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Manifestations au Liban : le peuple veut la chute des banques

Pour arriver à faire tomber le régime, les manifestants doivent peut-être d’abord se débarrasser du système bancaire actuel
Un Libanais participe à une manifestation contre le gouvernement devant le bâtiment de la banque centrale dans la ville méridionale de Sidon, le 28 octobre (AFP)

Il n’y a pas de pénurie en matière de corruption au Liban. Selon Transparency International, la population libanaise est, dans la région Moyen-Orient & Afrique du Nord (MENA), la plus susceptible de qualifier sa classe politique et ses institutions étatiques de « très corrompues ».  

De la plus petite transaction bureaucratique au plus gros contrat gouvernemental, des milliards de dollars sortent des poches de la population en pots-de-vin et des finances publiques en détournement de fonds. 

Cependant, l’accent mis sur les formes libérales de la corruption, telle que définie par Transparency International et d’autres acteurs internationaux, a réduit la crise à un problème de mauvaise gouvernance. L’accusation toute faite de corruption « endémique » ou « généralisée » est proposée par des groupes de consultants internationaux, répétée bêtement par les dirigeants politiques occidentaux et accolée aux responsables du gouvernement par les médias traditionnels de l’Ouest.

Ces accusations sont couplées à une formule éprouvée pour résoudre la crise : austérité, plus de transparence, fin du clientélisme et réformes fiscales drastiques. 

Rembourser les prêteurs

Ce diagnostic convient bien aux élites du Nord désireuses de se disculper et de rejeter toute la faute sur leurs homologues du Sud. Cela noie également le débat dans le jargon juridique et financier relatif à l’État de droit et à la mauvaise gestion fiscale, avec peu de résultats.

Le Liban a adopté une loi contre l’enrichissement illicite il y a vingt ans, mais celle-ci a miné les lanceurs d’alerte plutôt que les auteurs.

Dans le même temps, d’autres sources importantes et invisibles de corruption, telles que la dette chronique, sont soit discutées en passant, soit invoquées pour justifier l’administration d’une dose supplémentaire du même antidote : des mesures d’austérité comprenant la suppression d’importants services sociaux et de subventions bénéficiant à la majorité de la population. 

Au Liban, la corruption liée à l’endettement a atteint des proportions gigantesques, avec de graves conséquences pour l’État comme pour la société

En apparence, ces coupes budgétaires visent à mettre fin à la corruption. En réalité, elles réorientent les dépenses publiques vers le paiement de la dette publique – c’est-à-dire paient les riches prêteurs – et laissent place à des investissements étrangers rentables.

Au Liban, la corruption liée à l’endettement a atteint des proportions gigantesques, avec de graves conséquences pour l’État comme pour la société. La dette est la principale source d’enrichissement licite. Le Liban est devenu le troisième pays le plus endetté au monde, avec une dette publique estimée à 80 milliards de dollars en 2018, soit 151 % du PIB

Comprendre la structure de cette dette, y compris le ratio dette intérieure/dette extérieure, est essentiel pour comprendre la crise socioéconomique qui déborde actuellement dans les rues. Il est également utile de blâmer les véritables responsables et de trouver des solutions qui les responsabiliseraient tout en minimisant le prix à payer par leurs victimes – le peuple.

Confisquer la richesse

La dette publique en tant que moyen de corrompre les administrations publiques, d’éviter les impôts sur la richesse, d’épuiser les finances publiques et de confisquer la richesse des autres nations est une pratique pluriséculaire. La colonisation par le biais de prêts était courante au XIXe siècle : des puissances impérialistes telles que la Grande-Bretagne envahirent ainsi des pays tels que l’Égypte lorsque que cette dernière se trouva dans l’impossibilité de payer ses dettes. 

Au XXe siècle, les institutions financières internationales jouèrent un rôle de premier plan dans l’imposition de conditions d’austérité aux pays du Sud, en contrepartie de l’obtention de prêts.

Ces conditions suivaient une logique fondamentale : réduire les dépenses publiques afin de continuer à assurer le service de la dette et créer un environnement financier favorable et stable pour les investissements étrangers. Des paiements de dette exorbitants entraînaient une réduction de l’investissement public, des troubles sociaux, un ralentissement du développement et une vulnérabilité accrue à l’ingérence étrangère.

Le gouverneur de la banque centrale du Liban, Riad Salameh, à son bureau à Beyrouth, le 15 décembre 2017 (AFP)

Comme le souligne à juste titre le professeur de droit international Michael Fakhri, les prêteurs internationaux sont responsables de la crise qui fait boule de neige au Liban, et le pays doit s’affranchir de l’austérité imposée.

Mais ce n’est que la moitié du tableau : l’histoire de la dette libanaise est atypique parmi les pays du Sud. Plus de la moitié de la dette totale du Liban est interne – détenue par des banques privées locales – et est libellée en livres libanaises et en une devise étrangère, le dollar. 

Après la guerre civile, le Premier ministre de l’époque, Rafic Hariri, avait principalement recours à la dette locale pour financer des booms immobiliers et des infrastructures improductifs. La dette souveraine a augmenté à son rythme le plus rapide entre 1993 et 1998.

Au début du siècle, le gouvernement s’est tourné vers les marchés internationaux et a commencé à emprunter en dollars (euro-obligations) sous le patronage politique de Paris. C’est la deuxième caractéristique dangereuse de la dette publique du Liban : une bonne partie de celle-ci est libellée en monnaie étrangère. En cas de dévaluation de la monnaie locale, le coût de la partie en dollars montera en flèche. 

