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De quelle couleur sont les Bleus ?

Loin d’être le miroir réfléchissant d’une société multiculturelle et apaisée, l’équipe de France de football est l’arbre qui cache la forêt des discriminations. Jusqu’ici, ses succès ont davantage servi à masquer les hiérarchies raciales existantes qu’à les dénoncer
« Comme toutes les générations qui les ont précédés, les Bleus d’aujourd’hui ont la couleur du déni » – Rafik Chekkat (AFP/Franck Fife)
« Comme toutes les générations qui les ont précédés, les Bleus d’aujourd’hui ont la couleur du déni » – Rafik Chekkat (AFP/Franck Fife)

En dépit de nombreuses manifestations de racisme dans et en dehors des stades de football, ouvrir le débat en France sur cette question relève souvent de la gageure. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette difficulté.

D’abord, le fonctionnement conjugué des grands médias et des réseaux sociaux, leur logique incessante du clash et des affrontements qui semblent s’étioler d’eux-mêmes. Ensuite, l’idée générale que l’on se fait du racisme, réduit à des comportements déviants d’une poignée d’individus. Enfin, la présence massive de joueurs d’ascendance africaine dans les équipes professionnelles hexagonales serait, dit-on, la preuve du caractère « non raciste » de ce sport.

Associer football de haut niveau et racisme apparaît pour beaucoup comme une injustice, sinon comme une incongruité. Pourtant, relève le sociologue Pap Ndiaye, qui consacre de longs développements à cette question dans son essai La Condition noire, « les stéréotypes racistes, qui assignent les personnes à certains secteurs d’activité, sont compatibles avec des activités éventuellement valorisantes comme le sport ».

Sport et espace social

L’étude pionnière de Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et civilisation, a montré comment le sport moderne a tiré sa spécificité de l’abaissement du degré de violence permis par la mise en jeu des corps, l’existence de règles écrites et uniformes codifiant les pratiques et l’autonomisation du jeu par rapport aux affrontements guerriers ou rituels.

Que ce soit le surnom des grands joueurs de l’époque (Salif Keita surnommé « la panthèse noire », Larbi Ben Barek « la perle noire ») ou les spécificités associées à certains athlètes en fonction de leurs origines [...], le football est le terrain privilégié d’expressions de stéréotypes raciaux

Car le sport, en son principe, n’a ni fonction rituelle ni finalité festive : il est censé annuler et non reproduire les différences qui traversent et organisent le monde social. Le sport moderne a ainsi créé des temps et des espaces qui lui sont propres. Mais il n’est pas hors du temps, ni bien sûr hors de l’espace social.

Le sport, en particulier le football, acquiert en France une dimension nouvelle avec la démocratisation de la télévision à partir des années 1950-1960. Si la question du racisme n’est alors pas encore installée dans le débat public français (elle ne le sera qu’à partir des décennies 1970 et surtout 1980), la couverture médiatique de ce sport est empreinte d’une imagerie raciste.

Que ce soit le surnom des grands joueurs de l’époque (Salif Keita surnommé « la panthèse noire », Larbi Ben Barek « la perle noire ») ou les spécificités associées à certains athlètes en fonction de leurs origines (nonchalance, réticence à s’entraîner, dons naturels, vitesse...), le football est le terrain privilégié de l’expression de stéréotypes raciaux (comme l’expliquent notamment les auteurs de l’ouvrage Le Sport en France à l’épreuve du racisme).

Corps noirs, esprits blancs

Les compétences de certains athlètes noirs (et des autres athlètes, en miroir) tendent ainsi à être naturalisées.

Au cours d’une rencontre avec les lecteurs du quotidien Sud Ouest en novembre 2014, l’ancien défenseur Willy Sagnol, alors entraîneur des Girondins de Bordeaux, s’est livré à une définition de ce qu’il entendait par le « joueur typique africain » : « [C’]est un joueur pas cher quand on le prend, prêt au combat généralement, qu’on peut qualifier de puissant sur un terrain […]. Mais le foot, ce n’est pas que ça. C’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline. Il faut de tout. Des Nordiques aussi, c’est bien les Nordiques, ils ont une bonne mentalité. »

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Ces propos expriment sans ambages une assignation raciale des rôles très répandue. L’exaltation du « joueur africain » dans certains domaines (puissance, combativité…) entraîne aussitôt une disqualification dans d’autres (ceux de l’intellect et de la création), « comme si les talents sportifs naturalisés valaient comme compensation des déficiences intellectuelles implicites », souligne Pap Ndiaye.

Loin d’être un lieu d’effacement des différences, le sport de haut niveau – dont le football – est souvent le terrain d’expression d’un racialisme qui paraîtrait inapproprié dans d’autres domaines.

À côté de ces explications biologisantes, la forte présence de joueurs d’ascendance africaine est aussi rattrapée par des questions liées à la représentation identitaire de la nation.

Nation imaginée

Dès sa révélation dans les médias en 2015, l’affaire du chantage présumé sur Mathieu Valbuena a redonné de la vigueur aux critiques dont est régulièrement l’objet Karim Benzema. Il lui est notamment reproché un manque de patriotisme qui se matérialiserait par son refus de chanter l’hymne français avant les rencontres ou par un crachat au sol après une Marseillaise jouée à Madrid en hommage aux victimes des attentats de novembre 2015.

La polarisation des débats autour de Benzema est telle qu’un Premier ministre en exercice, Manuel Valls, s’était même prononcé contre la présence en Bleu de l’attaquant lyonnais. Et à l’occasion de son retour surprise en équipe de France, des élus du Rassemblement national ont exprimé leur regret de voir réintégrer la sélection ce « Français de papier », dont le cœur battrait pour l’Algérie.

