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Quel rôle joue l’Iran en Irak ?

L’intervention croissante de l’Iran en Irak soulève des questions fondamentales sur l’étendue et la nature des engagements de la République islamique hors de ses terres

La mort du brigadier-général iranien Hamid Taghavi en Irak à la fin du mois de décembre met l’accent sur l’importante implication de l’Iran dans la lutte contre l’Etat islamique (EI).

L’ancienneté et l’influence concrète de Taghavi (au-delà de son rang officiel) au sein du corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI, également connus sous le nom de Pasdarans) étaient parfaitement visibles lors de ses funérailles lundi dernier, auxquelles ont participé des centaines de Gardiens de la Révolution.

Hamid Taghavi était le principal expert de l’Irak au sein du CGRI et l’un des fondateurs de la 9e brigade Badr, une unité spéciale du CGRI composée de transfuges irakiens ayant quitté leur pays durant la guerre Iran-Irak. Sa mort à 55 ans, apparemment aux mains d’un sniper de l’Etat islamique, représente un coup tactique et psychologique significatif pour les Pasdarans.

La perte d’une figure de premier plan telle que Taghavi braque les projecteurs sur le rôle moteur joué par l’Iran dans la lute contre l’EI. Elle remet également en question le rôle accru de l’Iran en Irak et, plus vastement, le positionnement stratégique de l’Iran dans la région.

Encore plus important, elle soulève la question de savoir si l’Iran doit parvenir à un accord avec les Etats-Unis s’il souhaite augmenter sa capacité d’influence dans la région.

Syrie : une comparaison fallacieuse

Les partisans de l’intensification de l’implication iranienne en Irak pointent souvent le doigt vers la Syrie, où des circonstances globalement similaires ont poussé Téhéran à intervenir en profondeur en faveur du gouvernement syrien et de ses forces armées.

Or, les comparaisons avec la Syrie sont profondément défectueuses et trompeuses.

Tout d’abord, la Syrie et l’Iran sont unis par une alliance officielle (la seule alliance formelle de l’Iran) et de profonds liens qui remontent à plus de trois décennies. Au début des années 1980, la Syrie fut le seul pays arabe majeur à sortir de la norme en soutenant l’Iran, un pays non arabe, dans la longue guerre l’opposant à l’Irak. Cet acte sans précédent n’a jamais été oublié par Téhéran.

En revanche, l’Irak a constitué durant la majeure partie de l’Histoire récente un ennemi et rival mortel de l’Iran. Les souvenirs de la guerre Iran-Irak sont encore très vivaces en Iran, et les répercussions de ce conflit épic continuent d’influencer les dynamiques et les conflits régionaux, y compris l’émergence de l’Etat islamique.

L’alliance avec la Syrie est cruciale dans le jeu politique régional de l’Iran dans la mesure où la Syrie est un ennemi déclaré d’Israël et un soutien indéfectible à l’allié local de l’Iran au Liban, le Hezbollah. L’effondrement de l’Etat syrien poserait des défis majeurs à la politique iranienne car il mettrait un terme à l’ascendant de Téhéran dans son conflit idéologique et géopolitique avec Israël.

A l’inverse, à nouveau, les intérêts de l’Iran en Irak sont loin d’avoir une portée comparable. Pendant les années 1980 et 1990, le but principal de l’Iran était de se débarrasser de la menace pressante représentée par l’Irak, puis de chercher à altérer le profil stratégique de ce dernier d’ennemi proche à ami potentiel. Cet objectif a été atteint suite au renversement de Saddam Hussein en avril 2003, probablement la conséquence inattendue la plus frappante de l’invasion de l’Irak menée par les Etats-Unis.

Sans doute, la rapide détérioration de la sécurité en Irak au cours des derniers mois et le quasi effondrement le l’armée irakienne requièrent un certain degré d’intervention iranienne. L’Etat islamique et ses alliés sont des ennemis implacables de l’Iran ; non seulement ont-ils des vues sur Bagdad mais, si la moitié d’une chance leur en était donnée, ils étendraient la lutte à l’intérieur des frontières mêmes de l’Iran.

Ce point a été adressé avec éloquence par l’amiral Ali Shamkhani, président du conseil suprême de la sécurité nationale, lorsqu’il a déclaré à la foule nombreuse présente aux funérailles de Taghavi que si les Pasdarans ne mourraient pas au combat dans des localités telles que Samarra, ils devraient mourir au combat à Téhéran.

Changement de position stratégique ?

Dernièrement, un nombre croissant d’officiels irakiens ont ouvertement fait allusion au rôle de meneur joué par l’Iran dans la tentative de refoulement de l’Etat islamique et de ses alliés.  La déclaration la plus spectaculaire est venue de l’homme politique irakien Hadi al-Ameri, le chef de la puissante organisation Badr qui succède à la 9e brigade Badr du CGRI. Selon lui, sans l’intervention du général de division Qasem Soleimani, le commandant des forces Qods du CGRI, « nous n’aurions pas un gouvernement dirigé par [le Premier ministre irakien] Haider al-Abadi à Bagdad ».

L’intervention sans réserve de l’Iran sur le terrain semble être vivement appréciée par de puissants politiciens irakiens, qui la voient comme un facteur décisif dans la lutte existentielle contre l’Etat islamique, contrairement aux frappes aériennes peu enthousiastes des Etats-Unis.

En dépit du succès apparent de l’intervention iranienne, les stratèges iraniens font face à des choix et des décisions difficiles en Irak et au-delà.

En Irak, la question la plus urgente tourne autour de l’échéance de l’intervention iranienne. La comparaison fallacieuse avec la Syrie est au moins utile pour mettre clairement en relief des faits stratégiques : alors que l’Iran est dévoué à jamais à la survie de l’Etat syrien, son engagement en Irak ne peut durer éternellement. Il s’agit également d’une question de ressources, car la République islamique ne peut se permettre de combattre sur deux fronts indéfiniment.

Plus généralement, il y a la question des fondations stratégiques de l’intensification des interventions et opérations de renforcement de son influence à travers la région. Jusqu’à présent, ces efforts ont été entrepris par l’Iran non seulement indépendamment des puissances occidentales mais, dans de nombreux cas, en défiant directement les intérêts et les actions américaines dans la région.

Contrairement à ce que le président américain Barack Obama semble croire, le succès de l’Iran comme acteur régional de premier ordre est déjà complet. Néanmoins, les stratèges iraniens doivent réfléchir de façon plus originale à l’étendue et à la nature de la politique iranienne dans la région et, si possible, au-delà.

Enfin, les interventions iraniennes ont jusqu’à présent pris la forme de « conseils » donnés secrètement, avec les forces Qods du CGRI aux commandes. Pour diverses raisons politiques, stratégiques et idéologiques, le CGRI et d’autres forces armées iraniennes se sont montrées réticentes à déployer des forces expéditionnaires en bonne et due forme.

Si l’Iran veut être reconnu comme étant davantage qu’un simple acteur régional, alors ses forces armées devront accepter une responsabilité internationale accrue et, point crucial, se soumettre aux engagements de la communauté internationale. Reste à voir si l’Iran peut atteindre cet objectif sans se réconcilier avec les Etats-Unis.

- Mahan Abedin est un analyste politique iranien. Il dirige le groupe de recherche Dysart Consulting. 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : funérailles à Téhéran du brigadier général Hamid Taghavi, commandant des Gardiens de la Révolution islamique, qui aurait été tué en Irak, 29 décembre 2014 (AFP).

Traduction de l’anglais (original).