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L’empire de sable des Émirats arabes unis

Les dirigeants émiratis doivent comprendre que la guerre et le chaos ne sont plus des stratégies modèles en matière de politique étrangère
Un membre d’une tribu mène des chameaux dans le désert émirati, en 2013 (AFP)

Il y a quelque temps, j’ai eu l’occasion de rencontrer un chercheur travaillant pour un think tank émirati en marge d’une conférence universitaire en Europe. 

Je lui ai demandé d’analyser la politique étrangère agressive des Émirats arabes unis, en particulier depuis le début du Printemps arabe. Il a répondu : « Les responsables émiratis sont convaincus que la meilleure défense est une bonne attaque et qu’il est préférable que leur pays s’attaque au Printemps arabe et aux demandes de changement et de démocratie en dehors de leurs frontières, c’est-à-dire avant qu’il ne les atteigne. » 

Le politologue émirati Abdulkhaleq Abdulla a donné plusieurs fois la même réponse au New York Times pour tenter de justifier l’attitude des Émirats arabes unis depuis le début du Printemps arabe. 

Le soulèvement soudanais

C’est ainsi que les Émiratis et les experts arabes et étrangers qui travaillent pour eux tentent de justifier la politique étrangère des Émirats arabes unis. La manifestation la plus récente de l’intervention émiratie dans les pays du Printemps arabe est visible au Soudan, où un soulèvement pacifique se poursuit depuis décembre dernier. 

Depuis l’éviction du président Omar el-Béchir, les Émirats arabes unis, tout comme l’Arabie saoudite et l’Égypte, se sont rangés du côté du Conseil militaire de transition, qui a pris le pouvoir le 11 avril. Ces pays ont été les premiers visités par le président du conseil Abdel Fattah al-Burhan et son adjoint, Mohamed Hamdan Dagolo, surnommé « Hemetti ».

Toutes les tentatives émiraties d’intervention dans les pays du Printemps arabe ont échoué et entaché au lieu de cela la réputation des Émirats arabes unis

La dispersion violente du sit-in de protestation devant le siège de l’armée soudanaise, qui a fait plus de 100 morts et lors de laquelle des dizaines de viols ont été rapportés, a eu lieu quelques jours seulement après ces visites.

Selon le New York Times, les dirigeants saoudiens et émiratis ont fourni de l’argent, des armes et des conseils à Hemetti, en dépit des allégations selon lesquelles une milice sous son commandement aurait participé au génocide au Darfour.

Le New York Times a également souligné la prolifération de véhicules armés émiratis dans les rues de Khartoum, où les Forces de soutien rapide sont contrôlées et dirigées par Hemetti. D’après un ancien pilote soudanais, des avions cargos saoudiens et émiratis ont atterri à l’aéroport de Khartoum avec du matériel militaire à leur bord. 

Du Yémen à la Libye

Avant les événements récents au Soudan, les Émirats arabes unis sont intervenus dans le conflit au Yémen pour soutenir une guerre alimentée depuis quatre ans par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane dans le but d’améliorer son statut politique.

Les Émiratis ont également soutenu le coup d’État du général Abdel Fattah al-Sissi contre la démocratie naissante en Égypte en juillet 2013 en injectant plusieurs milliards de dollars pour garantir sa loyauté et assurer l’élimination de l’opposition politique, en particulier des Frères musulmans. 

Ils ont fait de même en Libye en soutenant le chef de guerre Khalifa Haftar, qui a commis des massacres à Benghazi et dont la milice combat pour le contrôle de Tripoli depuis début avril. Ce n’est pas un hasard si l’attaque de Haftar contre Tripoli est survenue quelques jours seulement après que le soulèvement populaire algérien, qui a commencé en février, a entraîné la démission du président Abdelaziz Bouteflika : l’objectif est d’empêcher toute résurgence éventuelle du Printemps arabe. 

Des chars libyens effectuent des tirs au sud de Tripoli, le 13 juin (AFP)

Chose plus spectaculaire, les Émirats arabes unis ainsi que l’Arabie saoudite, Bahreïn et l’Égypte ont lancé il y a deux ans un boycott contre le voisin qatari. Les pays bloqueurs cherchent à discréditer le Qatar et à ternir son image sur la scène internationale en diffusant des accusations sans fondement selon lesquelles il finance le terrorisme.

Un échec cuisant

Mais les Émirats arabes unis sont-ils parvenus à atteindre leurs objectifs impérialistes en matière de politique étrangère ? La réponse est simple : non. Toutes les tentatives émiraties d’intervention dans les pays du Printemps arabe ont échoué et entaché au lieu de cela la réputation des Émirats arabes unis. Au Soudan, la dispersion du sit-in par la force effectuée par l’armée, qui a coûté la vie à des dizaines de personnes, a attisé encore davantage les flammes de la protestation populaire. 

Le visage répugnant de l’armée a encore été mis en lumière lorsque Burhan et Hemetti ont tenté de tromper les manifestants en se proclamant défenseurs du soulèvement. Une pluie de condamnations internationales venue des Nations unies, de l’UE, des États-Unis et de l’Union africaine s’est abattue sur le conseil militaire. 

Les interventions militaires des Émirats arabes unis ont mené à la catastrophe, pas à la stabilité
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Au Yémen, il est devenu évident que les Émirats arabes unis sont plus qu’un simple allié de l’Arabie saoudite et poursuivent leur propre programme. Pourtant, ce programme vacille de jour en jour à mesure que l’armée émiratie intensifie son implication dans une guerre inutile et futile. La guerre, qui a semé la mort, la maladie et la famine à grande échelle, présente les Émirats arabes unis sous un jour négatif. 

En Égypte, malgré la stabilité superficielle, la situation économique et sociale se rapproche du point de bascule. En Libye, Haftar n’est pas parvenu jusqu’à présent à imposer son contrôle sur Tripoli, malgré le soutien militaire, politique et logistique fourni par les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Arabie saoudite et des pays européens dont la France

Quant au siège du Qatar, il se révèle être un échec cuisant, puisque le Qatar en ressort avec plus de confiance et d’influence dans la région. Tous les efforts fournis par les Émirats arabes unis pour isoler le Qatar aux niveaux régional et international ont provoqué un retour de flamme. 

Les Émirats arabes unis ont été affublés du surnom de « petite Sparte », en référence à la ville contrôlée par l’armée grecque qui a adopté une politique expansionniste par le biais de la guerre. Mais ce que les dirigeants émiratis ne comprennent peut-être pas, c’est que la guerre et le chaos ne sont plus des stratégies modèles en matière de politique étrangère et risquent davantage d’être sources de défaite et d’échec sur long terme. 

- Khalil al-Anani est professeur associé de sciences politiques et président du programme de politique et de relations internationales de l’Institut d’études supérieures de Doha. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Khalil al-Anani
Khalil al-Anani is associate professor of political science and chair of the Policy and International Relations Programme at the Doha Institute for Graduate Studies and a Non-Resident Fellow at Center for Global Policy. You can follow him on Twitter: @Khalilalanani.