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Massacre de la place Rabia : neuf ans après, les Égyptiens vivent toujours dans son ombre

Les terribles événements d’août 2013 ont permis l’avènement du régime contre-révolutionnaire d’Abdel Fattah al-Sissi, qui se caractérise par une régression constante des droits de l’homme
Un partisan des Frères musulmans au moment où les forces de sécurité égyptiennes marchent sur les camps des contestataires sur les places Rabia al-Adawiya et al-Nahda, le 14 août 2013 (AFP)

Ce dimanche a marqué les neuf ans du massacre de la place Rabia, épisode de violences étatiques sans précédent contre des manifestants civils dans le cadre d’une stratégie de contre-révolution menée par Abdel Fattah al-Sissi, qui préside aujourd’hui l’Égypte. Généralement désigné comme la fin du printemps arabe, ce massacre a eu lieu le 14 août 2013 lorsque les forces militaires et la police ont chargé les manifestants sur les places Rabia al-Adawiya et al-Nahda, les attaquant avec des véhicules militaires blindés, tirant à balles réelles et ayant recours à des snipers. 

Les forces militaires ont ensuite incendié les sites de contestation, détruisant la mosquée Rabia au passage. On estime que plus de 800 personnes ont été massacrées, beaucoup ayant terminé dans d’immenses morgues de fortune ; les corps de certaines victimes n’ont jamais été rendus à leur famille pour être enterrés dignement et des dizaines de personnes ont tout bonnement disparu. En 2018, après un procès de masse condamné par la communauté internationale, 75 personnes, dont plusieurs dirigeants des Frères musulmans, ont été condamnées à mort et plus de 600 autres à de lourdes peines de prison.

Le massacre de Rabia n’est pas sorti de nulle part. C’était le point culminant des efforts contre-révolutionnaires de l’État profond

Pour beaucoup, Rabia est la pire tuerie de masse de manifestants de l’histoire moderne – et aujourd’hui, neuf ans plus tard, les Égyptiens vivent toujours dans l’ombre de ces terribles événements, qui ont cimenté l’installation d’un régime contre-révolutionnaire qui se caractérise par une régression constante des droits de l’homme, un contrôle accru de l’espace politique et l’effacement des quelques acquis sociopolitiques obtenus après le soulèvement de 2011.

Le massacre de Rabia n’est pas sorti de nulle part. C’était le point culminant des efforts contre-révolutionnaires de l’État profond, qui était à la manœuvre depuis l’éviction du dictateur de longue date Hosni Moubarak lors des manifestations début 2011. Le renversement de son régime a ouvert l’espace politique égyptien après des décennies d’oppression, permettant l’émergence de groupes d’opposition politique autrefois illégaux, tels que les Frères musulmans. Au bout du compte, cela a placé l’Égypte sur la voie – bien qu’éphémère – d’une transition démocratique. 

Passif de répression

Les Frères musulmans furent l’un des principaux acteurs à se retrouver sur le devant de la scène après l’éviction de Moubarak. Fondé en 1928 par un enseignant, Hassan al-Banna, avec pour slogan « l’islam est la solution », l’organisation prêchait une islamisation progressive de l’État et avait un fort discours anticolonial qui s’est vite attiré une solide base populaire. 

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La confrérie a été interdite en 1948 et a entretenu depuis une relation trouble avec les régimes successifs – une relation marquée par de brèves périodes de coopération, mais surtout par la persécution. Malgré la répression, les Frères musulmans ont évolué au fil des décennies pour devenir l’un des mouvements d’opposition politique les plus organisés en Égypte et un acteur clé de la société civile.

Il n’est donc pas surprenant que malgré les réticences initiales de leurs dirigeants, les membres et affiliés des Frères musulmans se sont avérés cruciaux dans le succès du soulèvement de 2011. Le mouvement a surtout misé sur l’ouverture politique après le renversement de Moubarak. En avril 2011, les Frères musulmans ont formé leur propre parti politique, le Parti de la liberté et de la justice, et l’année suivante, son dirigeant Mohamed Morsi est devenu le premier président civil élu librement dans l’histoire moderne de l’Égypte.

Si cette victoire est un événement majeur pour les Frères musulmans, elle n’a pas été saluée par l’ensemble des Égyptiens. Beaucoup ont refusé de soutenir les Frères musulmans, tandis que d’autres l’ont fait avec réticence, dans le but d’éviter l’élection d’un représentant de l’État profond – se qualifiant de « presseurs de citron » en référence à la tradition de presser du jus de citron sur la nourriture qui est sur le point de se gâter. 

Tous les moyens nécessaires

Outre l’absence d’un large soutien public, les Frères musulmans étaient également aux prises avec leur soudain transfert de la périphérie au centre de la politique égyptienne. Si le mouvement a appris comment survivre et même à prospérer sous la répression, il n’avait pas l’expérience nécessaire pour gouverner un pays en pleine transition démocratique.