Faute d’enracinement suffisant, l’appartenance nationale est suspectée, l’exemplarité exigée. En dépit d’une citoyenneté partagée, certains seraient ainsi moins français que d’autres

Si le comportement de l’attaquant du Real Madrid n’est pas exempt de tout reproche dans l’affaire dite de la « sextape », la virulence de certaines critiques à son égard révèle les tensions qui entourent désormais les équipes professionnelles de football, en particulier la sélection nationale.

Ces tensions se cristallisent autour d’enjeux symboliques et non sportifs, qui portent en grande partie sur l’adéquation entre l’équipe de France masculine de football et la nation imaginée.

Passé-présent colonial

Ces polémiques autour de la présence en équipe nationale de joueurs binationaux et/ou de la visibilité de joueurs afrodescendants ne sont pas nouvelles.

En juin 1996, déjà, juste après le quart de finale de l’Euro remporté au terme de la séance des tirs au but par les Bleus face aux Pays-Bas, l’ancien chef de file de l’extrême droite française, Jean-Marie Le Pen, avait fustigé les joueurs de l’équipe de France, coupables selon lui de ne pas chanter la Marseillaise : « Contrairement aux autres nations, ils ne chantent pas, tout simplement, parce qu’ils ne la savent pas, étant pour la plupart des étrangers naturalisés français aux seules fins de faire partie de la sélection. »

Le footballeur international français Zinedine Zidane lors de la demi-finale du championnat d'Europe des nations de football, au stade Old Traford de Manchester, le 26 juin 1996 (AFP)
Le footballeur international français Zinedine Zidane lors de la demi-finale du championnat d’Europe de football, au stade Old Traford de Manchester, le 26 juin 1996 (AFP)

Pourtant, sur les cinq joueurs noirs ayant pris part ce jour-là à la rencontre, quatre sont originaires des DOM-TOM (le cinquième, Marcel Desailly, est né au Ghana et y a passé une partie de son enfance). En faisant de ces joueurs nés français en France des « étrangers naturalisés », Jean-Marie Le Pen conditionne la pleine appartenance nationale à un critère racial, la blanchité, excluant ainsi de la communauté nationale imaginée les joueurs noirs.

C’est bien la visibilité de ces joueurs (et celle du meneur de jeu, Zinedine Zidane, de parents algériens), qui lui pose problème. D’autant que l’adversaire des Bleus comportait également en son sein un grand nombre de joueurs noirs, originaires pour la plupart du Suriname, anciennement sous domination néerlandaise.

« Les Bleus forment le miroir réfléchissant de notre passé national, qui est aussi un passé colonial », rappelle Pap Ndiaye.

« Grand remplacement »

En 2005, c’est au tour de l’essayiste Alain Finkielkraut de poursuivre l’offensive raciste contre la place croissante prise par les joueurs afro-descendants dans le football français professionnel, en particulier dans la sélection nationale.

Dans une interview accordée au quotidien israélien Haaretz, publiée le 19 novembre 2005, il déclare sans détour : « Les gens disent que l’équipe nationale française est admirée par tous parce qu’elle est ‘’black-blanc-beur’’. En réalité, l’équipe nationale est aujourd’hui ‘’black-black-black’’, ce qui en fait la risée de l’Europe. »

Cet extrait traduit l’obsession démographique, devenue centrale dans le discours d’extrême droite à travers notamment la notion de « grand remplacement ». Ce dernier serait cause d’affaiblissement national, et ferait justement de la France « la risée de l’Europe ».

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Loin d’être l’apanage du bloc identitaire, ces visions semblent nichées au cœur des représentations conservatrices de la nation, comprise comme l’aboutissement d’« un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements », pour reprendre les mots d’Ernest Renan, dans Qu’est-ce qu’une nation ?.

En faisant du culte des ancêtres « le plus légitime de tous » et de l’appartenance nationale un « plébiscite de tous les jours », le philologue français est celui qui a su le mieux formuler la nation en termes exclusifs (et par conséquent excluants) d’un héritage à faire valoir et à protéger.

Par conséquent, aux derniers arrivés ferait continuellement défaut « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs », rendant douteuse la sincérité de leur attachement au pays. Faute d’enracinement suffisant, l’appartenance nationale est suspectée, l’exemplarité exigée. En dépit d’une citoyenneté partagée, certains seraient ainsi moins français que d’autres.

Louée par certains pour sa « diversité », regardée avec dédain par d’autres pour les mêmes raisons, l’équipe de France masculine de football n’est pas la face lumineuse d’une société multiculturelle et apaisée.

Ses succès ont jusqu’ici servi à masquer les hiérarchies raciales existantes plutôt qu’à contribuer à ouvrir le débat à leur sujet. Comme toutes les générations qui les ont précédés, les Bleus d’aujourd’hui ont la couleur du déni.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Rafik Chekkat
Avocat et essayiste, Rafik Chekkat a exercé dans des cabinets d’affaires internationaux et intervient maintenant en matière de discriminations et libertés publiques. Diplômé en droit (Université Paris 1) et en philosophie politique (Université de Paris), il publie régulièrement sur les journaux en ligne Middle East Eye (édition française) et Orient XXI. Il est l’auteur de Frantz Fanon, contemporain. Stratégies antiracistes pour le XXIe siècle (Libertalia, nov. 2021). Vous pouvez le suivre sur Twitter : @r_chekkat.