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Les chrétiens qui voyagent en Terre sainte pour Pâques ignorent la réalité sur le terrain

Les pèlerins chrétiens s’en sont retournés chez eux ignorants de la réalité des Palestiniens vivant sous occupation israélienne

Le dimanche des Rameaux, des pèlerins chrétiens venus du monde entier ont commencé à atterrir à l’aéroport Ben-Gourion pour vivre une expérience religieuse unique : les célébrations de Pâques en Israël.

Les célébrations ont commencé le 20 mars, quand les pèlerins chrétiens ont escaladé le mont des Oliviers pour rejouer l’entrée de Jésus Christ à Jérusalem, et se sont achevées le dimanche de Pâques, lorsqu’est commémorée la résurrection de Jésus Christ.

Cependant, ce pèlerinage traditionnel ne se déroule pas dans un vide politique. La promotion par Israël de voyages organisés en Terre sainte auprès des chrétiens d’Amérique et d’Europe fait partie de ses efforts d’autopromotion à l’international.

Le 15 mars, lors d’un événement promotionnel organisé au Casino de Madrid, en Espagne, l’atmosphère était étrangement calme. Seule une trentaine de personnes étaient présentes à la conférence, dans laquelle l’ambassadeur israélien en Espagne ne s’est pas attardé.

La conférence avait principalement pour but de promouvoir Israël comme destination sûre pour les pèlerins espagnols. Personne n’a parlé de l’occupation. Personne n’a parlé de l’inégalité de l’application de la loi dans les territoires palestiniens. Personne n’a parlé de la récente vague d’attaques en Israël et en Cisjordanie occupée.

Après Pâques, les pèlerins chrétiens de Terre sainte sont rentrés chez eux, pour beaucoup inconscients de la réalité sur le terrain ; rares sont ceux qui se seront rendus en Cisjordanie, et aucun n’aura pénétré dans la bande de Gaza.

Cette réalité est complexe : Israël occupe une partie de la Cisjordanie, où des colonies juives illégales poussent comme des champignons ; et les Palestiniens vivant sous occupation sont confrontés à de multiples défis, dont une application inégale de la loi sur leur propre terre.

Pour leur part, les Palestiniens de la bande de Gaza se sentent emprisonnés. Avec environ 1,85 million de Palestiniens vivant dans quelque 362 km2, Gaza est parmi les zones les plus densément peuplées de la planète.

En outre, son infrastructure a été gravement endommagée par le dernier assaut militaire israélien, en 2014.

Pendant ce temps, les attaques contre des Israéliens sont fréquentes. Ces attaques sont soit perpétrées par des militants dans la bande de Gaza, qui lancent des roquettes sur le territoire israélien, soit par des « loups solitaires » qui opèrent à l’intérieur d’Israël.

Malheureusement, de nombreux pèlerins chrétiens ne sauront rien de cette réalité complexe. Leur séjour dans le berceau de la chrétienté sera de dimensions limitées.

La réalité des Palestiniens

Hamde Abou Rahma risque sa vie au quotidien. Armé d’une caméra, il documente la vie palestinienne sous occupation israélienne. Suite à la mort de son cousin Phil, qui apparaît dans le documentaire primé Cinq caméras brisées, il a décidé de travailler comme photojournaliste : « Ma mère n’aime pas quand je pars au travail ; deux de mes cousins ont été tués de cette façon ».

Les pèlerins chrétiens s’en sont retournés chez eux ignorants de la réalité d’Hamde et des autres Palestiniens vivant sous occupation israélienne.

Les voyages organisés en Terre sainte sont habituellement préparés par des agences israéliennes employant des guides israéliens qui récitent la version officielle israélienne des événements historiques et contemporains.

Ce discours exclut par exemple le fait que la loi n’est pas appliquée de manière égale dans les territoires palestiniens occupés.

Selon le droit international humanitaire, l’État d’Israël, en tant que puissance occupante des territoires palestiniens occupés, a la responsabilité de garantir la sécurité et la protection des résidents palestiniens de la zone.

Or, les forces israéliennes ne protègent pas les civils palestiniens et leurs propriétés contre la violence des colons, et détiennent rarement les colons juifs qui ont commis des crimes contre des civils palestiniens.

Par conséquent, la violence des colons à l’encontre des Palestiniens et de leurs biens est souvent perpétrée en toute impunité.  

En outre, les résidents palestiniens de Cisjordanie sont soumis à la loi militaire israélienne, alors que les colons juifs bénéficient des protections légales octroyées par le système judiciaire civil israélien.

En outre, les mineurs palestiniens accusés d’avoir contrevenu à la loi peuvent, même s’ils ne sont âgés que de 12 ans, être interrogés sans la présence d’un représentant adulte, et même emprisonnés. 

