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Irak : une fois de plus, Moqtada al-Sadr met tout le système politique en émoi

La démission massive des députés sadristes pourrait bien être un pari du leader chiite pour obliger l’Iran à se plier à ses exigences. Mais pour lui comme pour l’Irak, les enjeux sont très élevés
Des partisans de Moqtada al-Sadr assistent à la prière du vendredi sous une fresque représentant le leader chiite (à droite) à Sadr City, à l’est de Bagdad, le 17 juin 2022 (AFP)
Des partisans de Moqtada al-Sadr assistent à la prière du vendredi sous une fresque représentant le leader chiite (à droite) à Sadr City, à l’est de Bagdad, le 17 juin 2022 (AFP)

La récente démission des parlementaires du bloc sadriste au Parlement irakien, sur ordre de leur chef politique, le leader chiite Moqtada al-Sadr, a pris tout le monde par surprise.

Ce choix de renoncer au pouvoir institutionnel conféré par une position de plus grand bloc parlementaire avec 74 sièges, à la tête d’une alliance majoritaire d’environ 182 sièges qui a encore des chances raisonnables de former le prochain gouvernement, semble au pire insensé et au mieux très risqué.

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Un examen plus attentif peut révéler qu’une stratégie bien calculée suit son cours et que la surprise n’en est qu’un élément.

Le rival des sadristes, le Cadre de coordination, majoritairement pro-iranien, a reçu en guise de cadeau inattendu une quarantaine de sièges parlementaires laissés vacants par les sadristes. 

Soixante-quatre nouveaux députés ont prêté serment ce 23 juin au Parlement irakien pour remplacer les élus démissionnaires du leader Moqtada al-Sadr faisant d'une coalition de partis chiites pro-Iran la force la plus importante dans l’hémicycle.

Un nombre suffisant pour diriger le processus de formation du gouvernement et entamer l’âpre lutte qui se déroule habituellement pour le partage du butin.

Les nombreux conflits internes qui minent le Cadre de coordination, oubliés lors de sa confrontation de six mois avec les sadristes, rendront très difficile la formation d’un gouvernement sans une intervention iranienne significative.

Celle-ci serait nécessaire pour discipliner le bloc politique et contraindre les sunnites et les kurdes réticents, diabolisés par les factions pour leur précédente alliance avec Sadr, à rejoindre un nouveau gouvernement d’unité nationale fragile voué à ne pas tenir longtemps sans les sadristes.

Une initiative iranienne

La prochaine action de l’Iran pourrait être décisive. La République islamique sait bien qu’un gouvernement sous domination chiite sans les sadristes lui causera des ennuis et pourrait entraîner un retour des manifestations de rue, à une échelle bien plus grande que celles de 2019 et 2020.

L’influence de l’Iran et de ses alliés irakiens au sein du Cadre de coordination, ouvertement contestée par les sadristes ces derniers mois, sont devenus la cible des manifestants.

L’Iran pourrait être amené à revoir sa position pour satisfaire Sadr et accepter la perte de certains alliés afin d’éviter des pertes plus importantes par la suite

La colère de l’Iran à l’encontre de Sadr après les démissions parlementaires est évidente. Les médias iraniens proches de Téhéran l’accusent d’être un « briseur d’unité ».

Selon des initiés interrogés par Middle East Eye, les responsables politiques chiites s’attendent à une initiative iranienne pour « résoudre la crise » et contribuer à maintenir les sadristes dans la politique institutionnelle tout en les tenant éloignés de la politique de rue. Cela reviendrait à accepter la demande de Sadr, qui souhaite un gouvernement à majorité sadriste.

Selon ces initiés, l’Iran avait déjà accepté cette proposition des sadristes mais avait exigé des garanties pour se prémunir contre un démantèlement des milices pro-iraniennes et la poursuite des efforts de lutte contre la corruption qui fragilisent les acteurs du Cadre de coordination, notamment l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki.

Sadr a refusé de donner de telles garanties. Aujourd’hui, les sadristes ayant quitté le Parlement, l’Iran pourrait être amené à revoir sa position pour satisfaire Sadr et accepter la perte de certains alliés afin d’éviter des pertes plus importantes par la suite.

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C’est là que l’importance du timing entre en jeu. Sadr a agi stratégiquement au terme de la première session parlementaire de quatre mois, avant une pause d’un mois. Bien que le président du Parlement, Mohammed al-Halbousi, ait formellement accepté les démissions des sadristes pour les rendre officielles et définitives – à la demande de Sadr lui-même –, celles-ci ne sont pas irréversibles.

Dans les voies opaques de la politique irakienne, les accords comptent plus que la lettre de la loi. Ces démissions ne seront irréversibles qu’une fois les nouveaux parlementaires – arrivés deuxièmes lors du scrutin – intronisés. Cela ne se produira pas avant le début de la nouvelle session parlementaire, le 9 juillet.

