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Malgré des divergences, Moscou et Riyad savent s’entendre

La situation explosive dans la région a grandement contribué à faire apparaître la visite de Vladimir Poutine en Arabie saoudite comme opportune, nécessaire et importante
Le président russe Vladimir Poutine et le roi Salmane d’Arabie saoudite assistent à la cérémonie de bienvenue à Riyad, en Arabie saoudite, le 14 octobre (Reuters)

Il aura fallu deux ans à la Russie et à l’Arabie saoudite, depuis la visite historique du roi Salmane à Moscou en 2017, pour préparer la visite de Vladimir Poutine le 14 octobre, laquelle s’est conclue par d’importants accords politiques et commerciaux.

À bien des égards, la situation explosive dans la région a grandement contribué à faire apparaître la visite de Poutine, qui se rendait le lendemain aux Émirats arabes unis, comme opportune, nécessaire et importante.

Les récentes attaques contre les installations pétrolières saoudiennes, lesquelles ont entraîné des fluctuations du cours du pétrole, associées aux tensions grandissantes entre Riyad et Téhéran, ainsi qu’à la nouvelle incursion militaire turque en Syrie, constituent des événements d’une grande importance, non seulement pour la Russie et l’Arabie saoudite, mais aussi pour l’ensemble de la région.

La visite de Poutine dans le Golfe offre à la Russie une bonne occasion de se faire connaître en tant que négociatrice

Les décisions et les accords pris par la Russie et l’Arabie saoudite pourraient avoir un impact puissant sur la stabilité régionale. Cela offre également à la Russie une bonne occasion de se présenter comme une importante négociatrice

Les entretiens ont porté sur deux domaines principaux : la coopération économique et les questions régionales.

Poutine était accompagné d’une importante délégation d’hommes d’affaires qui souligne l’amélioration des relations économiques entre Moscou et Riyad.

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La visite de Poutine a abouti à la signature de plus de 30 accords commerciaux d’une valeur d’environ 2 milliards de dollars, couvrant de nombreux domaines, notamment le secteur ferroviaire, l’énergie, la pétrochimie, l’agriculture, les investissements conjoints, la production médicale, etc.

Bien que les échanges commerciaux entre les deux pays n’aient dépassé le milliard de dollars que récemment, leur potentiel de croissance est immense.

Kirill Dmitriev, directeur général du fonds souverain russe (RDIF), a déclaré à CNBC que les investissements croissants de la Russie en Arabie saoudite et ses échanges commerciaux devaient être considérés comme un moyen de « construire des ponts » plutôt que de s’engager dans une concurrence stratégique contre laquelle beaucoup en Occident mettent régulièrement en garde.

Désaccord

Les fonds souverains de Moscou et de Riyad – le Russian Direct Investment Fund et le Public Investment Fund saoudien – sont les principaux moteurs de la coopération économique entre les deux pays.

Depuis 2017, l’Arabie saoudite a déjà investi environ 2,5 milliards de dollars – sur les 10 milliards promis – dans l’économie russe et les deux fonds envisagent de plus en plus d’investissements communs dans les années à venir. 

Le travail accompli par les deux pays depuis la visite du roi d’Arabie saoudite en Russie montre que les deux parties ont renforcé leur coopération économique dans l’intervalle. Cependant, il reste encore beaucoup de travail à faire car le potentiel de la relation bilatérale est beaucoup plus grand que son état actuel. 

Depuis 2017, l’Arabie saoudite a déjà investi environ 2,5 milliards de dollars – sur les 10 milliards promis – dans l’économie russe

Cela dit, la Russie et l’Arabie saoudite sont encore très éloignées l’une de l’autre sur bon nombre de problèmes régionaux importants, tels que l’Iran, la Syrie et le Yémen. Cependant, tout en convenant de leurs désaccords, Moscou et Riyad ont développé leur coopération dans des domaines d’intérêt mutuel. 

L’accord OPEP+, dans lequel la Russie et l’Arabie saoudite ont convenu de proroger de six à neuf mois un accord sur la réduction de la production de pétrole, est le meilleur exemple de cette approche.

