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Comment l’armée algérienne façonne la transition politique du pays

En l’absence de forces politiques bien organisées, il a été facile pour l’armée de prendre la place du chauffeur
La police antiémeute algérienne monte la garde alors que des manifestants se rassemblent à Alger, le 24 mai (AFP)

Début septembre, le chef d’état-major de l’armée algérienne Ahmed Gaïd Salah a appelé à initier le processus électoral le 15 septembre afin que des élections présidentielles puissent se tenir avant la fin de l’année. 

Dimanche dernier, le président par intérim algérien Abdelkader Bensalah a annoncé que ces élections auraient lieu le 12 décembre. « J’ai décidé […] que la date de l’élection présidentielle sera le jeudi 12 décembre 2019 », a déclaré Bensalah, qui ne peut pas se présenter lui-même, lors d’une allocution télévisée à la nation.

L’armée doit également tenir compte du pouvoir perturbateur des manifestations pacifiques prolongées et de la crise économique qui se profile

Depuis le début de la « révolution du sourire », l’armée algérienne a cherché à prendre en charge la transition politique afin de protéger ses propres intérêts, d’élargir sa domination sur l’élite centrale algérienne et de renverser la perte d’influence politique enregistrée au cours des deux décennies de mandat de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika

Cette manœuvre politique reposait sur deux principes : protéger la Constitution algérienne et assurer une élection présidentielle rapide, mais aussi instrumentaliser le pouvoir judiciaire afin de faciliter ce processus.

Mais l’armée doit également tenir compte du pouvoir perturbateur des manifestations pacifiques prolongées et de la crise économique qui se profile.

Préserver la Constitution

Le premier principe que l’armée évoque pour façonner la transition est la conservation du cadre constitutionnel existant. 

Contrairement à ce que l’on peut observer en Tunisie, où une assemblée constituante a été élue pour rédiger une nouvelle Constitution, les autorités militaires algériennes ont décidé de s’appuyer sur la Constitution existante en organisant une élection présidentielle dans les 90 jours suivant le départ de Bouteflika. 

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Malgré les appels à s’écarter de la Constitution lancés par le public et le refus des maires et des autorités publiques d’organiser des élections, les dirigeants militaires ont annoncé la tenue d’élections pour le 4 juillet.

Faute de candidats crédibles, le scrutin a finalement été annulé, mais les dirigeants restent déterminés à veiller à ce qu’il ait lieu avant fin 2019.  

Des purges ont été orchestrées pour punir les opposants au régime et maintenir les alliés dans le rang

L’armée ne semble pas disposée à reconnaître les revendications populaires pour atteindre un consensus national, préférant s’attribuer la charge de déterminer le cheminement de la transition.

Cette position est soutenue par le gouvernement « technocratique » du pays, formé par Bouteflika alors que son emprise sur le pouvoir s’estompait et maintenu malgré les nombreux appels en faveur de sa démission. 

Le panel a annoncé, conformément à la vision des dirigeants militaires, la nécessité d’organiser une élection présidentielle le plus rapidement possible, sans période de transition

L’armée a refusé d’ouvrir le dialogue avec le mouvement populaire, supervisant à la place la nomination d’un panel indépendant composé de six membres chargé de chapeauter un dialogue national – via Abdelkader Bensalah, qui fait lui aussi l’objet d’un rejet retentissant de la part des manifestants.

Quelques jours après sa création, le panel a annoncé, conformément à la vision des dirigeants militaires, la nécessité d’organiser une élection présidentielle le plus rapidement possible, sans période de transition. 

Instrumentaliser le pouvoir judiciaire

Le deuxième principe que l’armée suit pour façonner et superviser la transition est l’instrumentalisation du pouvoir judiciaire. 

Bien que de nombreux juges et avocats aient rejoint les manifestations et se soient opposés aux manœuvres de l’armée, ces derniers n’ont pas pris le dessus. Une partie du pouvoir judiciaire est contrôlée par l’armée, comme en témoignent les arrestations sélectives d’individus de premier plan et les arrestations arbitraires de citoyens. 

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Des purges ont été orchestrées pour punir les opposants au régime et maintenir les alliés dans le rang, ce qui n’aurait pas été possible sans la connivence du pouvoir judiciaire.

Plusieurs membres du cercle restreint de Bouteflika, dont son frère Saïd et deux chefs des services sercets ont été traduits devant un tribunal militaire, tandis que de nombreuses autres personnalités controversées restent libres. 

Ces arrestations ont été rejetées par le mouvement populaire, qui pense qu’il sera le futur pouvoir élu et qu’il devrait ainsi être chargé d’enquêter sur la période Bouteflika.

Plutôt que de mettre fin à l’ancien régime et d’engager un véritable processus de justice transitionnelle, l’armée contrôle la nature du changement opéré par le pays.  

Dans le même temps, les arrestations visent à intimider et à diviser le mouvement populaire et à montrer l’étendue de la présence de l’armée au sein du pouvoir judiciaire. 

Des purges ont été orchestrées pour punir les opposants au régime et maintenir les alliés dans le rang, ce qui n’aurait pas été possible sans la connivence du pouvoir judiciaire

Selon Amnesty International, 41 personnes ont été arrêtées arbitrairement en juillet pour avoir porté des drapeaux. Human Rights Watch a également confirmé la répression alors que le mois dernier, l’un des responsables du groupe, Ahmed Benchemsi, a été expulsé d’Algérie. 

Il y a quelques jours à peine, Karim Tabbou, l’un des membres de l’opposition les plus populaires, a également été arrêté. 

Le décideur ultime

En l’absence de forces politiques bien organisées, il n’a pas été difficile pour l’armée de prendre la place du chauffeur de la transition. Elle reste le décideur ultime dans tous les domaines, y compris socio-économiques. 

Il est indéniable que la décision récente d’autoriser la propriété étrangère dans certains secteurs a été prise par le gouvernement technocratique de Bensalah, mais il est également vrai qu’une telle décision n’aurait pu être prise sans l’approbation des dirigeants militaires, qui agissent aussi au nom d’intérêts particuliers. 

En laissant les responsables politiques annoncer ces décisions, l’armée se protège contre un potentiel retour de bâton en cas d’appauvrissement des ressources et des richesses.

Tant qu’elle restera garante des « intérêts nationaux » et de la « sécurité nationale » – deux catégories dont la définition reste large – tout effort visant à limiter le pouvoir de l’armée se révélera inutile et sans conséquence.

- Dalia Ghanem est une chercheuse résidente algérienne au Carnegie Middle East Center à Beyrouth, où ses travaux portent sur la violence politique et extrémiste, la radicalisation et le djihadisme, en particulier en Algérie. Auteure de nombreuses publications sur l’Algérie, elle s’est exprimée sur ces questions en tant que conférencière invitée lors de diverses conférences et officie régulièrement en tant que commentatrice dans des médias écrits et audiovisuels arabes et internationaux. Vous pouvez la suivre sur Twitter sur : @DaliaZinaGhanem

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Dalia Ghanem
Dalia Ghanem is an Algerian resident scholar at the Carnegie Middle East Center in Beirut, where her work examines political and extremist violence, radicalisation, and jihadism with an emphasis on Algeria. She is the author of numerous publications on Algeria and has been a guest speaker on these issues in various conferences and a regular commentator in Arab and international print and audio-visual media.