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« L’Algérie n’est pas la Syrie » : au-delà du slogan et de la propagande

Le livre Burning Country, récemment publié en français et consacré à la révolution syrienne, permet d’interroger le slogan « L’Algérie n’est pas la Syrie ! », lancé les premières semaines du mouvement populaire algérien
Un manifestant algérien se tient devant des policiers lors d'un rassemblement de protestation contre la candidature du président Abdelaziz Bouteflika, Alger, le 1er mars 2019 (AFP)

Au lendemain de l’entretien controversé, tenu fin octobre à Sotchi entre le président par intérim Abdelkader Bensalah et le président russe Vladimir Poutine, les manifestants algériens ont crié dans les rues : « LAlgérie n’est pas la Syrie ! ». 

En dénonçant ce qui était perçu comme une « humiliation » voire une potentielle « ingérence » dans les affaires de leur pays, les protestataires reprenaient un mot d’ordre lancé au début du mouvement populaire.

En scandant « L’Algérie n’est pas la Syrie », les contestataires refusaient l’instrumentalisation du spectre des années 1990 par les autorités

En effet, le slogan s’était imposé lors des marches du vendredi 1er mars comme une riposte aux propos d’Ahmed Ouyahia, alors Premier ministre, et qui, lors d’une réponse aux députés sur la politique du gouvernement, avait déclaré au sujet des manifestations contre un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika : « Les citoyens ont offert des roses aux policiers, c’est beau, mais je rappelle qu’en Syrie, ça a commencé aussi avec les roses ».

Dès lors, en scandant « L’Algérie n’est pas la Syrie », les contestataires refusaient l’instrumentalisation du spectre des années 1990 par les autorités, tout en affirmant haut et fort leur volonté de préserver le caractère non violent de leur lutte contre le régime à travers le slogan « Silmiya ! Silmya ! » (Pacifique ! Pacifique !). 

Et cela pour mieux tenir à distance les souvenirs de la guerre civile qui a déstructuré la société algérienne et se prémunir des dérives engendrées par la militarisation de la révolution syrienne dont la compréhension a été obscurcie par les campagnes d’intoxication relayées par les soutiens des belligérants, alimentant des thèses réactionnaires souvent teintées de conspirationnisme.

Des jeunes garçons marchent devant des bâtiments endommagés à Bizaah, au nord-est de la région rurale d’Alep (Syrie), le 16 septembre 2017 (Reuters)

Pourtant, au-delà du slogan et de la propagande, il convient de mettre en lumière ce qui s’est produit en Syrie afin de saisir ce qui rapproche ou sépare les dynamiques contestataires ainsi que les républiques autoritaires, pour dépasser les lectures simplistes.

C’est pourquoi la parution à Paris chez L’Echappée de l’ouvrage Burning Country revêt une importance toute particulière, surtout depuis l’irruption populaire en Algérie et la nouvelle vague de contestation qui submerge la région.

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Corédigé par l’activiste Leila al-Shami et le journaliste Robin Yassin-Kassab, d’abord publié à Londres chez Pluto Press, le livre est un récit qui s’étend de l’avènement d’un « État fasciste » sous la présidence de Hafez al-Assad au démantèlement de la Syrie durant le règne de son fils Bachar.

En s’appuyant sur les témoignages ou informations recueillis auprès des révolutionnaires syriens, les auteurs cherchent à rendre compte de ce « mouvement de protestation non violent [qui] a surmonté les barrières religieuses et ethniques et s’est étendu à toutes les régions du pays », suscitant l’enthousiasme des populations qui ont fait preuve d’une grande créativité, avant que la contre-révolution ne « leur fasse mordre la poussière » et que le pays ne devienne le « théâtre de guerres par procuration ».

« L’anti-impérialisme des imbéciles »

Le texte est dédié à l’avocate et militante Razan Zaitouneh dont l’enlèvement à Damas en décembre 2013 symbolise, selon les mots de l’intellectuel Yassin al-Haj Saleh, « le double caractère de la bataille que doivent livrer les Syriens : contre les fascistes assadistes en cravate d’un côté, et contre les fascistes islamistes barbus de l’autre. » 

Cette intention illustre le positionnement et l’intérêt de Burning Country qui évite de céder à l’une de ces impasses, faisant ainsi écho aux voix isolées qui refusaient, durant la guerre civile algérienne, de prendre parti pour le régime autoritaire ou les islamistes armés.

Dans sa préface datée de décembre 2018, le collectif qui a pris l’heureuse initiative de traduire le livre en langue française critique avec justesse « l’anti-impérialisme des imbéciles ».

Cette expression désigne les discours manichéens qui, en reprenant les schémas hérités de la guerre froide, recyclés depuis les attentats islamistes du 11 septembre 2001 et la « guerre contre la terreur », prétendent appréhender les conflits à travers une grille de lecture binaire opposant le « camp impérialiste » dirigé par les États-Unis à un « camp anti-impérialiste » qui inclurait les régimes russe, iranien ou syrien.

