Aller au contenu principal

Iran : en appréhendant des marins américains, les GRI ont envoyé un message à Rohani et à l’Occident

Les Gardiens de la révolution islamique (GRI) ont envoyé un signal fort à l’équipe de politique étrangère de Rohani : son implication avec les États-Unis ne peut pas s’étendre au-delà de l’accord sur le nucléaire

La capture et la libération rapide de dix marins américains voyageant à bord de deux bateaux de la marine témoignent des relations toujours tendues entre l’Iran et les États-Unis dans la région. L’incident est survenu dans un contexte de tensions croissantes entre l’Iran et l’Arabie saoudite, soulignant ainsi la volatilité potentielle de l’équilibre militaire dans le Golfe.

Une grande partie de l’analyse s’est concentrée sur le plan d’action global conjoint (JCPOA) sur le nucléaire, dont la mise en œuvre vient de débuter véritablement, et la perspective de la levée immédiate des sanctions. On admet communément que les Iraniens ont évité d’en faire tout un plat, par exemple en retenant les marins américains plus longtemps, afin de ne pas compromettre l’accord sur le nucléaire.

En fait, l’importance de cet incident s’étend au-delà du JCPOA et il peut être analysé et interprété aux niveaux militaire, stratégique, diplomatique et politique. Nonobstant la violation des eaux territoriales iraniennes, il est important de souligner d’entrée de jeu que l’incident a été initié, géré et conclu par le corps des Gardiens de la révolution (GRI).

Sur le plan strictement militaire, l’incident n’est pas important outre mesure. Les États-Unis et l’Iran se testent régulièrement dans le Golfe, afin de sonder les frontières, d’évaluer la réaction et de recueillir des renseignements.

Bien que les États-Unis ne violent pas fréquemment les eaux territoriales iraniennes, le fait est que des violations se produisent (souvent intentionnellement) et qu’elles ne suscitent pas nécessairement une réaction énergique de la marine des GRI.

L’élément crucial dans cet incident est le timing : puisque l’accord nucléaire entre dans sa phase de mise en œuvre et que concomitamment l’attitude de l’Iran vis-à-vis des États-Unis semble s’adoucir, les GRI ressentent le besoin de montrer leur force. Il faut noter que, il y a quelques semaines à peine, la marine des GRI aurait conduit un exercice de tir réel à proximité d’un porte-avions américain dans le détroit d’Ormuz.

Rien de tout cela ne doit être interprété comme une préparation à un affrontement militaire potentiel avec la marine américaine dans le Golfe persique. La doctrine militaire iranienne dans ce domaine est avant tout marquée par l’expérience douloureuse du 18 avril 1988, pendant l’opération américaine Praying Mantis, lorsqu’en l’espace d’une seule journée les forces américaines dans le Golfe avaient détruit un quart de la marine iranienne.

Dans le domaine stratégique, l’énorme disparité des ressources navales entre les deux puissances définit le comportement des GRI envers les forces américaines dans la région.

Depuis la fin de la guerre Iran-Irak en août 1988, la marine des GRI, qui contrôle la stratégie navale iranienne au niveau des positions les plus avancées dans le Golfe, a innové et apparemment mis au point un large éventail de méthodes visant à contester avec succès la suprématie navale américaine sans pour autant déclencher une guerre frontale.

L’effet recherché est d’affirmer une posture navale iranienne puissante et plus que capable de combler le vide stratégique et sécuritaire qui suivra le moment où la marine américaine quittera finalement le Golfe persique.

Ainsi, en termes stratégiques, les GRI regardent le très long terme et tous leurs engagements cinétiques avec les ressources navales américaines dans le Golfe sont conçus pour atteindre cet objectif, à savoir accélérer l’éventuel retrait américain de la région. Du point de vue des GRI, chaque mouvement, soigneusement élaboré, et aussi insignifiant qu’il puisse paraître, compte à long terme.

Sur la scène diplomatique, les GRI sont enfermés dans une rivalité avec l’administration du président Hassan Rohani pour le contrôle de la politique régionale. Le JCPOA est important dans ce contexte et alors que les GRI ne sont en principe pas opposés à l’accord, les Gardiens de la Révolution ainsi que la plupart de l’establishment iranien préfèrent un respect minimal de ses termes.

Là où la position des GRI diverge fortement de celle de l’administration Rohani, c’est sur les dividendes diplomatiques potentiels d’une mise en œuvre fructueuse du JCPOA. Ce dernier a pour objectif d’utiliser l’élan de l’accord nucléaire pour asseoir la stabilité des relations américano-iraniennes.

Les intentions du président Rohani dans le domaine de la politique étrangère sont mises en relief par l’approche de son ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, qui a formé un lien étroit avec son homologue américain John Kerry. La gestualité et les déclarations de Zarif laissent peu de doute sur le fait que, sans entraves, il chercherait rapidement à restaurer formellement les liens avec les États-Unis.

En jouant des muscles dans le Golfe et surtout en gérant l’ensemble du processus jusqu’à la manière exacte de sa conclusion, les GRI ont envoyé un signal fort à l’équipe de politique étrangère de Rohani : ils sont à la fois capables et désireux de faire capoter tout geste significatif envers les États-Unis au-delà des termes du JCPOA.

La dimension politique de l’incident est étroitement liée à son angle diplomatique. Comme la politique étrangère est au cœur des objectifs de l’administration Rohani, il en résulte que tout recul dans ce domaine affaiblit l’administration et diminue sa perspective de gagner un second mandat lors des élections présidentielles de l’année prochaine.

Toutefois les GRI pourraient avoir une motivation politique plus immédiate, à savoir prêter main forte à leurs alliés pour les élections législatives à venir et celles de l’Assemblée des experts.

Lors de ces élections de la plus grande importance (présentées comme les plus décisives de l’histoire de la République islamique), une large coalition de factions conservatrices et jusqu’au-boutistes fera face à un défi féroce de la part des centristes et réformistes alliés au camp de Rohani.

En aidant à maintenir, et si possible à renforcer, le contrôle des conservateurs sur le Parlement et l’Assemblée des experts, les GRI espèrent donner l’avantage à leurs alliés dans les accrochages politiques ultérieurs avec le camp Rohani.

Plus précisément, les Gardiens de la Révolution espèrent peut-être qu’après les élections, les conservateurs et jusqu’au-boutistes pourront appliquer une pression suffisante sur Rohani pour inverser la purge, menée à l’été et à l’automne 2013, immédiatement après l’accession de Rohani à la présidence, des ministères sensibles que sont les Affaires étrangères et les Renseignements.

Comme ces deux ministères sont au centre de la formation et de la mise en œuvre de la politique étrangère, la restauration de l’équilibre des factions en leur sein apaisera les angoisses du haut commandement des GRI.

- Mahan Abedin est un analyste spécialiste de la politique iranienne. Il dirige le groupe de recherche Dysart Consulting.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : capture d’écran tirée d’une vidéo diffusée le 13 janvier 2016 par l’Islamic Republic of Iran’s News Network (IRINN) qui montre des marins américains étant appréhendés par les Gardiens de la Révolution de l’Iran après avoir constaté que leurs bateaux de patrouille étaient accidentellement entrés dans les eaux iraniennes, selon un communiqué (AFP/HO/IRINN).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.