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Iran : une politique de lutte contre la corruption inadaptée dès le départ

Le président iranien Hassan Rohani s’est engagé à lutter contre la corruption, mais il se trompe de cible

Depuis son arrivée au pouvoir au cours de l’été 2013, le président iranien Hassan Rohani a fait de la lutte contre la corruption l’une des priorités de son administration.

Le président Rohani a mis l’accent sur cet engagement dans un discours éloquent prononcé début décembre 2014 lors d’une conférence sur le sujet, promettant de combattre la corruption et les monopoles qui l’entretiennent.

Selon la plupart des observateurs iraniens, dans son discours Hassan Rohani s’en est pris indirectement au corps des Gardiens de la révolution islamique, l’IRGC, qui a étendu son influence économique sous l’administration précédente du président Mahmoud Ahmadinejad.

Même s’il est commode, politiquement, de pointer du doigt l’IRGC, la démarche n’est pas forcément révélatrice d’une volonté sincère de s’attaquer au problème de la corruption en Iran.

La corruption est, aux dire de tous, un problème grave et qui va s’intensifiant en Iran. S’attaquer aux causes et conséquences de ce fléau requiert non seulement une réévaluation radicale des structures de l’économie iranienne, mais également une nouvelle analyse critique de la culture populaire et des comportements courants des Iraniens face à leurs obligations socio-économiques.

Une quête permanente

Un des aspects problématiques de la politique anti-corruption iranienne est qu’elle repose sur une rhétorique profondément idéologique. La conviction que le système est fiable et sain dans son ensemble et que ce sont les individus et les groupes déviants qui sont responsables de la corruption est profondément ancrée dans les mentalités.

Cette croyance remonte au début des années 1990, au moment où les efforts contre la corruption ont véritablement commencé à être déployés, au cours du premier mandat présidentiel d’Ali Akbar Hashemi Rafsanjani.

La croyance selon laquelle le pays ne connaissait pratiquement pas la corruption gouvernementale dans les années 1980, au beau milieu de la guerre et de la transition révolutionnaire, est largement répandue dans les cercles du pouvoir à Téhéran. Cette idée est rattachée à des notions profondément ancrées de pureté révolutionnaire et à la volonté de triompher dans la « guerre imposée », la guerre Iran-Irak des années 1980. C’est pourquoi il est si difficile de remettre en cause cette perception, et à fortiori de s’en débarrasser.

Au cours de ces 25 dernières années, les dirigeants et les hauts fonctionnaires iraniens n’ont cessé d’affirmer leur position prônant une tolérance zéro face à la corruption, et ont promis de réprimer les coupables avec une extrême fermeté. Cette approche est illustrée par l’ayatollah Khamenei, le Guide suprême et la plus haute autorité du pays, qui met fréquemment en garde sur les dangers de la corruption et exhorte les fonctionnaires à adopter un train de vie modeste.

Toutefois malgré la rhétorique officielle, l’Iran est, si l’on en croit les sources les plus fiables, un pays fortement corrompu. Selon l’ONG Transparency International, l’Iran se place au 136e rang sur 175 dans son indice de perception de la corruption (avec un score de 27/100).

Ces chiffres sont régulièrement confortés par des scandales de corruption qui font la une des journaux. Le cas du milliardaire iranien, Babak Zanjani, qui a été arrêté en décembre 2013 pour avoir escroqué les finances publiques à hauteur de 1,9 milliard de dollars, a énormément choqué la classe dirigeante. M. Zanjani avait été employé par l’administration précédente du président Ahmadinejad pour aider l’Iran à faire face au régime de sanctions.

L’affaire Zanjani a suivi de près un scandale dans le secteur bancaire qui a révélé l’acquisition frauduleuse de fonds à hauteur de 2,6 milliards de dollars. Mahafarid Ami-Khosravi, qui a joué un rôle essentiel dans cette fraude, a été exécuté en mai dernier. A suivi un cas de fraude dans le secteur des assurances qui mettait en cause l’ancien vice-président, Mohmmad Reza Rahimi. Ce dernier aurait été condamné à une peine d’emprisonnement en rapport avec l’acte frauduleux commis, mais rien n’indique qu’il ait réellement été incarcéré.

Bien entendu, ces scandales ne sont que la partie émergée de l’iceberg, dans la mesure où les citoyens iraniens doivent se battre au quotidien contre une bureaucratie lourde, inefficace et corrompue. Punir les principaux responsables et hauts fonctionnaires mêlés à des scandales portant sur des sommes astronomiques ne permettra pas nécessairement de régler le problème le plus urgent auquel doivent faire face tous les Iraniens : les actes de « petite » corruption.  

La mauvaise cible

Alors que le pays est confronté à une série d’affaires de corruption de grande envergure, on comprend que l’administration d’Hassan Rohani ait choisi de s’en prendre à l’IRGC dans ses discours. Il y a tant de propagande et de désinformation autour de la participation des gardiens de la révolution (ou Pasdaran) à l’économie, que ces derniers constituent une proie facile sur le plan politique.

L’approche d’Hassan Rohani n’est en rien originale, car même l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad (que l’on croyait initialement proche de l’IRGC) s’en est pris aux Pasdaran, les taxant un jour de « contrebandiers ».

La participation de l’IRGC à l’économie iranienne est en effet stratégique. Les Pasdaran gèrent la plupart des gros projets d’infrastructure du pays à travers leur société d’ingénierie, Khatam al-Anbia. Mais à ceux qui y voient instinctivement une situation de monopole, d’autres répondent que l’IRGC comble en fait un vide que le secteur privé ne parvient pas à remplir.

De plus, ceux qui accusent l’IRGC de bouleverser l’économique iranienne ne prennent pas suffisamment en compte le fait que les Pasdaran fournissent une main d’œuvre fiable pour  les postes de direction dans un pays qui manque d’expertise adéquate en matière de management.

Si la volonté de l’administration d’Hassan Rohani de lutter contre la corruption est sincère, elle devra alors s’attaquer à des forces et caractéristiques structurelles qui sont bien plus profondes que l’IRGC — dont l’apparition remonte à 35 ans seulement. La question de la fiscalité et des mentalités face à l’impôt est capitale, notamment lorsque les revenus du pétrole ne seront plus aussi lucratifs pour le gouvernement dans les années et les décennies à venir.

La question des impôts et, plus généralement, la définition et l’application de règlementations commerciales et économiques sont au cœur du comportement de la population en matières économiques et financières. Pendant des générations, les Iraniens ont pris l’habitude de voir leur gouvernement utiliser les revenus du pétrole et du gaz naturel pour fournir une large gamme de biens et de services gratuitement ou à des prix subventionnés.

Changer les mentalités afin de placer les droits et les obligations sur un pied d’égalité est tout aussi important pour lutter contre la corruption qu’affronter une bureaucratie inefficace et des fonctionnaires corrompus. Adopter une approche rhétorique qui se concentre sur des cibles faciles est voué à l’échec.

- Mahan Abedin est un analyste politique iranien. Il dirige le groupe de recherche Dysart Consulting.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : Rouhani a fait de la lutte contre la corruption la pierre angulaire de sa présidence (AFP).

Traduction de l’anglais (original).