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Israël-Soudan : Abdel Fattah al-Burhan pourrait devenir l’archétype du dictateur accommodant

Depuis l’époque de la confrontation avec l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser, le Soudan occupe une place prépondérante dans la « doctrine de la périphérie » d’Israël
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (à droite) rencontre le lieutenant-général Abdel Fattah Abdelrahmane al-Burhan, chef du conseil militaire au pouvoir au Soudan, au Caire, le 25 mai 2019 (AFP)

Le président du Conseil de souveraineté soudanais, le général Abdel Fattah al-Burhan, a défié l’establishment politique de son pays le 3 février en exécutant une manœuvre politique osée que personne n’avait vu venir. 

Il s’est rendu à l’improviste à Entebbe, en Ouganda, où il a rencontré le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Les mécènes régionaux de Khartoum – les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte – auraient été informés et impliqués dans l’organisation de cette rencontre, mais ce sont les puissants États-Unis qui en sont les instigateurs.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui avait invité avec appréhension Burhan à des négociations à Washington la veille, a félicité le dirigeant soudanais pour son initiative audacieuse, tout comme Netanyahou et la presse israélienne. 

Normalisation avec Israël

Le ministère soudanais des Affaires étrangères a pour sa part nié avoir eu connaissance de l’aventure de Burhan, tout comme le gouvernement et les Forces de la liberté et du changement (FFC), la coalition de partis politiques et d’associations professionnelles qui forme la composante civile de l’autorité de transition à Khartoum en alliance avec l’establishment militaire et de la sécurité. Des membres stupéfaits des FFC ont publié une déclaration dénonçant la violation de la déclaration constitutionnelle du pays par Burhan. 

Ce dernier a affirmé aux médias qu’il avait informé le Premier ministre Abdallah Hamdok deux jours avant son voyage. Mais le gouvernement de Hamdok a démenti en avoir eu connaissance au préalable, le Premier ministre faisant observer que le gouvernement de transition devait « rendre des comptes, assumer la responsabilité et assurer la transparence en ce qui concerne toutes les décisions prises ».

Le cabinet a publié un communiqué condamnant les avancées diplomatiques de Burhan qui ne relèvent pas de la compétence du Conseil souverain et viennent contredire la politique étrangère du Soudan traditionnellement solidaire de la cause palestinienne. 

Burhan n’est pas un pionnier, et son aventure sioniste n’est pas sans rappeler le jeu d’un autre dirigeant militaire soudanais cherchant les faveurs d’Israël

Défendant sa décision de rencontrer Netanyahou, Burhan a invoqué la « sécurité et les intérêts nationaux » du Soudan, suggérant qu’il n’y avait pas d’alternative à la normalisation avec l’occupation israélienne afin de se défaire du statut de paria du Soudan, d’obtenir les faveurs de Washington et l’effacement du fardeau que constitue l’énorme dette du pays. Des commentateurs et politiciens favorables ont fait écho à ces espoirs. 

Toutefois, Burhan n’est pas un pionnier, et son aventure sioniste n’est pas sans rappeler le jeu d’un autre dirigeant militaire soudanais cherchant les faveurs d’Israël. En 1982, l’ancien président Gaafar Nimeiry, avec l’aide du milliardaire saoudien Adnan Khashoggi (un marchand d’armes), avait assisté à une réunion clandestine avec le ministre israélien de la Défense de l’époque, Ariel Sharon, au Kenya, et donné son accord de principe pour faciliter le transfert de milliers de juifs éthiopiens vers la « terre promise » via le Soudan. Nimeiry avait été indemnisé en espèces et par la promesse d’une aide militaire.

Une fois découverte, la dénommée Opération Moïse est devenue un scandale de premier ordre, contribuant à la chute du régime de Nimeiry. La doctrine « aucune alternative » de Burhan, estampillée par les Américains, date de cette époque. 

Le bon vieux temps

Nimeiry est arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire et a suivi les conseils de l’ancien président égyptien Anouar al-Sadate en vue d’ancrer fermement le Soudan dans le camp américain. Quand Sadate a fait la paix avec l’occupation israélienne, Nimeiry a applaudi loyalement. L’armée soudanaise, imitant l’exemple égyptien, est devenue une composante du régime de sécurité mondiale des États-Unis. 

Les unités de l’armée soudanaise ont participé à des exercices conjoints avec l’armée américaine, affublés de noms passionnants tels que Bright Star, heureux de parader autour du matériel militaire qu’ils avaient reçu de leurs mécènes américains.

