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Un nouveau Grand Jeu a commencé en Méditerranée orientale

Alors que les tensions s’exacerbent autour du gaz et du pétrole, la communauté internationale devrait chercher activement à encourager la désescalade
Une frégate et un hélicoptère grecs participent à des exercices militaires en Méditerranée orientale, le 25 août (ministère grec de la Défense/AFP)
Une frégate et un hélicoptère grecs participent à des exercices militaires en Méditerranée orientale, le 25 août (ministère grec de la Défense/AFP)

Après des siècles de marginalisation, la mer Méditerranée revient sous les feux des projecteurs internationaux. Sa partie orientale est la scène d’un nouveau Grand Jeu, similaire aux machinations du XIXe siècle entre les Empires britannique et russe en Asie centrale. 

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Des flux massifs d’immigration en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient et à destination de l’Europe ont franchi ses eaux, en particulier au lendemain du Printemps arabe et des conflits qui s’en sont suivis en Syrie et en Libye.

Dans le même temps, le conflit israélo-palestinien qui dure et sa gestion biaisée par les États-Unis continuent de susciter du ressentiment. Ces crises inquiètent les États qui surplombent la Méditerranée, mais dernièrement, les ressources cachées dans ses fonds ont alimenté la controverse. 

Les découvertes de pétrole et de gaz au large des côtes de l’Égypte, de Gaza, d’Israël, du Liban, de la Syrie et de Chypre ont ajouté une nouvelle dimension aux vieux conflits non résolus. On peut notamment évoquer le conflit entre la Grèce et la Turquie pour le contrôle de la mer Égée, la division de Chypre et le problème des frontières maritimes entre le Liban et Israël, pour ne citer qu’eux. 

Presque tous les pays bordant la Méditerranée orientale revendiquent des Zones économiques exclusives (ZEE) qui se chevauchent et sont conflictuelles afin d’exploiter ces ressources jusqu’à 200 milles marins au large de leurs côtes. Une controverse juridique et politique – augurant des décennies de travail et d’honoraires pour les juristes et avocats internationaux spécialisés – se profile à l’horizon.

Le leadership américain au sein de l’OTAN n’a pas apaisé les décennies de rivalité entre la Grèce et la Turquie

Ces tensions croissantes ont été attribuées au désengagement supposé des États-Unis de cette région et de son rôle historique récent en tant qu’arbitre. Mais un arbitre doit être impartial et le passif des États-Unis de ce point de vue est loin d’être satisfaisant. 

Le véritable problème est le manque de leadership américain, alors qu’il disposait des soft et hard powers, ainsi qu’une réputation intacte, pour faire la différence. Le leadership américain au sein de l’OTAN n’a pas apaisé les décennies de rivalité entre les membres les plus méridionaux de l’organisation, la Grèce et la Turquie. Il en va de même à propos du problème chypriote. 

Au lieu de résoudre les problèmes, Washington a préféré les bloquer ou les ignorer. Les États-Unis ressemblent désormais à un mondain narcissique qui a reçu une invitation VIP et se demande : « Vont-ils davantage me remarquer si j’y vais ou bien si je n’y vais pas ? »

Par ailleurs, à compter du mois de novembre, les États-Unis seront probablement paralysés pendant des mois, le temps de déterminer le véritable vainqueur de l’élection présidentielle.

Agenda ambitieux

Lorsque les États-Unis laissent un vide, beaucoup sont prêts à le combler. La Russie et la Turquie en sont deux parfaits exemples. Depuis environ dix ans, la Russie joue adroitement ses cartes dans les conflits syrien et libyen – et dans toute solution éventuelle à ces crises, ses intérêts devront être pris en compte. 

La Turquie promeut résolument un agenda régional ambitieux qui inclut la mer Égée, les ZEE, Chypre et, là encore, les conflits en Syrie et en Libye. De plus, le soutien d’Ankara aux Frères musulmans provoque des tensions en Égypte, en Israël, aux EAU et en Arabie saoudite ainsi que dans certaines démocraties occidentales.

La Turquie semble déterminée à récupérer le leadership de l’islam sunnite qu’il a détenu pendant des siècles sous l’Empire ottoman. L’Arabie saoudite, les EAU et l’Égypte, en particulier, perçoivent cela comme une menace existentielle. 

