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L’effondrement flagrant de l’identité nationale irakienne

En construisant un État sectaire, Nouri al-Maliki a laissé un héritage empoisonné qui s’exprime à nouveau dans son dénigrement de la foi de millions d’Irakiens

On a récemment assisté à un spectacle curieux qui reflète les bizarreries de l’Irak post-occupation lorsque Nouri al-Maliki, ancien Premier ministre et actuel vice-président du pays, a pris la parole pour disserter sur l’histoire des premiers temps de l’islam, sur les compagnons du Prophète Mohammed et sur le Coran.

Pendant les années de son opposition au régime baathiste, al-Maliki s’est fait connaître comme un homme aux actions douteuses. Ensuite, pendant ses difficiles années à la tête du gouvernement, il est devenu célèbre pour avoir personnellement supervisé des activités de détournement de fonds et de corruption à un niveau jamais égalé dans toute l’histoire de l’Irak. Il est aussi connu pour avoir construit un appareil d’État parallèle lui étant personnellement dévoué et une armée d’anciens miliciens. Surtout, il est connu pour avoir poursuivi des politiques sectaires et hégémoniques.

Son règne s’est achevé par un échec total qui s’est manifesté notamment par l’effondrement de son armée face à quelques centaines de combattants de l’État islamique (EI). Ces derniers ont fini par contrôler au moins un tiers du territoire irakien. Cependant, personne ne savait que Nouri al-Maliki était, que ce soit pendant ses années dans l’opposition ou quand il était au gouvernement, un expert en histoire islamique capable de discuter tel un érudit des principaux événements de l’islam. Et pourtant, c’est exactement ce qui s’est produit lorsqu’il s’est autorisé à condamner la vaste majorité des compagnons du Prophète et à remettre en question l’authenticité du Coran.

L’attaque d’al-Maliki contre le Coran

Nouri al-Maliki a affirmé que les compagnons du Prophète avaient terrorisé les premières communautés musulmanes et leur avaient imposé la version du Coran qu’ils avaient eux-mêmes préparée, sous-entendant que le Coran que les musulmans lisent aujourd’hui n’est pas la bonne version. 

L’incongruité des propos d’al-Maliki n’émane pas de la nature de son discours. De telles affirmations sont souvent proférées par des chiites extrémistes et incultes. Leur incongruité émane plutôt du fait que cet homme a été autrefois le dirigeant de tous les Irakiens, qu’ils soient sunnites ou chiites, musulmans ou chrétiens. On aurait donc pu s’attendre de sa part à un peu de respect pour la foi de son peuple ; au lieu de cela, nous avons eu droit à des insultes publiques à l’encontre des croyances de la moitié de la population irakienne.

Mais il y a plus grave encore. Si al-Maliki n’est pas qualifié pour traiter des grandes questions de l’histoire de l’islam, il exprime des croyances qui ne peuvent être séparées des mesures et des positions politiques qu’il a adoptées pendant ses années au pouvoir. Et si les croyances d’al-Maliki sont partagées par la classe gouvernante chiite de l’Irak de l’après 2003, alors on peut en déduire que le pays se dirige vers un futur bien plus sombre que ce qu’il a connu au cours des dix dernières années.

Dans les années 80 et 90, les leaders de l’opposition chiite irakienne tenaient à mettre l’accent sur leur appartenance à l’oumma islamique mondiale. Les responsables de partis comme al-Da'wah ou le Conseil suprême des musulmans entretenaient des relations étroites avec les forces sunnites. Certains de ces responsables chiites ne cachaient d’ailleurs pas l’influence qu’avaient eue sur eux des penseurs et idéologues de l’islam politique sunnites.

Repli vers le sectarisme

Cependant, l’échec connu par le soulèvement chiite dans le sud de l’Irak pendant les semaines qui suivirent la guerre du Koweït en 1991 provoqua un sentiment de désespoir parmi les forces de l’opposition chiite. Au lieu de faire face à leur échec en renforçant leur attachement au courant islamique général, ils se réfugièrent dans des positions sectaires.

En 2003, des éléments néoconservateurs influents au sein de l’administration de George Bush Junior permirent aux forces politiques chiites de prendre le contrôle de l’Irak et de dominer le nouvel État construit à la va-vite pendant les années de l’occupation. Les figures de l’opposition qui avaient passé la majeure partie de leur vie en exil devinrent tout à coup les gouverneurs de l’Irak. Le peuple demanda d’eux qu’ils saisissent l’occasion pour bâtir l’État et l’unité nationale du pays.

Tous ceux qui dirigèrent l’Irak depuis sa création au début des années 1920 n’ignorèrent pas le défi que constituait sa diversité sectaire et ethnique, et avaient conscience de la nécessité de reconstruire l’unité de la nation sur des bases transcendant ces différences. Or, la nouvelle classe dirigeante exhiba rapidement sa totale ignorance du pays. Dit simplement, ces responsables furent incapables de se libérer des chaînes de leurs propres culture et penchants sectaires.

