouvernement, ainsi que la centrale syndicale UGTA ont quitté le navire et demandé l’application de l’article 102 pour destituer le chef de l’État.

Le Premier ministre Ahmed Ouyahia, un des hommes les plus détestés, a été limogé et son gouvernement renvoyé. La classe politique, qui faisait naguère preuve d’une rare arrogance, est moquée et totalement disqualifiée. Un humour féroce a submergé le pays, ridiculisant le pouvoir et ses hommes. Un incroyable retournement s’est produit. Avoir été ministre durant le quatrième mandat de Bouteflika est enfin perçu pour ce qu’il est : un choix honteux. Juste retour des choses.

Nouveaux modes de mobilisation

La rue a aussi découvert sa force. Elle existe, elle est colorée, festive et très politisée, alors que l’image dominante jusque-là montrait une foule sans perspective.

Dans le feu de l’action, cette rue a confirmé que les réseaux sociaux constituent désormais un centre de pouvoir redoutable. L’activité politique s’exerce moins dans les partis politiques que sur la Toile. C’est là que s’organise la mobilisation, s’échangent les mots d’ordre, se diffuse l’information.

Une Algérienne offre des roses aux forces de l’ordre lors de manifestations des instituteurs, avocats et fonctionnaires dans plusieurs villes du pays le mercredi 13 mars (Reuters)
Une Algérienne offre des roses aux forces de l’ordre lors de manifestations des instituteurs, avocats et fonctionnaires dans plusieurs villes du pays le mercredi 13 mars (Reuters)

De plus, une hypothèque a été levée : l’islamisme a fondu, devenant presque invisible. Pourtant, le premier appel à marcher, « après la prière du vendredi » du 22 février, avait fait planer un doute.

Mais non seulement les islamistes n’étaient pas à l’origine de l’appel, mais ils ne jouent aucun rôle, comme en attestent la mixité des manifestations et la forte présence des femmes dans les marches, particulièrement dans les grandes villes.

Le pouvoir marque des points

En face, le pouvoir a lui aussi marqué des points. La fin de l’ère Bouteflika est un événement. Elle permet au pouvoir d’éliminer un gros problème d’image, mais aussi de fonctionnement, l’état de santé du chef de l’État ayant bloqué le fonctionnement des institutions.

Dans la foulée, le pouvoir se débarrasse de ses éléments les plus contestés. Certains noms semblent déjà condamnés. Il est difficile d’envisager un avenir pour certains d’entre eux, comme le chef de la centrale syndicale Abdelmadjid Sidi-Saïd, l’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal ou l’ancien ministre Amar Ghoul.

Des opérations plus fines ont été également menées par le pouvoir, avec un succès remarquable.

La rue, comme le pouvoir, en ont tiré profit. Mais aucune partie ne peut se targuer d’une victoire définitive, car le jeu reste ouvert. Au moins parce que le président Bouteflika n’a pas abandonné, et semble déterminé à jouer les prolongations

Les forces de sécurité ont été instruites de manière à accompagner et protéger les manifestants. Le résultat est étonnant : la police a été largement réhabilitée aux yeux de l’opinion, tout comme la justice, dont la participation à certaines actions de protestation a été fortement médiatisée. Cette même justice était naguère accusée de corruption et de servir de bras judiciaire du pouvoir.

L’armée, colonne vertébrale du pouvoir, s’en sort relativement bien elle aussi, malgré l’implication de son patron dans un long compagnonnage avec le président Bouteflika.

Le dénouement attendu change la donne : c’est le général Gaïd Salah qui a donné le la pour mettre en branle la procédure d’empêchement. Cela permet à l’armée de jouer le beau rôle. Un départ éventuel du général Gaïd Salah, plausible à moyen terme, permettrait de compléter le tableau.

Voix discordantes

Cette habileté dans la gestion de la crise suffit-elle pour affirmer que ce qui se passe relève d’un montage ?

Si personne ne s’aventure à développer ouvertement une vision « complotiste » et dire que la protestation est une opération montée de bout en bout, des voix remarquées se sont élevées pour mettre en garde contre l’intrusion dans les marches de l’ex-DRS, le service de renseignements dissous en 2015.

L’ancien président du RCD Saïd Sadi tout comme l’ancien patron du FLN et ancien président de l’Assemblée nationale Amar Saadani ont, à quelques heures d’intervalle, dénoncé le rôle des « services » pour le premier, celui de « l’état profond » pour le second.

Saïd Sadi a affirmé que des « menaces » pesaient sur la contestation. « Parmi les menaces immédiates, il y a les interventions de la police politique dont on retrouve la marque pesante sur la Toile et dans les foules », a-t-il écrit sur sa page Facebook.

Algérie : à la recherche de l’État profond
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Quant à Amar Saadani, il charge « l’État profond », auquel il attribue tous les maux du pays. Il lui attribue même la candidature du président Bouteflika, qui n’émanerait par du président de la République lui-même, mais des services spéciaux. Pourquoi ? « Pour que cet État profond continue de gérer le pays », dit-il.

Fondées ou non, ces attaques révèlent l’habileté du pouvoir à gérer des situations de crise, et même à en tirer profit. Particulièrement si le départ du président Bouteflika est confirmé, ce qui permettra au pouvoir de rétablir de l’ordre dans ses rangs et de restaurer une certaine discipline.

Mais en tout état de cause, l’Algérie a considérablement changé, positivement, durant ces cinq semaines. Elle a procédé à une mise à niveau, en éliminant le personnel et les facteurs les plus contestés de la crise.

La rue, comme le pouvoir, en ont tiré profit. Mais aucune partie ne peut se targuer d’une victoire définitive, car le jeu reste ouvert. Au moins parce que le président Bouteflika n’a pas abandonné, et semble déterminé à jouer les prolongations.

Les opinions exprimées dans cet article appartiennent à l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Abed Charef est un écrivain et chroniqueur algérien. Il a notamment dirigé l’hebdomadaire La Nation et écrit plusieurs essais, dont Algérie, le grand dérapage. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AbedCharef
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