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Comprendre l’objection de Khamenei à l’utilisation accrue de l’anglais en Iran

Prévenir la propagation de l’anglais n’est pas une solution pratique pour empêcher ce que l’ayatollah Khamenei appelle l’invasion culturelle américaine

Lors d’un discours aux enseignants iraniens le 2 mai, le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a critiqué la pratique consistant à « insister sur la promotion de l’anglais seul » en Iran. Il a ajouté : « La langue scientifique n’est pas seulement l’anglais. […] D’autres langues comme l’espagnol, le français, l’allemand et les langues orientales sont elles aussi les langues de la science. »

Il a rappelé que « les autres pays ont des plans pour lutter contre la propagation des langues étrangères … [mais] malheureusement, dans notre pays, il n’existe aucun plan spécifique pour traiter cette question et nous avons laissé les portes ouvertes à la diffusion de la culture étrangère. » Il a également ajouté que « ces remarques ne signifient pas la fin de l’enseignement de l’anglais dans les écoles, mais [que] la question principale est de connaître notre rival et comment la partie opposée a planifié d’influencer la génération future du pays. »

Cet article vise à répondre à deux questions. Tout d’abord, à quel point cette perspective est-elle réaliste ? Ensuite, quelles sont les ramifications qui inquiètent Khamenei concernant l’augmentation continue du recours à l’anglais ?

La langue anglaise n’avait pas le prestige qu’elle a aujourd’hui jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Par exemple, le physicien et mathématicien britannique Isaac Newton a écrit son livre Principia Mathematica, publié au XVIIIe siècle, en latin. Au XIXe siècle, l’anglais, le français et l’allemand sont les langues dominantes en Europe. Les premiers articles d’Albert Einstein étaient tous en allemand.

Au XXe siècle, cependant, la situation est devenue beaucoup plus favorable à la mise en place de l’anglais comme principale langue scientifique. Les deux guerres mondiales ont été suivies par la formation de nouvelles institutions internationales pour la science excluant la participation des scientifiques germanophones vaincus. Cette exclusion aurait contribué à la disparition de la langue allemande comme langue scientifique de premier plan.

La Seconde Guerre mondiale et la destruction de l’Europe ont ouvert la voie à l’émergence des États-Unis en tant que superpuissance. L’Amérique, qui a été protégée du théâtre européen de la Seconde Guerre mondiale par son éloignement, est ressortie presque intacte de la guerre. En outre, pendant et après la guerre, un grand nombre de scientifiques et de chercheurs européens ont été recrutés par les Américains ou ont demandé l’immunité et immigré aux États-Unis. Par exemple, l’Opération Paperclip, menée par les services de renseignement américains, a été l’un des programmes en vertu desquels des centaines de scientifiques, ingénieurs et techniciens allemands ont été amenés aux États-Unis.

Alors que l’Europe était occupée à sa reconstruction, la science aux États-Unis a été mobilisée sur une grande échelle à travers le développement de grands laboratoires gouvernementaux, le financement de la recherche dans les universités et l’achat de produits de haute technologie aux entreprises du secteur de l’industrie. Les laboratoires de recherche et développement (R&D) sont apparus sous leur forme moderne. De nombreux laboratoires portaient sur tout, de l’électronique à la recherche médicale aux tests psychologiques.

Avec le début de l’ère de l’information et l’émergence de géants américains tels que Microsoft, IBM, Intel, Google et Apple, l’Amérique est devenue l’usine de la production de nouveaux mots et terminologies qui entreraient plus tard dans la vie quotidienne des gens dans le monde entier.

En outre, les spécialistes soutiennent qu’il existe plusieurs autres facteurs qui font de l’anglais la langue scientifique. Parmi ces facteurs figurent l’utilisation de l’alphabet latin, qui est l’un des systèmes d’écriture les plus universels, une conjugaison simple, moins de verbes irréguliers, ainsi que l’absence de flexions pour indiquer le nombre ou le genre des adjectifs, des articles et des adverbes.

Contrairement aux remarques de l’ayatollah Khamenei, qui cherche à donner le même poids à d’autres langues utilisées comme langues scientifiques, une étude réalisée en 2012 par la publication de recherches scientifiques Research Trends a examiné des articles recueillis par SCOPUS, la plus grande base de données mondiale pour les revues à comité de lecture (plus de 21 000 articles de dizaines de pays) et a constaté que 80 % des articles ont été entièrement rédigés en anglais.