En revanche, le système judiciaire civil israélien protège les mineurs israéliens tout au long du processus de justice criminelle en raison de l’Amendement numéro 14 de la Loi relative aux jeunes, laquelle interdit l’incarcération de mineurs de moins de 14 ans et autorise les mineurs israéliens à demander à ce que l’un de leurs parents ou un représentant légal adulte s’exprime à leur place pendant un interrogatoire.

Par ailleurs, les Palestiniens qui vivent sous occupation font face à une croissance alarmante des démolitions et des déplacements à l’intérieur de la Cisjordanie, ainsi qu’à une augmentation du nombre de colonies juives.

En février 2016, les autorités israéliennes ont démantelé 237 maisons et structures de subsistance palestiniennes à travers la Cisjordanie – le chiffre le plus haut en un seul mois depuis que le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) a commencé en 2009 à documenter systématiquement l’impact des démolitions.

La plupart de ces structures ont été détruites sous le prétexte d’avoir été construites sans permis de construire. Or, ces permis sont pratiquement impossibles à obtenir.

En outre, ce mois-ci, l’organisation israélienne Peace Now a publié de nouvelles données indiquant qu’en 2015, 1 800 nouveaux chantiers de construction de logements dans les colonies ont été démarrés, moins qu’en 2014 mais plus qu’au cours des deux précédentes années.

Les pèlerins chrétiens auront découvert très peu de cette réalité au cours de leur voyage. La plupart d’entre eux auront évité de se rendre en Cisjordanie par crainte pour leur sécurité, et ceux qui y seront allés n’auront visité que la ville de Bethlehem, lieu de naissance de Jésus Christ.

Aucun ne sera allé dans la bande de Gaza, la visite de l’enclave étant interdite aux touristes. Ils n’auront donc pu voir de leurs propres yeux les destructions causées par la dernière opération militaire israélienne.

La réalité des Israéliens

Les Israéliens vivent dans la crainte constante d’une attaque, particulièrement dans les villes méridionales d’Ashkelon et de Sdérot.

Lorsque les militants de la bande de Gaza lancent des roquettes sur le territoire israélien, le radar de veille lointaine Tzeva-Adom (« couleur rouge ») installé dans les villes israéliennes qui bordent la bande de Gaza prévient les civils d’une attaque imminente à la roquette. Quand l’alarme se met à sonner, les Israéliens ne disposent que de quelques secondes pour trouver refuge.

Ces attaques sont fréquentes. Pourtant, les pèlerins chrétiens en font rarement l’expérience directement, le sud d’Israël ne figurant généralement pas sur leur itinéraire de voyage.

Ce n’est que lorsque j’ai résidé dans la ville méridionale de Beer-Sheva, située au milieu du désert du Néguev, que je me suis moi-même familiarisée à cette réalité.

Pour moi, comme pour la majorité des visiteurs d’Israël, cette réalité n’est pas normale. Et pourtant, elle fait partie du quotidien pour les habitants du sud d’Israël.

En plus des attaques à la roquette, les Israéliens sont confrontés à un autre défi sécuritaire : les attaques de loups solitaires, difficiles à prédire, et donc difficiles à empêcher.

La dernière vague de violences, qui a débuté en octobre 2015, continue à ce jour.

Au cours des deux premiers mois de 2016, quatre Israéliens et 27 Palestiniens suspectés d’être des assaillants ont été tués pendant des attaques ou des attaques présumées palestiniennes. Sept autres Palestiniens ont été tués et un millier environ blessés au cours de manifestations et de confrontations.

En général, les pèlerins chrétiens n’entendent parler de ces attaques qu’à travers les médias. Bien qu’ils séjournent dans le pays où ces attaques ont lieu, cette réalité leur est étrangère.

Le tableau complet de la situation

À la conférence de Madrid, un journaliste espagnol a déclaré : « Le temps est venu d’arrêter d’idéaliser Israël en tant que destination pour les pèlerins chrétiens. Nous, chrétiens, devons faire l’expérience des réalités sur le terrain. Au lieu de présenter Israël comme une destination idéale pour les touristes chrétiens, nous devons faire face à ce qu’il se passe sur le terrain, et encourager les futurs visiteurs à ne pas ignorer la situation sur place. »

En effet, il est temps que les pèlerins chrétiens élargissent le spectre de leur voyage en Terre sainte.

- Tania Ildefonso Ocampos est une analyste politique espagnole spécialisée dans les stratégies de l’UE au Moyen-Orient. Elle a effectué par le passé un stage Robert Schuman (à l’Unité euro-méditerranéenne et moyen-orientale de la Direction générale des politiques extérieures du Parlement européen), et elle a obtenu un master en Histoire du Moyen-Orient à l’université de Tel Aviv, en Israël.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteure et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des pèlerins catholiques portent des rameaux de palmier en marchant autour de l’édicule de l’église du Saint-Sépulcre lors du dimanche des Rameaux dans la vieille ville de Jérusalem le 20 mars 2016 (AFP).

Traduction de l’anglais (original).