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Pourquoi Abou Dabi joue la carte de l’Iran

Le soutien à l’Iran en pleine crise du coronavirus met en évidence le pivotement des EAU vers l’Orient, alors que les États-Unis et l’Europe sont contraints de céder de plus en plus de pouvoir à l’échelle mondiale
Le prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed, photographié à La Mecque en mai 2019 (palais royal saoudien/AFP)

Les efforts louables déployés par les Émirats arabes unis (EAU) pour envoyer une aide médicale particulièrement nécessaire à l’Iran en pleine pandémie de COVID-19 a surpris nombre de ceux qui se souviennent à quel point la rhétorique d’Abou Dabi s’est faite belliqueuse à l’encontre de son voisin du nord.

Au début des années 2010, Abou Dabi a en effet été à l’avant-garde de la construction d’un réseau de (dés)information visant à influencer la prise de décisions à Washington afin que les États-Unis adoptent une position plus dure envers la République islamique.

Néanmoins, alors que les tensions se sont accrues dans le Golfe depuis le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien, il est devenu de plus en plus clair pour les Émirats arabes unis qu’ils ne pouvaient nullement compter sur les États-Unis et attendre d’eux qu’ils sacrifient leurs soldats dans la lutte contre l’Iran.

Un silence assourdissant

Les attaques directes contre des installations pétrolières saoudiennes à Abqaiq et Khurais en septembre dernier, imputées à l’Iran, ont été accueillies par un silence assourdissant à Washington. Il est alors apparu aux dirigeants d’Abou Dabi et Riyad que l’endiguement de l’Iran ne pouvait plus se faire par des moyens militaires – à tout le moins pas sans les capacités et la volonté politique de Washington.

Au cours de l’année écoulée, la stratégie iranienne d’Abou Dabi a sensiblement changé : il s’est agi de maintenir une adhésion de façade à la stratégie défaillante des États-Unis vis-à-vis de Téhéran, tout en poursuivant activement un pivotement vers l’Est en vue de contrebalancer sa dépendance excessive à l’égard d’une Maison-Blanche de plus en plus incapable et confuse, à la tête d’une superpuissance en voie de disparition.

La relation complexe, et parfois schizophrène, entre les EAU et l’Iran semble de plus en plus suivre la maxime selon laquelle « si vous ne pouvez pas les battre, faites-en vos amis »

C’est dans ce contexte que la relation complexe, et parfois schizophrène, entre les EAU et l’Iran doit être comprise – une relation qui semble de plus en plus suivre la maxime selon laquelle « si vous ne pouvez pas les battre, faites-en vos amis ».

Au début des années 2000, les Émirats arabes unis avaient emboîté le pas à l’Arabie saoudite dans sa stratégie consistant à présenter l’Iran comme la plus grande menace de la région, concentrant une grande partie de leurs décisions en matière d’achats militaires sur le développement de robustes systèmes de défense antimissile face à l’Iran.

Au cours du rapprochement opéré par l’administration Obama avec la République islamique, Abou Dabi a mis les bouchées doubles concernant sa politique d’autosuffisance militaire contre ce qui était considéré comme une présence iranienne expansionniste dans la région.

Abou Dabi est même allé jusqu’à faire pression sur la Chine pour que cette dernière renonce à ses relations commerciales croissantes avec l’Iran.

Pendant ce temps, les autres émirats du nord de la fédération poursuivaient une politique plus conciliante.

Dubaï, en tant que centre financier et commercial des EAU, est celui qui a le plus profité du commerce avec l’Iran, lequel s’élève à 19 milliards de dollars, et n’avait donc pas vraiment intérêt à rompre ses liens avec Téhéran. Des entreprises basées à Dubaï et dans les émirats du nord ont même activement aidé à faire sortir clandestinement du pétrole d’Iran pour contourner les sanctions américaines.

Des ambitions mondiales

L’évolution de la politique ambiguë des Émirats arabes unis vis-à-vis de l’Iran s’est accélérée avec la croissance des ambitions nationales, régionales et même mondiales de l’élite dirigeante d’Abou Dabi. Le Printemps arabe et l’essor d’une société civile indépendante susceptible de renverser les anciens régimes ont redéfini les priorités d’Abou Dabi en matière de menaces à la sécurité du régime.

Le prince héritier Mohammed ben Zayed (MBZ) a réalisé que l’effort contre-révolutionnaire qui verrait les Émirats arabes unis se transformer de plus en plus en un État de surveillance pourrait être exporté vers d’autres parties du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord après 2013, profitant du vide laissé par un Occident en repli et un Qatar comptant ses pertes.