Plus intéressant, selon l’étude, le nombre d’articles de revues publiés en anglais dans les pays où l’anglais n’est pas la langue maternelle est supérieur au nombre d’articles scientifiques rédigés dans la langue officielle du pays. En France, par exemple, le ratio entre les articles anglais et les articles français était d’environ 8 contre 1, en Espagne 7 contre 1, en Allemagne 9 contre 1 et en Russie 27 contre 1. Ainsi, l’opinion de l’ayatollah selon laquelle « d’autres pays ont des plans pour lutter contre la propagation des langues étrangères » ne semble pas être juste. La raison est plutôt simple. Si vous êtes un scientifique russe et que vous écrivez en russe, vous n’aurez aucune attention ou reconnaissance internationale.

Maintenant, la question est : pourquoi l’ayatollah Khamenei, en dépit de son insistance constante sur le progrès scientifique et technologique comme nécessité pour que l’Iran reste indépendant, s’oppose-t-il à la propagation de la langue anglaise ?

Joseph Nye, l’universitaire spécialiste des relations internationales qui a inventé le terme « soft power », fait valoir que cette puissance douce est tout aussi importante que la puissance dure (« hard power », l’argent et les armes) et ce, plus encore, dans la politique internationale. Le soft power, selon Nye, est la capacité de façonner les préférences des autres à votre avantage grâce à l’attrait et l’attraction. C’est possible grâce à l’hégémonie culturelle et idéologique d’une puissance supérieure capable d’affecter directement ou indirectement le comportement d’un autre pays afin qu’il en vienne à désirer ce que la puissance supérieure désire. En outre, l’utilisation de la puissance dure, pour Nye, est plus coûteuse (à la fois financièrement et politiquement), alors que la puissance douce ne nécessite pas de ressources importantes.

Dans son livre Soft Power: The Means to Success in World Politics, Nye a décrit comment l’utilisation croissante de l’anglais comme moyen de communication transnational a donné la puissance douce aux États-Unis. L’anglais ouvre la porte à la jeunesse des autres nations et leur permet de se connecter avec Hollywood, la culture pop et les médias américains, que les jeunes trouvent à la fois attrayants et attirants. À cet égard, sur la base de la théorie de Nye, la préoccupation de l’ayatollah est compréhensible parce que la propagation de la langue anglaise peut potentiellement conduire à la désintégration des piliers idéologiques sur lesquels repose le système islamique iranien.

Cependant, la faille dans l’argument de Khamenei est que la langue anglaise n’est que l’un des nombreux éléments constitutifs de la puissance douce américaine. Oui, l’anglais facilite le lien de la jeunesse avec la culture pop américaine, mais on n’a pas besoin de connaître l’anglais pour être attirés par les chansons de Lady Gaga et Justin Timberlake. Avec les capacités de télécommunication disponibles à la jeunesse iranienne, il est presque impossible d’empêcher les jeunes de vivre et de profiter de la culture américaine.

Selon les statistiques officielles depuis 2012 (qui ont certainement augmenté aujourd’hui), 60 % de la population iranienne – ce qui représente 45 millions de personnes – a accès à internet. Quarante pour cent des personnes ayant accès à internet ont entre 20 et 29 ans. Il est vrai que l’accès à internet est fortement restreint en Iran, mais il existe une variété de méthodes auxquelles les jeunes Iraniens ont recours pour contourner le filtrage du net.

En conclusion, l’anglais est la langue scientifique et le statut des autres langues est négligeable à cet égard. La supériorité de l’anglais comme langue scientifique est acceptée par la plupart des pays non anglophones. Et enfin, bien que la puissance douce américaine utilise l’anglais pour projeter son hégémonie culturelle, empêcher la propagation de l’anglais ne constitue pas une solution pratique pour entraver ce que l’ayatollah Khamenei appelle l’invasion culturelle américaine.

Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste freelance qui écrit principalement sur la politique nationale et étrangère de l’Iran. Il est également le coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le chef suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, lors d’une cérémonie religieuse, le 5 mai 2011, à Téhéran (AFP/HO/Site Web du Guide suprême iranien).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation