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L’Iran a-t-il été trop ambitieux au Yémen ?

En s’approchant d’Aden, les Houthis ont franchi une ligne rouge aux yeux des Saoudiens, mais l’Iran pourrait se mordre les doigts de s’être impliqué dans une nouvelle guerre sur le sol arabe

Lorsque l’ambassadeur saoudien à Washington a annoncé le déclenchement de frappes aériennes et d’une intervention militaire au Yémen mercredi soir, le royaume a surpris tout le monde – l’Iran le premier.


L’orthodoxie géopolitique voulait que Riyad tergiverse et n’agisse que trop tard. La progression des Houthis et des factions de l’armée fidèles à l’autocrate déchu, Ali Abdallah Saleh, et à son fils Ahmed, avait été si rapide en direction de la ville méridionale d’Aden que sa chute, et celle du président Abd Rabo Mansour Hadi, furent longtemps considérées comme une simple question de temps.

L’histoire de l’Arabie saoudite est semée d’une longue suite d’interventions militaires – la plupart à son détriment – dans une zone qu’elle considère comme son arrière-cour. Toutefois, la région est tellement habituée à voir l’Arabie mener ses guerres par procuration, comme en Syrie et en Irak, qu’une décision aussi radicale que d’engager ses propres forces militaires dans un affrontement direct semblait appartenir à de l’histoire ancienne.

Cette fois, les Houthis et l’Iran se sont gravement trompés dans leurs calculs. Riyad n’avait en fait pas d’autre alternative – pour trois raisons.

Si Aden tombe, tombera aussi le détroit de Bab al-Mandeb, point stratégique par lequel transite tout le trafic pétrolier du canal de Suez ; presque les trois quarts de la partie la plus peuplée du Yémen tomberait alors au pouvoir d’une milice soutenue par l’Iran, menaçant ouvertement l’Arabie saoudite elle-même.

Mohamed Bukhaiti, membre du Conseil politique houthi, a déclaré lundi sur Al Jazeera : « J'avertis l’Arabie saoudite qu’elle portera la responsabilité de toute intervention, et elle peut être certaine que toute intervention signifiera la fin du régime d’al-Saud dans la péninsule Arabique. »

A cela s’ajoutent les insistantes provocations de l’Iran, qui persiste à nier officiellement fournir argent et entraînement militaire aux militants chiites houthis, alors que tout porte à croire le contraire.

Le député iranien Ali Reza Zakani a déclaré : « La révolution yéménite ne se limitera pas aux seuls Yéménites mais, portée par sa réussite, elle s’étendra ensuite au territoire saoudien » – et averti : « les peuples de la province orientale de l’Arabie prendront la tête de ces protestations ».

Il a aussi déclaré : les événements au Yémen sont « une extension naturelle de la Révolution iranienne et, sur les vingt gouvernorats yéménites, quatorze seront bientôt sous contrôle des Houthis ».

Le site internet iranien Digraban a rapporté les propos de Saad al-Din Zarei, membre de l’administration politique des Gardiens de la Révolution iranienne : « la rumeur enfle et il se chuchote partout que des Gardiens de la Révolution sont présents à l’intérieur du royaume d’Arabie saoudite ». Il s’agissait de menaces directes à l’encontre de Riyad.

Ce qui nous amène au troisième facteur, de loin le plus important : comment concevoir qu’à Ryad le roi puisse se contenter de rester les bras croisés face à l’effondrement des régimes régnant sur des millions d’Arabes sunnites – en Irak, en Syrie et maintenant au Yémen ? Remettra-t-il la protection des sunnites entre les mains d’al-Qaïda et de l’Etat islamique, dans le contexte d’un bras de fer qui a ouvertement menacé de devenir sectaire et dont l’enjeu est le contrôle d’une région ? Si le royaume n’avait rien fait, il aurait perdu toute légitimité aux yeux de ses propres citoyens et poussé ses jeunes dans les griffes de l’Etat islamique.

La situation est effectivement toutefois plus compliquée que le suggèrent ces questions. L’expansion de l’influence iranienne – soit par procuration soit en engageant ses propres chefs de guerre et forces de combat d’élite – à quatre pays arabes, fut plus opportuniste que programmée : simple conséquence d’un vide du pouvoir, comme celui qui avait suivi l’invasion américaine de 2003 en Irak.

