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Hassan Nasrallah et la guerre contre l'Arabie saoudite

Bien que l’influence de l’Iran soit en train de gagner du terrain, les dernières railleries du Hezbollah à l’égard de Riyad laissent entendre que l’Iran et ses alliés sont plus à l’aise dans le rôle d’agitateurs

En 2004, peu après l’invasion de l’Irak, le roi de Jordanie, Abdallah, a évoqué, dans une déclaration devenue célèbre, l’émergence de ce que l’on appelle le croissant chiite à travers la région. Nombreux sont ceux qui ont rejeté cette alerte, l’interprétant comme un simple moyen de semer l’épouvante utilise pour légitimer leur présence en Irak et probablement au-delà de ce pays.

Dix ans plus tard, ce croissant est devenu une réalité puisque l’Iran et ses alliés ont consolidé leurs intérêts dans la région, en particulier après avoir réussi à se défaire d’un embargo politique et nucléaire suite aux accords d’Obama avec l’Iran sur le nucléaire.

De plus, le Hezbollah intervenant à la fois au Liban et en Syrie, et les alliés irakiens de l’Iran ayant le quasi-contrôle du pays et de l’insurrection des Houthis au Yémen, l’Iran ne semble rencontrer pratiquement aucune opposition. Mais est-ce réellement le cas ?

L’attaque récente de Hassan Nasrallah, le dirigeant du Hezbollah, contre l’Arabie saoudite pourrait toutefois être le signe que cette poigne de fer est plus faible qu’il n’y paraît.

Intervenant à la fin de l’Achoura, qui commémorait l’assassinat au 7e siècle de l’imam Hussein, troisième imam chiite du temps du calife omeyyade Yazid Ier, le dirigeant du Hezbollah a déversé un flot d’insultes sur le rôle de l’Arabie saoudite dans la région, la guerre injuste qu’elle mène au Yémen et son association avec le terrorisme islamique. 

Un jour plus tôt, Hassan Nasrallah, se démarquant des traditionnels messages abscons qui caractérisent les échanges politiques au niveau national et régional, est allé jusqu’à dire que les Saoudiens étaient de « gros mangeurs paresseux et bons à rien » qui se plient aux ordres des États-Unis dans cette région. Les propos du dirigeant du Hezbollah ont été accueillis par une foule enthousiaste qui levait les poings en l’air en scandant « À mort la Dynastie saoudienne ! », remplaçant la traditionnelle devise « À mort les États-Unis ! ».

Naturellement, ces injures ont été accueillies par des réactions scandalisées du côté des alliés libanais de l’Arabie saoudite, accusant Hassan Nasrallah d’encourager la révolte dans un environnement politique déjà instable. Saad Hariri, ancien Premier ministre, dirigeant du Courant du futur, a accusé le dirigeant du Hezbollah d’utiliser une fête religieuse sacrée pour accentuer le fossé entre les sunnites et les chiites et, plus grave encore, pour saboter les relations de longue date entre le Liban et l’Arabie saoudite.

De tels échanges explosifs ne sont pas sans précédent et l’on pouvait s’y attendre, à une période où l’Iran et le Hezbollah essaient de remplacer l’Arabie saoudite et les autres pouvoirs sunnites, en tant que nouvelle superpuissance régionale.

En Syrie, l’Iran a été revigoré par la participation directe de la Russie aux hostilités - ce qui aura pour effet de faire baisser la pression et d’atténuer les pertes de soldats et de ressources essuyées par le Hezbollah depuis le début de ce conflit il y a trois ans . Au Liban, le Hezbollah continue de faire avorter le processus démocratique en refusant d’élire un président, tant que son principal allié chrétien, Michael Aoun, ne sera pas désigné.

« Une organisation jurassique »

Étant données la situation évoquée plus haut et la confiance grandissante de l’Iran et de ses alliés suite à l’accord sur le nucléaire, on ne peut que se demander pourquoi l’Iran attaque avec autant d’acharnement, par le biais du Hezbollah et de ses clients, ce qu’il étiquetait comme une organisation jurassique en voie de disparition.

Hassan Nasrallah a affirmé avec ferveur que ses troupes étaient en train de gagner la guerre contre le terrorisme de l’Arabie saoudite et des États-Unis en Syrie et dans la région. Il semblait être particulièrement perturbé par ce qu’il étiquetait comme un faible adversaire. De plus, pourquoi insiste-t-il sur le dialogue, s’il a toutes les cartes gagnantes en main et était sur la bonne voie pour libérer la Syrie et rétablir l’autorité de Bachar al-Assad ?

