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L’État islamique n’a pas battu en retraite : la Libye n’est que l’un des fronts de cette guerre

Le groupe État islamique continue de se développer malgré les attaques en provenance de l’Occident

Depuis que l’OTAN est intervenue pour mettre un terme au régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est restée dans un terrible état de chaos et d’insécurité. Elle a été déchirée par une multitude de milices et de coalitions rivales se battant pour établir leur puissance localement, par le conflit opposant les gouvernements rivaux de Tripoli et Tobrouk, ainsi que par la sanglante campagne de l’État islamique (EI), en particulier dans la ville côtière de Syrte.

Cette catastrophe pose aux puissances de l’OTAN un certain nombre de problèmes cauchemardesques. L’EI se retrouve en haut de cette liste, et ce notamment parce qu’au moins 5 000 paramilitaires, dont beaucoup ne sont pas originaires de Libye, sont venus grossir en masse les rangs du groupe terroriste. Les puissances occidentales sont particulièrement inquiètes du fait que l’État islamique travaille dur à déstabiliser la fragile situation politique de la Tunisie voisine.

Sur un autre front, le groupe cherche à accroître sa puissance économique en contrôlant des infrastructures pétrolières et gazières. Cela pourrait faire de la Libye son tremplin en vue d’une plus grande influence dans tout le Sahel, et particulièrement au Niger et au Mali.

Le territoire libyen, dont la plus grande partie n’est pas gouvernée, est également devenu un itinéraire de transit majeur pour les personnes désespérées qui tentent de trouver une vie meilleure en Europe. Comme les chemins actuellement empruntés par les réfugiés qui passent en Grèce par la Turquie sont en train d’être fermés, la Libye est l’un des seuls itinéraires restant pour aller jusqu’à la Méditerranée. Le pays est aussi devenu une plaque tournante des trafics d’armes pour une grande partie de l’Afrique.

Cela fait des années que des responsables de l’ONU essaient de mettre en place un gouvernement d’unité efficace qui puisse accepter l’importante assistance militaire occidentale nécessaire pour vaincre l’EI. Une telle assistance est toujours exclue par un embargo international sur les armes, qui a été imposé pour quelque peu calmer l’instabilité qui a fait suite au renversement de Mouammar Kadhafi. Mais, maintenant qu’un gouvernement reconnu internationalement a enfin été mis en place (en étant toutefois presque dépourvu de pouvoirs), les États-Unis et l’Italie ouvrent la voie pour qu’un important programme de transferts d’armements soit encouragé.

La réalité, cependant, est que le gouvernement nouvellement accepté ne va pas se contenter de donner le feu vert aux États de l’OTAN pour faire du commerce d’armes, mais qu’il va très certainement être obligé d’accepter un soutien militaire bien plus conséquent – qui se développera sans doute au point de faire grand usage de la puissance aérienne, et aussi probablement de troupes au sol.

Officieusement, plusieurs pays de l’OTAN dont les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Italie sont déjà aux commandes de forces spéciales en Libye. Ces dernières travaillent dur pour empêcher l’EI d’étendre son emprise et pour aider les milices qui se dressent en travers de sa route.

Et tandis que cette récente manœuvre de soutien au gouvernement semble être une tentative de stabilisation de la Libye, elle a peut-être plus à voir avec le combat visant à repousser l’EI sur tous les fronts.

Hors de contrôle

De nombreux médias ont rapporté que le « califat » subissait une importante pression en Syrie et en Irak, et l’on affirme que c’est là le motif de l’expansion de l’État islamique en Libye. Cette analyse est à considérer avec précaution.

Certes, l’EI a perdu certains territoires en Irak et notamment la ville de Ramadi, tout comme il est vrai que le Pentagone affirme que la guerre aérienne menée par la coalition a provoqué la mort de 28 000 partisans de l’EI au cours des 21 derniers mois. Mais il ne s’agissait là que de victoires en demi-teinte : Ramadi et d’autres villes libérées ont été en grande partie détruites, et l’État islamique reste bien implanté à Mossoul et dans une bonne partie du nord de l’Irak.

Le groupe est à l’origine d’une très meurtrière campagne d’attentats-suicides dans les centres de la population chiite en Irak, et il profite également de l’instabilité politique qui mine le gouvernement irakien. De plus, l’EI contrôle toujours la quasi-totalité de son califat auto-proclamé dans le nord de la Syrie.

Le groupe État islamique s’est également élargi à l’international d’une manière qui n’est pas sans rappeler al-Qaïda au début des années 2000. Il a organisé des attaques contre l’Occident en Tunisie, en Belgique, en France et en Turquie. Si l’on associe tous ces paramètres, il est plus facile de prendre la mesure de la détermination qu’ont de nombreux membres de l’OTAN à vouloir s’impliquer avec vigueur en Libye.

L’éventuelle efficacité de cette démarche est une autre question. L’EI continue de se développer malgré les attaques en provenance de l’Occident, ce qui l’aide à se donner l’image du seul véritable gardien de l’islam face aux attaques de l’axe des « croisés et des sionistes ». Plus il est attaqué, plus son image se renforce. Mais cela n’entravera pas la progression de la guerre menée par l’Occident contre l’État islamique en Libye, et plus loin encore.

Les États-Unis ont annoncé avoir remédié au vide diplomatique qui les opposait au Nigéria, et qu’ils allaient fournir une force aérienne de contre-insurrection pour soutenir le gouvernement qui tente actuellement de contrôler l’insurrection de Boko Haram, groupe lui-même lié à l’EI. Même al-Qaïda, mouvement écarté depuis longtemps car on le pensait vaincu et irrémédiablement fragmenté, fait son retour, envoyant certains de ses dirigeants paramilitaires les plus expérimentés depuis l’Asie du Sud vers la Syrie pour y soutenir le Front al-Nosra.

Certains reportages récents donnent l’impression que les mouvements paramilitaires islamistes ont battu en retraite, et que la fin de la guerre qui les oppose à l’Occident serait enfin en vue. Ce n’est pas le cas.

- Paul Rogers est professeur d’études sur la paix à l’université de Bradford, au Royaume-Uni. Vous pouvez suivre ses réactions sur Twitter via le compte @ProfPRogers. Cet article a fait l’objet d’une première publication sur TheConversation.com/uk.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un membre d’une brigade loyale à la milice Fajr Libya (Aube de Libye) lors d’une parade militaire à la suite de combats contre des militants de l’État islamique (EI) dans la ville de Sabratha le 28 février 2016 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.