Des avions survolent la mosquée Sheikh Zayed à Abou Dabi en 2018 (AFP)
Des avions survolent la mosquée Sheikh Zayed à Abou Dabi en 2018 (AFP)

Le rôle déterminant des Émirats arabes unis dans le renversement du président égyptien Mohamed Morsi en 2013 et l’usurpation du processus politique en Libye depuis 2014 par le seigneur de guerre Khalifa Haftar a donné à MBZ confiance dans le fait qu’Abou Dabi pouvait jouer dans la cour des grands et construire un empire mercantile soutenu par un axe autoritaire répondant à ses ordres. Dans le cadre de ce projet, l’Iran, quoique parfois dérangeant, ressemblait de moins en moins à une menace. 

Alors qu’Abou Dabi consolidait son pouvoir sur la fédération émiratie, la « carte de l’Iran » pouvait être jouée pour faire rentrer dans le rang les émirats du nord, en particulier Dubaï.

La répression des activités pétrolières illicites avec l’Iran ou du blanchiment d’argent iranien à Dubaï est donc autant un moyen de plaire à l’administration Trump que de couper les ailes à Dubaï, Charjah ou Ras al-Khaïmah dans leur ambition de maintenir un lien indépendant avec la République islamique.

La carte iranienne peut également être jouée à Washington pour soutenir l’image que se forge Abou Dabi en tant qu’allié fiable de l’administration Trump dans sa politique de « pression maximale ». La rhétorique belliqueuse anti-Iran d’Abou Dabi a permis de maintenir l’implication de Washington, incitant les États-Unis à fermer les yeux sur les violations du droit international par les Émirats en Libye et sur leurs crimes de guerre au Yémen.

Pression maximale

À l’été 2019, cependant, avec le risque que les États-Unis intensifient leur campagne de pression maximale contre l’Iran sur le plan militaire, Abou Dabi s’est rendu compte que concilier ses préoccupations en matière de sécurité nationale avec une politique américaine de plus en plus déstabilisante vis-à-vis de l’Iran deviendrait un jeu d’équilibriste dangereux.

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Ainsi, tout en soutenant ostensiblement les efforts des États-Unis pour contenir les activités de l’Iran dans la région, de plus en plus de signes démontraient un dialogue direct avec l’Iran dans une tentative de désescalade.

Le fait que les Émirats arabes unis se soient bien gardés de pointer du doigt l’Iran lorsque des pétroliers ont été attaqués au large de Fujaïrah l’année dernière témoigne d’une réorientation stratégique vis-à-vis de Téhéran, selon laquelle la confrontation a cédé la place à un rapprochement.

De même, au Yémen, où l’on pense que les EAU combattaient les Houthis en tant que substituts de l’Iran, Abou Dabi a réorienté ses efforts, cherchant avant tout à sécuriser l’accès à l’océan Indien grâce à son propre relais sur le terrain, le Conseil de transition du Sud – et ce beaucoup plus au détriment de la politique yéménite de l’Arabie saoudite que de celle de l’Iran.

Pendant ce temps, la réponse proactive des Émirats arabes unis à la pandémie de COVID-19 sur leur territoire est exploitée par Abou Dabi pour projeter une image de puissance à l’étranger. L’aide apportée à l’Iran s’insère donc dans la stratégie d’une élite dirigeante émiratie plus sûre d’elle-même, créant des alliances et des partenariats pour consolider son axe autoritaire.

Jouant le rôle d’interlocuteur clé face au triple axe constitué par la Russie, la Chine et l’Iran, Abou Dabi espère exploiter la crise du coronavirus afin d’intégrer le grand jeu de pouvoir d’un monde post-États-Unis.

En pleine crise sanitaire, le soutien à l’Iran apporté par Abou Dabi, dont les liens avec l’État profond de Poutine et le cœur du pouvoir chinois vont croissant, participe d’une nouvelle trajectoire de pivotement vers l’Est, alors que les États-Unis et l’Europe sont contraints par le coronavirus d’abandonner de plus en plus de leur hard et soft power à travers le monde.

- Andreas Krieg  est professeur assistant au département d’études de la défense du King’s College de Londres et consultant spécialisé dans les risques stratégiques pour des gouvernements et des entreprises au Moyen-Orient. Il a récemment publié un livre intitulé Socio-Political Order and Security in the Arab World.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

 Traduit de l’anglais (original).

Andreas Krieg
Dr. Andreas Krieg is an assistant professor at the Defence Studies Department of King's College London and a strategic risk consultant working for governmental and commercial clients in the Middle East. He recently published a book called 'Socio-political order and security in the Arab World'.