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Les sinistres objectifs de la croisade d’Abou Dabi contre l’islam politique

La promotion du soufisme par Abou Dabi sert de fondement idéologique et religieux à sa politique étrangère agressive dans la région
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi en compagnie du prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed, à Abou Dabi le 14 novembre 2019 (AFP)

L’émirat d’Abou Dabi s’est fermement établi en tant que cyber-puissance, utilisant ses cyber-capacités non seulement à des fins de sabotage et d’espionnage, mais aussi, de plus en plus, à des fins de subversion – c’est-à-dire en transformant les récits en armes afin de nuire à la société civile du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

Ainsi, contrairement à la croyance populaire, la politique étrangère des Émirats est loin d’être laïque. Son métarécit de « tolérance » et de « coexistence religieuse » n’est pas seulement un outil de soft power visant à dépolitiser l’islam et à éroder l’islamisme dans la région, mais sert également de coquille – bien qu’intellectuellement vide – pour promouvoir une forme d’islam politiquement quiétiste.

Les Émirats arabes unis (EAU) ont parfaitement saisi le pouvoir de la religion et de l’idéologie pour mobiliser ou démobiliser la société civile dans le monde arabe. Leur promotion du soufisme est tout sauf laïque : elle sert de fondement idéologique et religieux à leur politique étrangère agressive dans la région.

Séparation de la Mosquée et de l’État

Depuis le milieu des années 2000, Abou Dabi, centre de gravité de la fédération des sept émirats qui constituent les Émirats arabes unis, est à l’offensive, promouvant une forme d’« exceptionnalisme émirati » qui repose non seulement sur de relatives libertés sociales et économiques, mais plaide également pour une séparation de la Mosquée et de l’État.

Certains en sont venus à saluer le modèle émirati comme un modèle jeffersonien : un État du Moyen-Orient qui promouvrait la laïcité dans la région est un cadeau pour les néoconservateurs occidentaux et les libéraux intolérants qui considèrent le rôle de l’islam dans les pays du Moyen-Orient comme problématique.

Le récit des Émirats arabes unis a été délibérément conçu pour plaire à un public occidental, en particulier américain, au lendemain du 11 septembre 2001, de la vague islamiste du Printemps arabe et de la montée en puissance du groupe État islamique.

L’angoisse à l’égard de l’islam politique au sein de l’élite d’Abou Dabi émane de la conviction que les récits de l’islam, une fois mariés à des objectifs politiques, ne peuvent plus être contrôlés par l’État

Pourtant, la croisade émiratie contre l’islam dans l’espace politique a un autre objectif, plus sinistre : dépolitiser la société civile tout en monopolisant le pouvoir et l’autorité sociopolitiques entre les mains de l’État. La paranoïa islamiste d’Abou Dabi s’enracine dans une peur profondément ancrée du soft power de l’islam politique en tant qu’opposition traditionnelle au statu quo autoritaire dans la région.

L’angoisse à l’égard de l’islam politique au sein de l’élite d’Abou Dabi émane de la conviction que les récits de l’islam, une fois mariés à des objectifs politiques, ne peuvent plus être contrôlés par l’État ou le régime, créant potentiellement une dynamique civile et sociétale susceptible de saper le statu quo. Le Printemps arabe en est un exemple.

Par conséquent, alors que l’ancien statu quo autoritaire commençait à s’effondrer en 2011, les Émirats arabes unis ont rapidement mobilisé leur puissance financière et militaire pour façonner la future trajectoire sociopolitique de la région.

De la Libye à l’Égypte, en passant par le Yémen et le Soudan, les Émirats arabes unis ont été la principale force contre-révolutionnaire de la région, essayant d’installer ou de soutenir des régimes qui contrôlent la société civile, soutiennent le règne de l’armée et restent à l’abri de l’attraction de l’islam politique.

Dissimuler la répression autoritaire

Mais ce dont Abou Dabi avait besoin, c’était d’un récit alternatif capable de dissimuler la répression autoritaire en la présentant comme une opération antiterroriste promouvant la « tolérance » laïque. Le soufisme, une branche politiquement quiétiste de l’islam embrassant ses vertus les plus intrinsèques, a offert exactement cela : un récit alternatif de l’islam basé sur une version plus acceptable d’une religion qui a été largement vilipendée en Occident.