Si les intronisations sont prévues plus tard, cela laisse encore plus de temps pour conclure des accords.

L’apparence de légalité et d’irrévocabilité sur laquelle Sadr a insisté participe à la pression exercée en vue d’un accord qui réponde aux exigences des sadristes. L’Iran et le Cadre de coordination ont suffisamment de temps pour travailler sur cet accord s’ils veulent éviter d’être confrontés à un choix plus difficile plus tard.

Manque de vision

Si cet accord n’aboutit pas, le Cadre de coordination devra diriger des efforts visant à former un nouveau gouvernement d’unité nationale – une tâche qui sera cette fois-ci très difficile.

Les plus grandes faiblesses du Cadre de coordination deviendront des obstacles : l’incapacité de ses membres à travailler ensemble et le manque de vision qui l’a amené à détériorer ses relations avec des alliés ethno-sectaires potentiels, les partis kurdes et sunnites qui se sont alliés à Sadr.

Les forces de sécurité irakiennes dispersent des manifestants protestant contre la politique du gouvernement en matière d’emploi, près du Parlement, dans la zone verte de Bagdad, le 7 juin 2022 (AFP)
Les forces de sécurité irakiennes dispersent des manifestants protestant contre la politique du gouvernement en matière d’emploi, près du Parlement, dans la zone verte de Bagdad, le 7 juin 2022 (AFP)

Les responsables politiques du Cadre de coordination accusent régulièrement ces partis de collaborer avec Israël et de semer la discorde parmi les chiites.

Sa branche armée a même bombardé Erbil, la capitale régionale kurde, ainsi que des sièges de partis sunnites. La formation d’un gouvernement d’unité nationale nécessiterait la participation de ces partis.  

Le processus de formation d’un gouvernement pourrait être compliqué par la notion de « tiers invalidant », liée au quorum des deux tiers requis pour élire le président de la République. Ces partis peuvent l’employer pour empêcher la formation d’un gouvernement et contraindre le Cadre de coordination à des concessions difficiles.

Cela impliquerait l’absence de 109 députés à la session parlementaire de l’élection présidentielle, un chiffre qui n’est pas difficile à atteindre. Le Cadre de coordination a fait de ce tiers handicapant un outil de chantage contre l’alliance tripartite dirigée par les sadristes.

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Cet outil sera probablement utilisé contre lui cette fois-ci.

L’ultime option des sadristes, si l’Iran et le Cadre de coordination n’accèdent pas à leurs exigences, est de passer par la rue pour forcer les deux pays à accepter ce qu’ils auront refusé par le biais du Parlement.

Si les sadristes parviennent à se réconcilier avec le mouvement de protestation qu’ils ont autrefois ciblé avec une campagne de diffamation et des attaques armées qui ont tué des dizaines de manifestants, ils seront en mesure de créer une force redoutable dans la rue en capitalisant sur la colère croissante de la population à l’égard de la classe politique défaillante, dirigée désormais par le Cadre de coordination.

Cette alliance potentiellement puissante, un objectif atteignable pour les sadristes, constitue le meilleur pari pour les deux camps – les manifestants de la « révolution d’octobre » et les sadristes – s’ils souhaitent déloger la classe politique actuelle.

Si le Cadre de coordination parvient à mettre en place un nouveau gouvernement, celui-ci sera probablement faible et dysfonctionnel et répétera les échecs habituels des précédents gouvernements d’unité nationale, avec des services publics médiocres, un manque d’opportunités économiques, une corruption accrue et une absence de comptes à rendre.

Sous un tel gouvernement et cette fois avec une opposition de rue organisée, il suffirait de la bonne étincelle pour déclencher des protestations et forcer le départ du nouveau gouvernement.

En fin de compte, le plus grand défi des sadristes n’est peut-être pas le Cadre de coordination, mais la maîtrise des forces redoutables qu’ils contribuent à déclencher

Néanmoins, le plus gros problème pour les sadristes pourrait se présenter au « moment de la victoire ». La plupart des manifestants non sadristes veulent renverser l’ensemble du système politique. Pendant que l’objectif des sadristes est de se débarrasser de leurs rivaux politiques chiites par le biais de nouvelles élections anticipées, avec une victoire plus importante pour s’assurer un gouvernement à dominante sadriste. 

En fin de compte, le plus grand défi des sadristes n’est peut-être pas le Cadre de coordination, mais la maîtrise des forces redoutables qu’ils contribuent à déclencher.

Akeel Abbas est un universitaire et journaliste irakien. Il est titulaire d’un doctorat en études culturelles de l’Université Purdue.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Akeel Abbas is an Iraqi academic and journalist. He holds a PhD in cultural studies from Purdue University