Après l’invasion : l’Iran

Un autre facteur joua un rôle majeur dans le sectarisme de ces gouvernants. Le vide du pouvoir créé par l’occupation et l’effondrement de l’État transformèrent l’Irak en une zone d’influence iranienne. La majorité écrasante de la nouvelle classe dirigeante chiite irakienne était alliée à l’Iran pendant les années d’opposition et d’exil. Cependant, en prenant le pouvoir de l’un des pays les plus importants et les plus riches du Moyen-Orient, ils n’avaient plus besoin de se soumettre à la volonté iranienne.

Néanmoins, en très peu de temps, au vu et au su des autorités d’occupation, l’Iran réussit à infiltrer les principales institutions du nouvel État irakien. Mais pas seulement. L’Iran établit également des milices entièrement loyales à Téhéran. Par conséquent, au lieu de maintenir l’indépendance de l’État dont ils prirent le contrôle, les nouveaux dirigeants irakiens commencèrent à rivaliser entre eux pour afficher leur loyauté à l’Iran et à ses dirigeants. En l’absence d’une base linguistique et ethno-nationale commune, le chiisme dans sa forme la plus extrême devint l’élément central de cette loyauté.

Le Moyen-Orient connaît un regain de tension sectaire depuis l’invasion et l’occupation de l’Irak, une tension qui a atteint de nouveaux sommets avec l’éruption des révolutions arabes. Cette tension sectaire a commencé en Irak, qui a connu une guerre civile sectaire pendant les années qui ont suivi l’invasion et l’occupation.

Certaines composantes de la classe dirigeante chiite ont contribué à souffler sur les flammes de cette guerre sectaire. À peine celles-ci ont-elles été éteintes en Irak que le Liban a fait les frais du positionnement politique du Hezbollah et de sa tentative de soumettre l’État libanais à ses propres caprices sectaires.

Propager le virus

Avec l’éruption des soulèvements arabes, la Syrie est devenue le champ de bataille d’un conflit sectaire meurtrier au centre duquel se trouvent le Hezbollah et l’Iran. Des combattants chiites en provenance d’Afghanistan, du Pakistan et d’Irak ont été mobilisés pour défendre le régime d’Assad, et il est apparu clairement que Téhéran a cherché à internationaliser la tension sectaire afin de pénétrer dans l’ensemble des territoires où existe le pluralisme sectaire musulman. Les efforts iraniens se sont rapidement traduits dans les faits par la tentative imprudente des houthis de s’emparer du pouvoir au Yémen.

Il semble, de toute évidence, qu’al-Maliki et la majorité des dirigeants chiites irakiens n’aient pas retenu les leçons des années de conflit sectaire de la première décennie de ce siècle. Ils n’ont pas non plus pris en considération la nécessité de fortifier l’Irak face aux vents de la discorde sectaire qui balaient l’ensemble de la région.

Dès que la révolution syrienne a éclaté, Nouri al-Maliki s’est mis à pourchasser ses partenaires sunnites au sein du système politique, l’un après l’autre. Quand les sunnites irakiens ont manifesté dans les provinces à majorité sunnite pour exiger la reconnaissance de leurs droits essentiels, le Premier ministre n’a pas caché dans ses propos, tant publics que privés, l’approche entièrement sectaire qu’il comptait adopter avec ses millions de compatriotes.

La répression violente de la dissidence

Tout comme Assad en Syrie, Nouri al-Maliki a eu recours à la violence d’État pour réprimer les manifestants dans les provinces d’Anbar, de Salahuddin et de Ninive. Les demandes des manifestants n’étaient ni exagérées, ni inhabituelles. Il aurait été possible d’y répondre sans porter atteinte à l’autorité de l’État ou à la position du gouvernement. Or al-Maliki, poussé par ses convictions sectaires, a choisi le chemin de la confrontation.

Aujourd’hui, Nouri al-Maliki recommence à exprimer ses convictions sectaires de la façon la plus hideuse et grossière qu’il soit. Ses commentaires sur les commencements de l’islam n’auront certainement aucune influence sur la façon dont les musulmans perçoivent leur propre histoire, mais ils indiquent qu’il est impossible de reconstruire l’unité nationale de l’Irak avec de tels dirigeants.

À cause de l’échec patent du système de gouvernance d’al-Maliki, l’Irak a fini par être divisé entre l’EI, le gouvernement de Bagdad, l’autorité des Forces de mobilisation populaire, qui semblent entièrement indépendantes du gouvernement d’Haïder al-Abadi, l’autorité sans cesse croissante des Kurdes et la profonde infiltration iranienne à l’intérieur de l’État irakien. Il semble inévitable que l’Irak ait à parcourir un très long chemin avant de pouvoir se sortir d’une telle situation, si tant est que cela soit encore possible. 

Dr. Basheer Musa Nafi est un historien spécialisé dans l’histoire de l’islam et du Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le nouveau Premier ministre irakien Haïder al-Abadi (à droite) sert la main du vice-président Nouri al-Maliki lors de la session parlementaire consacrée à la présentation du nouveau gouvernement, Bagdad, le 8 septembre 2014.

Traduction de l’anglais (original).