Au Yémen, la charge des Houthis a servi les intérêts de plusieurs factions tant à l’intérieur du pays qu’au-delà. Il est incontestable que les Houthis ont servi de couverture pour que Saleh, évincé, réaffirme l’autorité de sa famille, principalement par le biais de son fils Ahmed, ambassadeur yéménite aux Emirats arabes unis (EAU), qui a l'ambition de faire son retour en devenant le prochain président du Yémen.

Comme je l’ai signalé l’an dernier, le prince saoudien Bandar, évincé à son tour, ainsi que les EAU, ont joué un rôle dans l’ouverture de contacts secrets avec les Houthis. Bandar a fait venir, via Londres, un haut dirigeant houthi pour qu’il participe à une réunion à Riyad. Le but : stopper Islah, le parti lié aux Frères musulmans, qui soutenait Hadi. Cette coalition de princes du Golfe tenait tellement à lancer une contre-révolution pour contenir le Printemps arabe qu’ils n’eurent aucun scrupule à organiser à Rome la rencontre entre Ahmed et les Iraniens afin de coordonner leurs stratégies et neutraliser les Houthis. Réunion suivie de près par les Etats-Unis et informations transmises à Hadi.

Depuis, le vieux roi est mort, et ses proches conseillers responsables de ces catastrophes ont été démis. Le roi Salmane, désormais aux manettes, est en train de tirer les leçons des échecs de la politique étrangère de son prédécesseur.

A la veille de l’offensive saoudienne, Ahmed Abdullah Ali Saleh a été enjoint par le fils du roi Salmane ne pas s’approcher d’Aden. Lorsque les unités de la Garde républicaine fidèles à Ahmed ont fait fi de cette injonction, Riyad a décidé qu’ils avaient franchi la ligne rouge.

Le bilan de toutes ces intrigues intestines entre Arabes sunnites est unanimement qualifié de désastreux. Comme l’a récemment twitté l’universitaire saoudien Mdawi al-Rashid :

« Le régime saoudien récolte les fruits de sa calamiteuse politique étrangère depuis le début des révolutions arabes – qu’il a interprétées comme une menace directe pour le régime héréditaire. Le régime saoudien s’est opposé à l’aspiration des masses de tout acabit, et en particulier celle des islamiques, qui ont soutenu le processus démocratique et gagné les élections. Le régime saoudien s’est attiré l’inimitié du courant majoritaire qui traverse toutes les sociétés arabes et s’est retrouvé isolé, sans autre recours que de s’allier à de nouvelles dictatures.

Au Yémen, Islah a fait capoter le plan initial en refusant de combattre seul les Houthis. En conséquence, ces derniers ont pris plus d’ascendant que prévu au départ – et pas seulement sur les provinces du nord, mais aussi sur Sanaa, ce qui leur a permis ensuite d’ourdir un véritable coup d’Etat. Plus ils s’étendaient au sud, plus ils trahissaient leur essence autoritaire et sectaire. Après trois jours de manifestations dans la ville de Taez, les Houthis ont ouvert le feu, faisant huit morts et cent vingt blessés.

Reste cependant que l’Iran demeure le principal bénéficiaire de cette désintégration structurelle du monde arabe sunnite. Son influence, ainsi que le champ d’opérations des Gardiens de la Révolution, se sont élargies. La principale question posée par la coalition formée par l’Arabie saoudite – qui implique des avions en provenance des Emirats arabes unis – est de savoir si l’Iran a compris qu’il est allé trop loin.

Curieusement, cette question a été posée par un autre bras armé iranien, émulé par les Houthis : le Hezbollah. Arabi 21 cite des sources « placées aux plus hauts postes du parti », qui expriment leurs craintes des répercussions de la prise de pouvoir des Houthis au Yémen.

Une source proche du Hezbollah a confié que la jubilation des médias pro-chiites devant la progression houthie « ne cachait pas leur profonde inquiétude face aux événements là-bas ».

« Des sources occupant les plus hautes fonctions au Hezbollah ne cachent pas leurs appréhensions : la crise iranienne actuelle pourrait bien conduire à la prises de nouvelles décisions plus graves en réaction aux conflits qui font rage dans cette région. D’après l’une de ces sources, qui tient à garder l’anonymat, d’aucuns au Hezbollah indiquent que Téhéran pense que l'Arabie saoudite n’hésitera sans doute pas à tendre une main secourable aux forces takfiries (pour reprendre une formulation employée par les dirigeants du Hezbollah) et ainsi réagir à la reprise du Yémen par les Houthis, permettant à ces forces de lancer une série d’opérations, similaires à celles en Irak. »

Cette source, issue du Hezbollah, s’inquiétait aussi de la réaction probable de Téhéran face à une éventuelle offensive saoudienne.