Le « campisme » est devenu le langage partagé en France par « des pans entiers de la gauche » mais aussi par « l’ultra droite » et « une partie de la droite souverainiste »

Le « campisme », pour reprendre ce néologisme que l’on retrouve dans la littérature militante récente, est devenu le langage partagé en France par « des pans entiers de la gauche » mais aussi par « l’ultra droite » et « une partie de la droite souverainiste » qui ne voient dans les révolutions arabes que des « tentatives de déstabilisation orchestrées par la CIA ou Soros ». 

C’est là encore une situation qui résonne en contexte algérien, en particulier parmi les cercles nostalgiques du stalinisme ou du côté des milieux ultranationalistes.

Sur les deux rives de la Méditerranée, leur rhétorique conservatrice « condamne par avance toute tentative révolutionnaire » tout en s’alignant « sur les logiques étatiques les plus cyniques ». 

Dans un entretien accordé au site Lundi matin, Robin Yassin-Kassab rappelait pourtant, en décembre 2016, que « la victoire du fascisme en Syrie participe à une offensive interconnectée de l’extrême droite qui affecte l’Amérique, l’Europe aussi bien que le Moyen-Orient ».

Les auteurs reproduisent une déclaration des Comités locaux de coordination datée d’août 2011 qui rejetait à la fois les appels à prendre les armes tout comme ceux en faveur d’une intervention militaire internationale.

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La volonté de maintenir des manifestations pacifiques s’expliquait par le souci de préserver la possibilité « d’établir une base légitime pour construire une future Syrie libre. » C’est ainsi que le mot d’ordre « Selmiyyeh » (pacifique) résonnait dans les rues syriennes avant que la violence n’impose sa logique en moins d’une année.

Mais Leila al-Shami et Robin Yassin-Kassab soulignent que « les révolutionnaires syriens n’ont pas décidé de façon collective et formelle de prendre les armes ».

Car cette montée aux extrêmes leur a été imposée en raison de la nécessité de l’autodéfense suivant des initiatives spontanées, mais aussi à cause de la « menace de violences sexuelles » avec la pratique du viol, utilisé comme une arme de guerre pour terroriser les civils. 

Le régime ou le chaos

Néanmoins, les auteurs concèdent que la militarisation est « aussi née de la prise de conscience logique que la résistance civile n’était pas suffisante » pour chasser le régime de Bachar al-Assad.

Or, à partir du moment où le pays est devenu un « champ de bataille », les voix des révolutionnaires civils « ont été progressivement réduites au silence par le tonnerre des bombes », tandis que les seigneurs de guerre luttaient pour acquérir des financements étrangers et asseoir leur hégémonie locale.

La montée du sentiment religieux tout comme la progression de l’islamisme sont analysées comme des conséquences directes de la militarisation de la révolution

La montée du sentiment religieux tout comme la progression de l’islamisme sont analysées comme des conséquences directes de la militarisation de la révolution.

De même que le « basculement confessionnel » de la Syrie est décrit comme une option instrumentalisée « par une multitude d’acteurs secondaires, mais aussi et surtout par le régime ». De sorte que ce dernier pouvait se présenter auprès de l’opinion publique occidentale ou des minorités religieuses locales comme l’ultime rempart face à un chaos qu’il a suscité, notamment par le biais de « punitions collectives » ou de « provocations sectaires dans les zones sunnites ».

La tragédie vécue par les civils ne doit cependant pas occulter le fait que la révolution a d’abord été accompagnée d’un« foisonnement d’initiatives » spontanées, sans être « soumise à un contrôle vertical ».

Dès les premières semaines, des « tansiqiyat » (comités de coordination) ont été créés à travers le pays afin « d’organiser la résistance », en préparant les manifestations de rue, en publiant des informations sur les réseaux sociaux, puis en créant des « hôpitaux de fortune », en distribuant de la nourriture dans les zones assiégées ou bombardées.

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Les auteurs notent encore que cette forme d’auto-organisation ne s’est pas associée à des grèves massives, « occupations d’usines majeures ou expériences autogestionnaires », en raison d’une économie marquée par la prédominance de l’artisanat, du petit commerce ou du secteur informel, sans parler de la destruction du mouvement ouvrier par le régime.

Les révolutionnaires syriens n’ont pas reçu un soutien à la hauteur de leurs sacrifices, non pas en raison du manque d’absence d’information mais à cause de la désinformation relayant, y compris à gauche, les éléments de langage d’un régime syrien, sans mettre en lumière ses « politiques néolibérales » ou sa « collaboration avec les pays occidentaux en matière de sécurité ». 

Ce n’est pas le seul paradoxe de ce conflit aux multiples dimensions et dont il faut comprendre les ressorts au lieu de déplorer la « malheureuse comparaison » entre les situations ou affirmer, au nom d’un nationalisme sourcilleux, que « l’Algérie ne commettra pas les mêmes erreurs que la Syrie ».

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Nedjib Sidi Moussa
Nedjib Sidi Moussa est docteur en science politique (Université Panthéon-Sorbonne). Il est l’auteur d’Algérie, une autre histoire de l’indépendance (PUF, 2019) et de La Fabrique du musulman (Libertalia, 2017). Il a enseigné dans plusieurs universités et a publié des textes littéraires, politiques et scientifiques. Vous pouvez le suivre sur son site personnel : sinedjib.com