Lorsque le soulèvement de 1985 a éclaté à Khartoum, en réaction à un régime sévère de coupes budgétaires et de réduction des subventions, le dictateur était à Washington pour une audience avec l’ancien président Ronald Reagan. 

L’ancien président soudanais Gaafar Nimeiry (à droite) rend visite au dirigeant éthiopien Haïlé Sélassié en 1973 (AFP)
L’ancien président soudanais Gaafar Nimeiry (à droite) rend visite au dirigeant éthiopien Haïlé Sélassié en 1973 (AFP)

Pour Burhan, on peut supposer que c’était le bon vieux temps de l’intégration du Soudan dans l’ordre mondial. Du point de vue israélien, le Soudan occupe une place prépondérante dans sa « doctrine de la périphérie », un concept de sécurité et de politique étrangère qui est né de la confrontation israélienne avec l’ancien président égyptien révolutionnaire, Gamal Abdel Nasser.

Ce que permettrait le retrait du Soudan de la liste américaine des États soutenant le terrorisme, c’est un programme de parrainage militaire

Dans le cadre de cette stratégie, visant à contrer l’idéologie panarabe, Israël forme des alliances avec des États non-arabes et des minorités religieuses et ethniques au sein des pays arabes. 

Parmi les personnes visées par Israël figuraient les Sud-Soudanais, longtemps tyrannisés et brutalisés par les dirigeants de Khartoum. Entre 1969 et 1972, le Mossad israélien a fourni aux insurgés sud-soudanais qui combattaient le gouvernement de Khartoum du matériel, des armes et une formation. Depuis, les accords d’armement avec Israël ont continué d’acheminer des armes dans le pays, alimentant le conflit au Soudan du Sud. 

Une feuille de route vers la réhabilitation

Les avances de Burhan arrivent à point nommé pour Netanyahou, et il n’est pas surprenant que le Premier ministre israélien, inculpé de fraude, corruption et abus de confiance dans une série d’affaires de corruption qui tirent en longueur, ait présenté sa rencontre avec Burhan comme une réussite. Certes, c’en est une, puisque le Soudan a récemment autorisé les vols en direction d’aéroports israéliens à traverser son espace aérien.

Ce que le Soudan a à gagner relève de la spéculation. La question qui préoccupe les dirigeants soudanais – principalement le retrait du Soudan de la liste américaine des États soutenant le terrorisme – n’est pas réalisable en « actionn[ant] un interrupteur. C’est un processus », selon le sous-secrétaire d’État américain aux Affaires africaines. Même si cela se produit, il est peu probable que cette mesure s’avère la panacée des difficultés financières du Soudan. 

La désignation comme État soutenant le terrorisme n’interdit ni ne pénalise l’investissement étranger, et elle n’est pas le seul obstacle à l’allégement de la dette.

Les politiques du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale sur les arriérés interdiraient toujours les prêts au Soudan. En 2017, le FMI a estimé les arriérés du Soudan à 1,3 milliard de dollars sur une dette extérieure totale de 59 milliards de dollars. L’année dernière, le Soudan est convenue d’une feuille de route pour réhabiliter le pays qui n’impliquait pas de payer les arriérés. 

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Ce que permettrait néanmoins le retrait du Soudan de la liste américaine des États soutenant le terrorisme, c’est un programme de parrainage militaire, d’exportations dans le domaine de la défense, de renseignements et de ventes d’armes. 

Avec l’aide des Israéliens et des Américains, Burhan pourrait devenir l’archétype du dictateur accommodant vis-à-vis de la stratégie américaine dans la région – un Sissi soudanais. L’accord de partage du pouvoir entre le gouvernement civil d’Abdallah Hamdok et le bloc militaro-paramilito-sécuritaire dirigé par Burhan a officialisé une situation de double pouvoir au Soudan.

Ayant le vent américano-israélien en poupe, Burhan remanie activement cet arrangement précaire, avec des déclarations de pouvoir souverain de l’armée et la promesse séduisante d’un paradis des consommateurs sur le Nil. La contre-révolution est retweetée par Netanyahou. 

- Magdi El Gizouli est un universitaire soudanais et chercheur au Rift Valley Institute. Il écrit sur les affaires soudanaises sur son blog : stillsudan.blogspot.com

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Magdi El Gizouli
Magdi El Gizouli is a Sudanese academic and a fellow of the Rift Valley Institute. He writes on Sudanese affairs on his blog: stillsudan.blogspot.com