« La plus grande crainte du Hezbollah », selon cette source, « c’est que Téhéran décide d’ouvrir un nouveau front afin d’épuiser les forces des Saoudiens et des pays du Golfe. Ceci, le plus vraisemblablement, au Bahreïn et en Arabie saoudite, où les chiites résidant dans ces deux pays seraient mobilisés et incités à prendre les armes ».

Tant la coalition arabe, dirigée par l’Arabie saoudite, que l’Iran pourraient chacun faire monter la pression sur le territoire de l’autre. Si les Iraniens ont les moyens d’influencer les chiites opprimés dans la province orientale de l’Arabie et au Bahreïn, on pourrait en dire autant des minorités arabes en Iran. Des troubles ont éclaté au sein de la minorité arabe d’Ahwaz, majoritaire dans la province du Khuzestan. Les Ahwazis sont victimes de discriminations évidentes dans une région riche en pétrole. Ils prétendent que l’accès à la pêche et à l’eau potable leur est interdit. Lundi, des centaines d’entre eux ont participé au cortège funèbre lors des obsèques d’un vendeur de rue qui s’était immolé pour protester contre la confiscation de son étal de fruits et légumes. Mardi, un groupe se faisant appeler l’aile militaire de la révolution ahwazi s’est fait connaître dans une vidéo sur internet.

De toute évidence, l’Iran n’est pas monolithique ; c’est un patchwork de factions – aux visées souvent contradictoires – qui se disputent le pouvoir. Ce même article d’Arabi 21 mentionnait qu’à plusieurs niveaux du Hezbollah on critique le comportement de Qassim Suleimani, le célèbre commandant des Gardiens de la Révolution iraniens, accusé de « calquer sa grille de lecture des événements [en Irak] sur la mentalité d’un candidat au martyre ».

La reconquête de Tikrit des mains de l’Etat islamique est actuellement dans une impasse et les milices chiites ont subi de lourdes pertes, n’ayant pas bénéficié de la puissance de feu américaine censée assurer leur couverture. Les cercueils arrivaient dans la ville sainte de Najaf au rythme de soixante par jour.

En Syrie, le gouvernement Assad, soutenu par l’Iran, a subi des pertes. Bushra Sham a été prise par les forces de l’opposition syrienne et Idlib pourrait connaître le même sort à l’automne prochain.

Voyant le général iranien Suleimani ne cessant de faire la navette entre l’Irak et la Syrie ainsi que la guerre à grande échelle qui s’engage au Yémen, des responsables plus sages et plus réfléchis à Téhéran en viendront peut-être à appliquer aux Gardes ce proverbe : « qui trop embrasse mal étreint ». Si l’Iran est en effet sur le point de signer un accord historique avec Washington sur le programme nucléaire iranien (ce qui délivrerait le pays du carcan économique imposé par les sanctions), quels sont ses vrais intérêts, à long terme ? Redevenir l’un des gros exportateurs de pétrole, et ainsi un acteur majeur de l’économie mondiale, ou s’entêter à mener – sur plusieurs fronts – une guerre acharnée au cœur du monde arabe ? Souhaite-t-il vraiment poursuivre une politique qui ne fera qu’intensifier des conflits sectaires toujours plus destructeurs entre chiites et sunnites ? Ne ferait-il pas mieux au contraire de se réconcilier avec ses voisins arabes dans une région dont l’Iran est l’un des acteurs essentiels ?
 

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il était précédemment journaliste au Guardian où il a occupé les positions de rédacteur en chef adjoint et contributeur principal de la rubrique Actualités internationales, éditeur de la rubrique Affaires européennes, chef du bureau de Moscou, correspondant européen, et correspondant en Irlande. Avant The Guardian, Hearst était correspondant pour la rubrique Education au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : des Yéménites à la recherche de survivants dans les décombres de bâtiments frappés par les bombardements aériens de la coalition de dix pays du Golfe à Sanaa, capitale du Yémen, le 26 mars 2015 (AA).

Traduction de l'anglais (original).