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan s’exprime à Ankara, le 24 août (AFP)
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan s’exprime à Ankara, le 24 août (AFP)

La Turquie cherche depuis des décennies à adhérer à l’Union européenne, une ambition à laquelle elle semble avoir renoncé. Si elle fut longtemps un pays laïc, ce n’est plus le cas, et les sérieuses réserves de l’Allemagne et de la France à cette adhésion se sont avérées insurmontables. Qu’importe la laïcité de la Constitution turque, le cœur du problème restait sa population essentiellement musulmane. 

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a désormais l’attitude de quelqu’un qui, après de longues fiançailles, réalise qu’il n’ira jamais jusqu’à l’autel et réagit avec amertume et dans un esprit de vengeance. Les historiens du futur établiront si son revirement islamique et autoritaire était prévu depuis le début ou s’il s’agissait d’une réaction à la résistance de l’Union européenne. 

Pas d’amis

La vérité, c’est que la Turquie, qui cherchait autrefois à entretenir de bonnes relations avec ses voisins, se retrouve désormais isolée dans le coin. Ankara connaît des tensions avec la Grèce, Chypre, la Syrie, l’Irak, l’Égypte, la France et l’Union européenne. Elle entretient également une relation hostile avec l’Arabie saoudite et les EAU, une relation ambivalente avec les États-Unis et des agendas conflictuels avec la Russie en Syrie et en Libye. 

L’économie turque se trouve également dans un état incertain. Toutefois, Erdoğan est un joueur avisé et il possède encore quelques atouts : une position stratégique sur le flanc sud de l’OTAN, des bases militaires américaines et la capacité de rouvrir les vannes et d’envoyer vers l’Europe des millions de réfugiés syriens accueillis en Turquie. 

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Les vastes réserves de gaz et de pétrole découvertes en Méditerranée orientale devraient, dans l’idéal, être convoyées vers l’Europe via un pipeline baptisé « EastMed » impliquant l’Égypte, Israël, Chypre et la Grèce. En fin d’année dernière, la Turquie et le gouvernement libyen basé à Tripoli ont signé un accord sur les frontières maritimes, bloquant potentiellement tout pipeline vers l’Europe. L’Égypte, la Grèce et Chypre ont revendiqué leurs propres zones, qui reflètent celles de la Turquie et de la Libye. 

Si la Russie et la Turquie ont des agendas conflictuels en Syrie et en Libye, sur le pipeline EastMed, ils pourraient être sur la même longueur d’onde. Les deux nations ont un intérêt à ne pas rallonger la liste des fournisseurs d’énergie orientaux vers l’Europe.

L’Europe avance en ordre dispersé. La France soutient la Grèce et envoie sa marine, l’Allemagne tente la médiation, l’Italie observe le problème migratoire avec inquiétude et Bruxelles semble paralysé. La situation de l’OTAN n’est également pas très brillante, diagnostiquée en état de mort cérébrale par le président français Emmanuel Macron.

Les exercices navals conjoints dans la zone ne contribuent pas à apaiser les tensions ; dans ces circonstances, des accidents sont possibles et la capacité à les gérer ne doit pas être considérée comme acquise.

Le secrétaire général de l’ONU António Guterres devrait envisager la nomination d’un envoyé spécial pour la Méditerranée orientale

La désescalade est absolument indispensable et pour y arriver, une sorte de mécanisme de consultation doit être mis en place. Un groupe de contact pour la Méditerranée orientale, où l’ensemble des doléances juridiques, économiques et politiques pourraient être traitées et débattues, serait un point de départ. 

Ce groupe devrait comprendre l’ensemble des nations qui surplombent le bassin méditerranéen, ainsi que les États-Unis, l’Union européenne, la Russie et les autres grandes puissances européennes. Étant donné son statut au sein du Conseil de sécurité de l’ONU et que le corridor sud de la nouvelle route de la soie passera par la Méditerranée orientale, la présence de la Chine pourrait s’avérer importante.

Enfin et surtout, le secrétaire général de l’ONU António Guterres devrait envisager la nomination d’un envoyé spécial pour la Méditerranée orientale.

Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et aux Nations unies. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos
Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He has served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East Peace Process Coordinator Special Envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, ambassador of Italy to Iraq.