Les divisions internes, l’héritage des décennies d’isolationnisme et le refus du groupe de coopérer avec les partis laïcs n’a pas tardé à susciter le mécontentement et des manifestations contre le gouvernement de Morsi. Au bout du compte, le régime des Frères musulmans a été très éphémère ; très exactement un an après l’élection présidentielle, des manifestations nationales ont éclaté une fois encore, imputant cette fois la détérioration progressive de la situation économique et politique à Morsi.

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C’était l’opportunité qu’attendait l’État profond militaire. Le 3 juillet 2013, les manifestations ont été soutenues par l’armée et Morsi a été chassé par un putsch emmené par Sissi, qui allait devenir président l’année suivante. Ce fut la preuve ultime qu’un nouvel ordre politique n’avait pas émergé après le soulèvement de 2011. Ce coup d’état a marqué le début d’un élan contre-révolutionnaire qui allait finir par mener au massacre de la place Rabia. 

Après l’éviction de Morsi, les membres des Frères musulmans, leurs partisans et les civils prodémocratie ont occupé les places Rabia et Nahda. Plus de 85 000 manifestants réclamaient le rétablissement de Morsi et le retour de la démocratie. Les sit-in ont duré environ six semaines jusqu’aux massacres qui continuent de hanter la société égyptienne aujourd’hui.

Le massacre de la place Rabia a envoyé un message ravageur. Cet acte de haine a été fondamental pour la stabilité du régime contre-révolutionnaire, montrant qu’il allait recourir à tous les moyens nécessaires pour reprendre le pouvoir, éliminer le peu d’espoir de changement né après 2011 et diffuser l’idée qu’aucune forme d’opposition politique ne serait tolérée.

Comme si de rien n’était

Les répercussions du massacre de la place Rabia n’ont pas été aussi drastiques que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Malgré la brutalité, de nombreux Égyptiens ont soutenu la dispersion des sit-in, dont les politiques libéraux craignaient qu’il s’agisse d’un terreau fertile pour l’extrémisme islamiste. Ceux qui ne soutenaient pas Morsi se plaignaient des perturbations provoquées par les camps dans une ville déjà aux prises avec les bouchons. Si l’Union européenne et les États-Unis ont condamné les massacres, ils ont continué comme si de rien n’était à traiter avec le régime de Sissi et, à ce jour, personne n’a été tenu responsable de ce massacre.

Toutefois, il est indéniable que le massacre de la place Rabia a radicalement changé le paysage sociopolitique en Égypte. Human Rights Watch est parvenu à la conclusion que ce massacre était une attaque préméditée au moins équivalente, sinon pire, à l’attaque de la place Tian’anmen en Chine en 1989. 

On estime que 60 000 Égyptiens ont été arrêtés pour des motifs politiques depuis le massacre de la place Rabia. Beaucoup sont détenus indéfiniment sans procès

L’impunité de ses auteurs a également donné à Sissi le feu vert pour réprimer la dissension politique, créant la pire crise des droits de l’homme de l’histoire moderne de l’Égypte. Tandis que l’État a accumulé des pouvoirs exceptionnels, des lois ont été adoptées pour restreindre la liberté d’expression, de manifestation et d’association politique tandis que le régime a lourdement censuré les médias d’opposition. 

On estime que 60 000 Égyptiens ont été arrêtés pour des motifs politiques depuis le massacre de la place Rabia. Beaucoup sont détenus indéfiniment sans procès. Le massacre de la place Rabia n’a pas seulement restauré l’État profond, il a fait disparaître tout espoir de changement né après 2011.

Les Frères musulmans vivent en exil forcé, tandis que le mouvement tente de se regrouper et de trouver un nouveau cap. Si la répression et l’illégalité n’ont rien de nouveau pour les Frères musulmans, l’un des plus gros défis qui les attendent aujourd’hui est la nécessité de se reconstruire une base populaire en Égypte et de convaincre les Égyptiens qu’ils peuvent être une force politique inclusive et modérée.

Pendant ce temps, les groupes d’opposition laïcs et civils en Égypte ont du mal à se ménager un espace dans un régime de plus en plus oppressif, espérant revivre le processus de transition qui a connu un arrêt si brutal avec le sang versé place Rabia.

- Lucia Ardovini est maîtresse de conférences en relations internationales (théorie des relations internationales) à l’université de Lancaster (Royaume-Uni). Elle est l’auteure de Surviving Repression: the Egyptian Muslim Brotherhood after the 2013 coup (Manchester University Press, 2022)

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Dr Lucia Ardovini is a Lecturer in International Relations (IR Theory) at the University of Lancaster (UK). She is the author of Surviving Repression: the Egyptian Muslim Brotherhood after the 2013 coup (Manchester University Press, 2022)