La supposée conversion de l’Iran, passant d’un rôle d’agitateur à une superpuissance régionale, requiert certains changements d’attitude et de perspective - du moins, c’était l’intention de l’administration Obama lorsqu’elle s’est arrangée pour faire passer l’accord sur le nucléaire.

Pour l’Iran et le Hezbollah, il était permis, il n’y a pas si longtemps que cela, de semer le trouble dans la région et de tenter de perturber les projets politiques de la coalition en Arabie saoudite. Mais, une fois l’accord sur le nucléaire accepté, l’Iran s’est converti pour passer du rôle de chahuteur au rôle de premier de la classe. Pourtant, pour s’établir parmi les grands de la politique, au Levant et au Moyen-Orient, il faut avoir la capacité de négocier et de parlementer pour obtenir des accords viables sur plusieurs plans.

L’Arabie saoudite et le Qatar ont acquis la réputation de puissances modératrices, capables d’instaurer des accords, en convainquant les factions libanaises qui s’opposaient de passer outre leurs différences. L’accord de Taëf négocié par l’Arabie saoudite en 1989 était l’aboutissement des efforts engagés pour mettre fin à la guerre civile au Liban, qui faisait rage depuis 1975. D’autre part, le Qatar a joué un rôle similaire en mai 2008 en instaurant l’accord de Doha, qui a mis fin à la brève période de violence entre le gouvernement libanais et le Hezbollah.

Au Liban, la décision du Hezbollah de s’opposer au gouvernement du Premier ministre Tamam Salam a plongé la seule entité constitutionnelle opérationnelle dans un état comateux. Même si ce n’en est pas la seule raison, cette décision a conduit au quasi-effondrement des services publics quotidiens réclamés par tous les Libanais, dont la gestion des déchets est la priorité numéro un, mais aussi l’élection d’un président et la reprise de processus démocratiques normaux.

Si le Hezbollah souhaite réellement vaincre le terrorisme qui se manifeste sous la forme de l’Etat Islamique (EI) et de ses variantes au Liban ainsi qu’en Syrie, alors une coalition populaire entre les différentes factions libanaises est nécessaire, laquelle nécessite naturellement l’approbation des sunnites.

Plus tôt, pendant le conflit syrien, lorsque des éléments sunnites extrémistes tels que l’EI ont ciblé des régions dominées par les chiites/ le Hezbollah au Liban, en perpétrant une série d’attentats-suicides, c’est par l’initiative de l’Arabie saoudite et de ses alliés au sein du gouvernement libanais que des moyens ont pu être mis en place contre cette menace. Bien évidemment, souhaiter la mort de la Dynastie saoudienne n’est pas exactement la meilleure manière de s’assurer que les sunnites continueront de coopérer.

Plus important encore, les opposants du Hezbollah, principalement l’Alliance du 14-Mars prosaoudienne, ont retenu leur leçon des conflits précédents avec le Hezbollah, et ont compris, en particulier lors de l’épisode de mai 2008, que le fait de s’opposer physiquement au Hezbollah ne pouvait conduire qu’à la défaite. Par conséquent, l’Alliance du 14-Mars a adopté une politique de résistance négative, déplaçant le champ de bataille vers le cabinet et le parlement, où le Hezbollah et son allié Aoun ne peuvent qu’être désarçonnés, plutôt que d’imposer leur volonté.

Dans le passé, la stratégie de l’attente s’est avérée être extrêmement bénéfique pour le Hezbollah comme pour l’Iran. Pourtant, pour que ces factions méritent leur siège à la « table des grands » de la politique internationale et élaborent un Pax Iranica au sein du Levant, une approche bien plus réfléchie est nécessaire, chose que ni l’Iran ni le Hezbollah ne semblent prendre en compte.

La force brute et les mesures militaires ne sont ni appréciées ni suffisantes pour insuffler la stabilité au Moyen-Orient. Dans la situation actuelle, la vraie caractéristique de l’excellence au niveau régional et international réside dans la capacité de l’Iran à ne pas faire la guerre, mais à instaurer la paix, ce qui reste à demontrer.

Makram Rabah est doctorant en histoire à l’université de Georgetown. Il est l’auteur de A Campus at War: Student Politics at the American University of Beirut, 1967–1975, et coopère régulièrement comme éditorialiste pour le site d’information Now Liban.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo: Hassan Nasrallah lors d’un discours pour la célébration d’Achoura à Beyrouth, le 24 octobre 2015 (Anadolu Agency). 

Traduction de l’anglais (original) par STiil Traduction.