Promu par l’Arabie saoudite et la Russie, cet accord a uni les deux États et a montré que, malgré leurs divergences, ils pouvaient travailler ensemble dans le respect de leurs intérêts mutuels.

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À la suite de l’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes, Riyad a demandé à Moscou de contribuer à l’enquête pour identifier les coupables. « J’ai dit oui, nous sommes prêts à partager tout ce qui pourrait être nécessaire, tout ce que nous avons pour une enquête approfondie », a déclaré Poutine aux médias. 

Bien que l’Arabie saoudite ait déclaré ne pas avoir besoin de facilitateurs pour améliorer ses relations avec l’Iran, elle est ouverte au dialogue avec tous ceux qui souhaitent la sécurité dans le Golfe. Moscou, ayant de bonnes relations avec Téhéran, tentera certainement d’éviter de prendre parti.

En ce qui concerne les ventes d’armes, la décision des États-Unis d’envoyer environ 3 000 soldats supplémentaires et du matériel supplémentaire au royaume pourrait effectivement réduire les chances pour la Russie de lui vendre son propre matériel militaire. 

L’installation pétrolière de Saudi Aramco à Khurais, reconstruite après l’attaque (Reuters)

Toutefois, cela n’exclut pas la possibilité d’acquisitions car Moscou a mis au point et testé avec succès des systèmes de guerre électronique antidrones en Syrie, ce qui augmente ses chances de les vendre aux Saoudiens.

De plus, Rosoboronexport, l’agence russe pour les exportations militaires, a annoncé qu’elle présenterait les derniers systèmes russes de lutte contre les drones et d’autres systèmes de défense antiaérienne au salon aéronautique de Dubaï en novembre. Ce sera une bonne occasion de commercialiser ses armes.

Dynamique changeante en Syrie

L’opération militaire turque dans le nord-est de la Syrie a, ironiquement, poussé les Syriens à s’unir.

Les Kurdes syriens ont conclu un accord avec le gouvernement syrien, négocié par la Russie, à la base de Hmeimim. L’accord prévoyait le déploiement d’unités de l’armée arabe syrienne le long de la frontière turco-syrienne.

L’accord ne concerne que la partie militaire du conflit, laissant pour plus tard tout compromis politique entre les Kurdes et Damas. 
 
En menant une opération militaire dans le nord-est de la Syrie, la Turquie tente d’améliorer sa position à la table des négociations, affaiblie par la situation non résolue à Idleb. 

Ce développement est également très important pour les Saoudiens, car non seulement l’Iran est très présent en Syrie, mais la Turquie aussi. Cette dynamique pourrait changer la position de Riyad sur la Syrie et la rendre plus ouverte à une reconnaissance progressive du gouvernement syrien.

Les Émirats arabes unis et Bahreïn ont déjà pris des mesures pour rétablir leurs liens avec Damas, participant même à la foire internationale annuelle de Damas, contre l’avis des États-Unis. Ils ont justifié leurs décisions par la nécessité de contrebalancer l’influence croissante de l’Iran et de la Turquie en Syrie.

Il semble qu’avec l’aide de la Russie, l’Arabie saoudite pourrait poursuivre sa politique de réengagement à Damas et que la Russie jouera un rôle important en tant qu’intermédiaire.

Alexey Khlebnikov est un expert de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord au Russian International Affairs Council. Il est titulaire d’une maîtrise en politiques publiques mondiales et études du Moyen-Orient. Il a été titulaire d’une bourse Muskie à l’École des affaires publiques Hubert Humphrey de l’Université du Minnesota (2012-2014) et chargé de recherche à la School of Advanced International Studies de l’Université Johns Hopkins en 2013.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) et actualisé par VECTranslation.

Alexey Khlebnikov
Alexey Khlebnikov is a MENA expert at the Russian International Affairs Council. He holds an MA in global public policy and Middle Eastern studies. He was a Muskie fellow at the University of Minnesota Hubert Humphrey School of Public Affairs (2012-2014) and a research fellow at Johns Hopkins SAIS in 2013.