Empocher la différence

La dette intérieure signifie que les banques locales ont engrangé des dizaines de milliards de dollars de bénéfices, grâce aux taux d’intérêt généreux proposés par la banque centrale pour le recyclage de la dette publique. Elles ont également été subventionnées par la banque centrale pour faciliter les prêts personnels, notamment immobiliers et à la consommation. 

Les banques privées ont emprunté auprès de la banque centrale pour obtenir de l’argent bon marché et le prêter à des taux plus élevés aux citoyens ordinaires, empochant la différence sans grands investissements productifs.

Les banques privées ont emprunté auprès de la banque centrale pour obtenir de l’argent bon marché et le prêter à des taux plus élevés aux citoyens ordinaires, empochant la différence sans grands investissements productifs

Plus de 700 000 Libanais ont emprunté plus de 20 milliards de dollars, dont plus de la moitié constituent des prêts immobiliers à près de 130 000 familles incapables de trouver des locations abordables. Cela a créé une classe moyenne débitrice, en plus d’un État endetté.

Tant que la banque centrale a pu attirer des dollars pour financer ces projets, la roue de la dette a continué à tourner. Traditionnellement, ces sources étaient le tourisme, les envois de fonds et un capital louche cherchant des taux d’intérêt élevés et protégé par les lois sur le secret bancaire. Ces trois sources se sont taries au cours des dernières années.

Tandis que les sanctions financières américaines ont cherché à drainer les fonds destinés à la résistance armée contre Israël, la pression économique dans le Golfe et en Afrique de l’Ouest a réduit les envois de fonds, et l’empiétement privé sur les plages publiques et d’autres attractions a attiré les touristes potentiels vers les pays voisins.   
 
En l’absence de secteur d’exportation productif susceptible de générer des devises, l’élite qui se partage le pouvoir s’est tournée vers sa dernière bouée de sauvetage : le prêt international. 

Le Liban, sauvé in extremis de la faillite, mais pas de la crise
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La conférence CEDRE à Paris en avril 2018 a marqué la dernière tentative de refinancement de la dette du Liban et de modification de sa composition de manière à ce qu’elle soit davantage externe qu’interne. Les pays et donateurs internationaux ont promis des prêts d’un montant estimé à 10 milliards de dollars en contrepartie du même correctif d’austérité : réduire les dépenses de l’État.

La taxe WhatApp était l’une des nombreuses mesures visant à trouver des sources alternatives de financement, autres que la réduction de la dette. C’est là que l’enfer s’est déchaîné.

Même après l’éruption de manifestations de masse, le gouvernement, alors démissionnaire, a tenté de faire valoir les recommandations de CEDRE sous prétexte de réforme, dans l’espoir d’obtenir l’argent dont il avait tant besoin. Des propositions visant à augmenter les taxes sur les bénéfices des banques ont également été incluses, mais elles étaient insuffisantes et tardives. 

L’effondrement de la confiance dans la capacité de l’État à payer ses dettes s’est traduit par une crise monétaire. La composition hybride de la dette rend les choix difficiles : réduire la dette interne signifie moins d’ingérence étrangère et nécessite une simple décision gouvernementale, mais présente un risque plus élevé pour les milliers de Libanais dont les dépôts ont été utilisés de manière imprudente pour financer la dette publique.

Réduire la dette extérieure est plus difficile à mettre en œuvre sans l’approbation internationale, mais il est probable que cela réduira le prix à payer pour la population libanaise.

Risque d’effondrement

Ces deux options, ou une combinaison des deux, risquent de conduire à une dévaluation de la livre libanaise, qui est liée au dollar depuis un quart de siècle. Une dévaluation abrupte aurait un impact sur la majorité des gens qui gagnent de l’argent et économisent en livres libanaises. 

Pour éviter un effondrement national, les banques ont déjà commencé à mettre en place des contrôles informels des fonds en arrêtant ou en décourageant les retraits au cas par cas. Il n’est pas clair si de telles restrictions s’appliquent aux grands déposants et à la classe politique puissante. 

L’alliance entre le lobby bancaire et la banque centrale n’a pas encore été rompue ni ses fondements idéologiques libéraux renversés

En raison de la crise économique, l’adulation de longue date du gouverneur de la banque centrale, Riad Salame, a été écornée lorsque les manifestants ont scandé des slogans contre sa gouvernance sur les places publiques.

Les banques privées ont également eu chaud : deux semaines après le début du soulèvement, plusieurs jeunes militants ont pris d’assaut l’Association des banques du pays, dans le centre-ville de Beyrouth. L’association, protestaient-ils, était le parti des riches cherchant à exploiter les pauvres. 

Ils s’y sont enfermés et ont publié une liste de revendications, y compris la récupération des profits exorbitants réalisés par les banques privées sur la dette publique, la rédaction des prêts immobiliers en livres libanaises plutôt qu’en dollars sans hausse des taux d’intérêt, et l’interdiction d’utiliser des dollars sur le marché intérieur.

Peu de temps après, ils ont été arrêtés par les forces de sécurité, puis relâchés sous la pression d’autres activistes. 

Ces actions sont importantes mais loin d’atteindre un point critique. L’alliance entre le lobby bancaire et la banque centrale n’a pas encore été rompue ni ses fondements idéologiques libéraux renversés. Dans la logique du mouvement de protestation, la chute du pouvoir des banquiers peut être nécessaire à la chute du régime. 

- Hicham Safieddine est maître de conférences en histoire contemporaine du Moyen-Orient au King’s College de Londres. Il est l’auteur de Banking on the State: The Financial Foundations of Lebanon (Stanford University Press, 2019).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Hicham Safieddine
Hicham Safieddine is a Lecturer in the History of the Modern Middle East at King’s College London. He is author of Banking on the State: The Financial Foundations of Lebanon (Stanford University Press, 2019).