En tant que champion autoproclamé de la lutte contre le terrorisme, Abou Dabi a habilement utilisé le soufisme pour représenter le « véritable islam » – un islam qui semble offrir une panacée pour guérir les éléments extrémistes du salafisme, tout en fournissant une base ontologique simpliste pour un contre-extrémisme qui repose entièrement sur la théologie, négligeant ainsi les preuves empiriques des facteurs sociopolitiques à l’origine de l’extrémisme.

Un robot policier au garde-à-vous dans le centre-ville de Dubaï en 2017 (AFP)
Un robot policier au garde-à-vous dans le centre-ville de Dubaï en 2017 (AFP)

Ce faisant, Abou Dabi a soutenu des centres théologiques en Libye, en Égypte et aux Émirats arabes unis dont la vocation est de propager une version de l’islam qui à première vue est quiétiste, mais qui à y regarder de plus près est tout aussi politique dans son instrumentalisation que d’autres formes d’islam politique.

Lorsqu’en 2016, la conférence de Grozny sur l’islam sunnite, financée conjointement par les Émirats arabes unis et l’Égypte et coordonnée par le président tchétchène Ramzan Kadyrov – un ami du prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed – a appelé à un retour à une version plus « tolérante » de l’islam rejetant l’activisme politique, le message était politique.

Lorsque le Forum pour la promotion de la paix dans les sociétés musulmanes, organisé par les EAU et dirigé par le cheikh soufi Abdallah ben Bayyah, a appelé à la séparation de la Mosquée et de l’État, le message était politique, qualifiant de vertus islamiques la dépolitisation de la société civile et l’obéissance au dirigeant.

De même, lorsque l’étudiant de ben Bayyah, le cheikh Hamza Yusuf, a interdit la rébellion contre les dirigeants, le message était politique. Quand Aref al-Nayed, un savant soufi libyen qui a été ambassadeur de la Libye aux Émirats arabes unis et dirige aujourd’hui Kalam, un think tank islamique basé à Dubaï, a désigné les révolutionnaires islamistes en Libye comme terroristes, le message était politique.

Maintenir la légitimité du régime

Instrumentalisé comme un outil géopolitique de soft power par les Émirats via la promotion de centres théologiques, de conférences et d’universitaires, le soufisme devient un rempart pas si quiétiste au salafisme. Il fournit la justification morale pour réprimer l’opposition politique et la société civile, offrant une base théologique à l’équivalence morale entre islamisme et terrorisme – deux éléments extrêmement vitaux de la stratégie de communication d’Abou Dabi dans la région.

[Le soufisme] fournit la justification morale pour réprimer l’opposition politique et la société civile, offrant une base théologique à l’équivalence morale entre islamisme et terrorisme

Lorsque Khalifa Haftar en Libye utilise aveuglément la violence pour avancer sur le gouvernement soutenu par l’ONU à Tripoli, lorsque Abdel Fattah al-Sissi en Égypte réprime violemment la dissidence ou lorsque le Conseil de transition du Sud au Yémen gère des camps de torture pour islamistes, le réseau de (dés)information théologique des EAU fournit une justification idéologique.

Ce faisant, les Émirats ont politisé la sécularisation de la politique comme un moyen de donner un sens idéologique à leurs objectifs de politique étrangère. Ceci est devenu essentiel au maintien de la légitimité du régime en Libye, en Égypte et à Abou Dabi, et figure comme un thème central dans le métarécit de la « tolérance » – un récit qui prêche la tolérance envers la coexistence religieuse, tout en légitimant l’intolérance envers ceux qui s’opposent au statu quo sociopolitique.

En fin de compte, l’instrumentalisation de la religion par Abou Dabi a créé une fausse bipolarité islamiste entre le soufisme et d’autres formes d’islam politique – l’une contrôlée par le régime et l’autre contrôlée par ceux qui s’y opposent.

– Andreas Krieg est professeur assistant au département d’études de la défense du King’s College de Londres et consultant spécialisé dans les risques stratégiques pour des gouvernements et des entreprises au Moyen-Orient. Il a récemment publié un livre intitulé Socio-Political Order and Security in the Arab World.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Andreas Krieg
Dr. Andreas Krieg is an assistant professor at the Defence Studies Department of King's College London and a strategic risk consultant working for governmental and commercial clients in the Middle East. He recently published a book called 'Socio-political order and security in the Arab World'.