Aller au contenu principal

Comment l’Égypte et les Émirats arabes unis exportent des coups d’État dans la région

Abdel Fattah al-Sissi et Mohammed ben Zayed ciblent les transitions démocratiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord de crainte que de tels appels au changement ne puissent être contagieux
Le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed al-Nahyane (à droite) et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (AFP)
Le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed al-Nahyane (à droite) et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (AFP)

Lors des récentes manifestations au Soudan, des protestataires ont brandi des photos du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et du prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed et scandé des slogans hostiles à leur encontre, exprimant un rejet clair de leur soutien au coup d’État du général Abdel Fattah al-Burhan dans le pays.

Les manifestants tunisiens ont fait de même lors de leurs protestations contre le coup d’État du président tunisien Kais Saied. De fait, rares sont les manifestations appelant à la liberté et à la démocratie dans le monde arabe où l’on ne voit pas de portraits de ben Zayed et de Sissi.

Ben Zayed utilise son argent et ses médias pour déformer la réalité et inciter à la haine contre les révolutions arabes

Le message est limpide et explicite : de nombreux jeunes arabes pensent que l’Égypte et les Émirats arabes unis représentent le principal obstacle au changement dans leur région, car ces deux pays tentent d’enterrer tout soulèvement ou révolution potentiel. Le Caire et Abou Dabi semblent avoir exporté des coups d’État dans toute la région, visiblement prêts à tout – y compris violer les droits de l’homme – pour mettre un terme aux aspirations démocratiques des peuples.

Il n’est donc pas surprenant que Sissi et ben Zayed aient soutenu la tentative de coup d’État de Khalifa Haftar en Libye, le coup d’État de Saied en Tunisie et celui de Burhan au Soudan. L’Égypte a été l’un des premiers pays à saluer les mesures de Saied consistant à geler le Parlement et à dissoudre le gouvernement, et, au Soudan, Burhan n’aurait pas pu réaliser son coup d’État sans le feu vert de l’Égypte, l’un de ses plus importants alliés dans la région. C’est la raison pour laquelle l’Égypte n’a pas condamné le coup d’État de Burhan fin octobre.

En parallèle, les responsables américains et émiratis sont en pourparlers pour trouver un règlement à la crise soudanaise. C’est comme si les Émiratis négociaient au nom de Burhan, ce qui reflète le rôle important qu’ils jouent dans le soutien à son coup d’État contre le gouvernement civil du Premier ministre Abdallah Hamdok.

Axe contre-révolutionnaire

Ben Zayed dirige l’axe de la contre-révolution, en partenariat avec l’Arabie saoudite et Israël, depuis des années. Beaucoup le considèrent comme le principal ennemi de la démocratie dans le monde arabe dans la mesure où il a saboté d’innombrables tentatives de la jeunesse arabe pour exiger la liberté, la démocratie et la dignité.

Ben Zayed apporte un soutien généreux aux dictateurs et aux chefs de guerre de tout le monde arabe, notamment en Égypte, en Libye, au Yémen, au Soudan et en Syrie. Il utilise son argent et ses médias pour déformer la réalité et inciter à la haine contre les révolutions arabes, préférant apparemment coopérer avec les généraux plutôt qu’avec les élites civiles élues.

Des manifestants soudanais dénoncent le coup d’État à Khartoum le 25 octobre 2021 (AFP)
Des manifestants soudanais dénoncent le coup d’État à Khartoum le 25 octobre 2021 (AFP)

En Égypte, où Sissi a fait avorter le premier véritable essai démocratique du pays lors de son coup d’État en 2013, le régime n’aurait pas survécu aussi longtemps sans le soutien financier, diplomatique et politique des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite et d’Israël.

Ben Zayed a aidé à construire la dictature de Sissi, qui à son tour ambitionne de bloquer toutes les tentatives de changement pacifique dans le monde arabe. Sissi arrête tous ceux qui s’opposent à lui, y compris les politiciens, les journalistes et les militants ; les prisons égyptiennes sont remplies de milliers de prisonniers politiques.

Pourtant, Sissi continue de blâmer à tort la révolution de 2011 pour tous les problèmes auxquels son pays est confronté, y compris le différend concernant le barrage éthiopien de la Renaissance.

L’Égypte et les Émirats arabes unis mènent tous deux une guerre contre les islamistes aux niveaux local, régional et mondial, considérant les partis islamistes comme leur principal ennemi pour avoir accédé au pouvoir via des élections libres et équitables.

L’épouvantail islamiste

Or, il est clair que leur principal problème est l’idée même de démocratie, laquelle représente un danger pour leur propre emprise sur le pouvoir. Les islamistes sont devenus un épouvantail utilisé pour effrayer leurs concitoyens et l’Occident – et repousser toute notion de changement. De leur côté, les islamistes ont perdu les élections dans plusieurs pays arabes, dont le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.

Coup d’État au Soudan : quels sont les enjeux pour les puissances voisines ?
Lire

Bien que les performances des partis islamistes quand ils étaient au pouvoir n’aient pas constitué une menace réelle pour les intérêts de l’Égypte ou des Émirats arabes unis, il semblerait que Sissi et ben Zayed cherchent à se venger personnellement des Frères musulmans et des groupes qui leur sont affiliés, tentant de les éliminer en tant que menace potentielle.

Au début du Printemps arabe, les Émirats craignaient que la fièvre du changement n’atteigne leurs rivages, ce qui les a incités à passer d’une stratégie défensive à une stratégie offensive.

Depuis, ben Zayed a essayé de construire un rempart contre les révolutions arabes – dans le but d’étouffer dans l’œuf les rêves de changement. La stratégie ne se limite pas au financement des contre-révolutions dans les pays arabes, elle comprend également le financement et l’exportation du modèle du coup d’État.

Pourtant, Ben Zayed, Sissi et tous ceux qui les soutiennent sont du mauvais côté de l’histoire. La bataille pour le changement est longue, et nous verrons bien qui rira le dernier.

- Khalil al-Anani est chercheur principal au sein de l’Arab Center for Research and Policy Studies de Washington. Il est également professeur associé de sciences politiques à l’Institut d’études supérieures de Doha. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye. 

Traduit de l’anglais (original).

Khalil al-Anani
Khalil al-Anani is a Senior Fellow at the Arab Centre for Research and Policy Studies in Washington DC. He is also an associate professor of political science at the Doha Institute for Graduate Studies. You can follow him on Twitter: @Khalilalanani.